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GALA et PAUL

Décembre 2023
1913 ! Dans un sanatorium de Clavaudel en Suisse se rencontrent deux adolescents : elle s’appelle Éléna Diakonova, lui s’appelle Eugène Grindel. Tous deux sont atteints de tuberculose, tous deux sont fous de lectures et de poésie et il ne leur faut pas longtemps pour devenir inséparables. Si Éléna est déjà Gala, Eugène Grindel n’est pas encore Paul Éluard, mais il compose déjà et dédie ses vers à son amoureuse, qui n’est pas que son inspiratrice, car elle participe activement à l’élan créateur du poète.
Paul Éluard (de son vrai nom Eugène Émile Paul Grindel) est né le 14 décembre 1895 à Saint-Denis. Sa mère est couturière. Son père est directeur d’une agence immobilière. En 1908, sa famille s’installe à Paris.
Boursier à l’école supérieure Colbert, Paul obtint le brevet en 1912. Sa scolarité fut perturbée par une santé fragile. Il souffrait d’une maladie des poumons qui l’amena à effectuer plusieurs séjours dans des sanatoriums suisses. C’est à l’âge de 17 ans, pendant l’un de ces séjours, qu’il rencontra une jeune Russe Éléna Diakonova surnommée Gala.

Éléna Ivanovna Diakonova est née à Kazan, en Russie, en 1894. Son père, un fonctionnaire modeste, mourut pour ses 11 ans. Plus tard, sa mère épousa un avocat, avec lequel la fille entretint de très bonnes relations et qu’elle considéra comme son père. La famille s’installa à Moscou où Elena, brillante étudiante, termina ses études avec une très bonne moyenne et devint institutrice. [1]

Gala… Elle s’appelle ainsi, avec un accent sur la première syllabe (l’accent sur la deuxième syllabe est apporté par la langue française), bien que les documents indiquent Elena. Sous ce nom, elle entrera dans la Grande Histoire, et le nom, son nom mystérieux et son appartenance à la mystérieuse nation russe la distinguent de tous.

Son impétuosité, son esprit de décision, sa grande culture impressionnent le jeune Paul qui prend avec elle son premier élan de poésie amoureuse, un élan qui se prolongera dans tous ses écrits. Elle dessine son profil, et il ajoute à la main : « Je suis votre disciple ». Ils lisent ensemble les poèmes de Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Lautréamont et Guillaume Apollinaire.

À une époque où personne ne le prenait au sérieux, il y avait une fille qui encourageait son travail, lui donnant ainsi l’espoir d’écrire de bons poèmes ; elle voyait en lui un vrai poète. Leur relation était promise au plus grand bonheur, à la connaissance des sacrements de l’amour. Plus âgée d’un an, elle ne l’appelait pas « Zhezhen » ou « bébé » (en tant que mère), car elle ne voyait pas un enfant en lui, mais un ami. Et elle avait déjà écrit : « Je t’aime infiniment. C’est la seule vérité. » C’est une sorte de serment d’une jeune fille à son fiancé la veille du mariage. [2]

1914 ! La Première Guerre mondiale commence. Malgré sa santé défaillante, Paul est mobilisé et part comme infirmier militaire sur le front de la Somme. À la suite d’une bronchite, il est renvoyé à Paris. La guerre et les tranchées le marqueront à jamais. Heureusement, les pays où vivent les amoureux sont des alliés. Eugène et Éléna peuvent continuer leurs échanges.
On ne sait pas qui désirait le plus ce mariage — lui ou elle. Mais leur rébellion contre la volonté des parents parle à la fois du pouvoir des sentiments et du pouvoir des personnages. Gala (elle signe toujours de ce nom) écrit presque tous les jours des lettres en France.
Gala avait beaucoup plus de charme, de magnétisme féminin que de beauté. Il émanait d’elle des vibrations qui ensorcelaient les hommes. [3] Eugène a été particulièrement impressionné par ce visage d’Éléna, strict et hautain, < …> par ses yeux, humides et marron, grands et ronds, qui, selon le même Éluard, avaient la capacité de « pénétrer à travers les murs ».

Elle pourrait être considérée comme amorphe, car rien d’autre qu’elle-même, les expériences et les rêves ne l’ont intéressée. Mais dans les lettres, elle avoue qu’elle veut être avec son bien-aimé, le servir, sans s’oublier, l’aimer à ses côtés, lui appartenir.

« Mon cher bien-aimé, mon âme, mon cher garçon », « Mon seul garçon, seulement le mien et pour toujours… » — a écrit Gala à Eugène, quand elle était encore en Russie. Il restera pour elle un petit garçon tendre, son enfant, jusqu’à ce qu’il ébranle lui-même cette foi. Avec lui, elle apprend une véritable maternité et le fait que leur amour est réel et pour les siècles ne souffre pas de doute.
« Je ne peux pas vivre sans toi ! Je sais très bien que je ne peux pas vivre sans toi. C’est pourquoi je te demande de prendre soin de ta vie. »
« Si tu veux, risque ma vie, mais pas la tienne, car mourir n’est pas aussi terrible… que vivre sans toi. »
« Je vous assure : encore une année et la guerre sera terminée. Nous devons utiliser tous les efforts pour être en mesure de sortir vivants de ce cauchemar. Et puis tu ne regretteras jamais la vie vécue, jamais, je te le promets, parce que la gloire nous attend et notre vie sera merveilleuse. »
Qui sait, sans cette guerre, comment se serait développée la vie future du couple ? [4]

Le sentiment éclatant entre Éléna et Paul les rendait inséparables. Ils se sont mariés et sont rapidement devenus les heureux parents de Cécile, leur fille unique. Le 11 mai 1918, il écrit à l’un de ses amis : « J’ai assisté à l’arrivée au monde, très simplement, d’une belle petite fille, Cécile, ma fille ».

C’est à l’âge de vingt et un ans qu’il choisit le nom de Paul Éluard, hérité de sa grand-mère, Félicie. Il adhère au dadaïsme et est l’un des piliers du surréalisme en ouvrant la voie à une action artistique engagée. Il est connu également sous les noms de plume de Didier Desroches et de Brun.

Au lendemain de la Grande Guerre, il fait la connaissance de Breton, d’Aragon, de Soupault, de Tzara, de Magritte, de Man Ray, ou encore de Miró, et participe au mouvement Dada (Les Animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux, 1920 ; Les Nécessités de la vie et les Conséquences des rêves, 1921), avant d’être admis dans le groupe de Littérature et de s’engager dans l’aventure surréaliste.
Toute la vie d’Éluard se confond à présent avec celle du mouvement surréaliste. C’est cependant lui qui échappe le mieux à la réputation de violence et qui est le mieux accepté comme écrivain par la critique traditionnelle. Éluard se plie à la règle surréaliste résumée par cette phrase de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous, non par un ».

Dès 1925, il soutient la révolte des Marocains et en janvier 1927, il adhère au parti communiste français, avec Louis Aragon, Breton, Benjamin Péret et Pierre Unik. Ils s’en justifient dans le tract collectif, « Au grand jour », prenant position contre le fascisme.
Pendant cette époque, Éluard publie deux recueils essentiels : Capitale de la douleur (1926) et L’Amour la Poésie, (1929). Le dernier, dont tous les poèmes sont criblés de tristesse et de désolation, est consacré à Gala.

En 1928, malade, il repart dans un sanatorium avec Gala, où ils passeront leur dernier hiver ensemble. Il dit à Gala : « Ta chevelure glisse dans l’abîme qui justifie notre éloignement. » Néanmoins, les liens d’affection resteront intacts, il restera proche d’elle toute sa vie.

En août 1929, Paul Éluard, Éléna et leur fille Cécile partent de Paris en voiture pour l’Espagne, dans le village de pêcheurs de Cadaqués, pour rendre visite au jeune artiste espagnol Salvador Dalí.
La rencontre entre Dali et Gala s’est avérée fatale pour Éluard. Gala aurait dit à Salvador Dali une « phrase historique » : « Mon petit garçon, nous ne nous quitterons jamais ». La version de Gala : « J’ai tout de suite compris qu’il était un génie. » Éluard était talentueux, et Dali, brillant. Cela a immédiatement convaincu Éléna Diakonova-Éluard. Elle avait un flair artistique inné.
En 1929, Éluard se sépare de Gala, qui devient l’épouse du peintre espagnol Salvador Dalí (qui à cette époque jouxtait le cercle des surréalistes parisiens). En décembre de la même année, Éluard rencontre Nyusch (de son vrai nom Maria Benz, 1906-1946), danseuse originaire d’Alsace.

À un moment donné, Paul Éluard se demandera si Gala est capable d’aimer, si… elle ne vit qu’« aujourd’hui ». Elle est indifférente à la Patrie abandonnée et aux cataclysmes qui s’y produisent ; elle ne veut pas se souvenir de ce qui était « hier » (et donc les sentiments qui étaient hier « n’ont aucune importance »)… [5]
Elle n’a pas d’amis et ne souhaite pas en avoir. Elle est solitaire, fermée sur son univers intérieur qu’elle garde farouchement secret. Aussi quelques légendes lui collent-elles à la peau. Femme fatale aux terribles appétits, Gala serait cupide, arriviste, nymphomane et cynique… mais capable pourtant de fasciner amoureusement trois des plus grands artistes de ce siècle. [6]
Qui était donc cette femme qui fut l’égérie d’un poète et de deux peintres ? Elle n’est peut-être pas très belle, mais est une véritable présence fascinante et sait ce qu’elle veut.
D’un tempérament passionné et amante avant tout, Gala, personnalité secrète et égoïste, se veut compagne et muse de son homme, de ses hommes, puisque durant son mariage avec Éluard, elle aura une relation passionnée avec Max Ernst, peintre, poète et ami de son mari, puis elle deviendra pendant cinquante ans l’épouse et l’égérie de Salvador Dali. Elle ne se sent pas d’autre vocation que celle d’inspirer, soutenir, aider par tous les moyens l’homme à qui elle donne son amour. [7]
C’est étonnant, mais l’amour qu’elle lui porte est sans borne et aussi assez original. Certes, elle le trompe, et lui ne manque pas de l’imiter, mais pour autant, et bien que les amants connus de Gala soient à ce point différents de Paul, ce dernier non seulement les accepte, mais leur porte de l’intérêt et même une certaine forme d’amitié, un peu comme si seul comptait à ses yeux le bonheur de sa femme qu’il n’était plus capable de lui procurer. Il restera amoureux d’elle jusqu’à la fin, malgré tous les bouleversements de sa vie et leur divorce prononcé en 1930 après 15 ans d’un mariage mouvementé.

Ce n’est pas un hasard si l’éditeur de livres français, le collectionneur de peinture Pierre Argile, répondant aux questions des journalistes, a déclaré : « Cette femme avait un attrait extraordinaire. Son premier mari, Éluard, lui écrivit jusqu’à sa mort de tendres lettres d’amour. »

Sources utilisées
1. https://vid1.ria.ru/ig/infografika/kafidov/Sputnik/fr/gerls/page2029184.html
2. https://biography.wikireading.ru/146491
3. https://lupersolski.livejournal.com/135717.html
4. https://biography.wikireading.ru/146491
5. https://biography.wikireading.ru/146491
6. https://www.babelio.com/livres/Bona-Gala/254091
7. https://biography.wikireading.ru/146491
8. Éluard Paul. L’Amour La Poésie. https://ebooks-bnr.com/
Les poèmes de Paul Éluard tirés du recueil "L’Amour La Poésie"


Les traductions faites par Anastassia Koniachkina,
Université Russe de l’amitié des peuples Patrice Lumumba
(Moscou, Russie)

Je te l’ai dit pour les nuages
Je te l’ai dit pour l’arbre de la mer
Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l’œil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert
Je te l’ai dit pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent.
p.10, IV

Давай про облака поговорим с тобою,
Про дерево, объятое морскою синевою
Для каждой птицы и волны морей
И даже ради шепчущих камней,
Для рук таких знакомых,
Для слов, для мыслей потаенных,
Для глаза, что в пейзаж вглядится,
И сном ему цветное небо возвратится.
Для опьяненных ночью дорог переплетенных,
И для открытых лбов и окон отворенных.
Давай говорить все время напролёт,
Наша пусть любовь и нас переживет.

Ni crime de plomb
Ni justice de plume
Ni vivante d’amour
Ni morte de désir.
Elle est tranquille indifférente
Elle est fière d’être facile
Les grimaces sont dans les yeux
Des autres ceux qui la remuent.
Elle ne peut pas être seule
Elle se couronne d’oubli
Et sa beauté couvre les heures
Qu’il faut pour n’être plus personne.
Elle va partout fredonnant
Chanson monotone inutile
La forme de son visage.

p. 54, XVI


Нет свинца злодеяния,
Нет правды пера.
Ни мертва от желания,
От любви ни жива.
Она спокойна и тиха,
Она гордится тем, что с ней легко.
Гримасы тень ложится на глаза,
Когда взирает на желанного кого.
Она не может быть одна.
Она повенчана забвеньем.
Её краса в часы заключена –
Не хочет быть она обычным отраженьем.
Она напевает всё время
И ходит туда и сюда.
Бессмысленно грустная песня
О форме его лица.

Passage où la vue détourne d’un coup la pensée
Une ombre s’agrandit cherche son univers
Et tombe horizontalement
Dans le sens de la marche.
La verdure caresse les épaules de la rue
Le soir verse du feu dans des verres de couleur
Comme à la fête
Un éventail d’alcool.
Suspendue par la bouche aux délires livides
Une tête délicieuse et ses vœux ses conquêtes
Une bouche éclatante
Obstinée et toujours à son premier baiser.
Passage où la vie est visible.

p. 76, XII


Там, где взгляд внезапно мысль отвлекает,
Свою вселенную разыскивает тень.
Туда она, шагая, падает,
Где всё в движении находится без стен.
Плечи улицы ласкает зелень,
Вечер льётся огнём в цветное стекло.
Наш праздник не совсем бесцелен:
От алкоголя душу увело.
В горячке заблуждений завоюй
Готовый вспыхнуть алый рот,
Упрямо ждущий первый поцелуй,
И наша жизнь пусть боле не замрёт.

Tu réponds tu achèves
Le lourd secret d’argile
De l’homme tu le piétines
Tu supprimes les rues les buts
Tu te dresses sur l’enterré
Ton ombre cache sa raison d’être
Son néant ne peut s’installer.
Tu réponds tu achèves
J’abrège
Car tu n’as jamais dit que ton dernier mot.
p. 97, VIII

Ты отвечаешь, ты завершаешь
Глины тяжёлый секрет.
От человека, чье тело попираешь,
Убираешь с улиц и цели силуэт.
Ты стоишь над погребённым,
Тенью его жизнь скрываешь.
Небытье его не может быть упокоённым.
Ты отвечаешь, ты завершаешь.
Я завершаю лишь
Только последнее слово –
Вот, что ты говоришь.

Ce que je te dis ne me change pas
Je ne vais pas du plus grand au plus petit
Regarde-moi
La perspective ne joue pas pour moi
Je tiens ma place
Et tu ne peux pas t’en éloigner.
Il n’y a plus rien autour de moi
Et si je me détourne rien est à deux faces
Rien et moi.
P. 92, V

Слово моё ничего не меняет,
От большего к меньшему я не иду.
О взгляде твоём лишь только молю,
Виденье твоё на меня не влияет.
Ты не сможешь уйти от меня никогда.
Я отвернусь – лишь плоскость останется.
Нет ничего вокруг, никто не дотянется.
Лишь я и пустота