Salut! Ça va?

Séminaires au fils des années : des souvenirs poétiques

Je suis un grand amateur de Dobroe et un grand admirateur de ce séminaire organisé sans relâche depuis trente-cinq ans par Jeanne Mikhailovna et son équipe. Bravo ! J’ai découvert ce séminaire en 2010, quand il se tenait encore à Ivanteevka. Je travaillais à l’époque à Moscou, à l’ambassade, et j’étais venu présenter au séminaire le « train des écrivains ». Ce fut une découverte incroyable pour moi, une expérience fabuleuse, de se rendre dans ce lieu improbable de la région de Moscou et de se retrouver tout d’un coup plongé dans une petite France, avec des interventions et des spectacles en français, portés par un public enthousiaste.

Puis les années suivantes (j’étais déjà rentré à Paris), Jeanne m’a fait l’amitié de m’inviter plusieurs fois à ce séminaire, à Dobroe. Je m’y suis rendu presque chaque année, présentant en général un auteur ou un mouvement de la littérature française, et cela m’a permis de rencontrer des enseignants venus de tous les coins de votre immense pays.

En 2015, j’ai écrit un premier poème sur Dobroe, puis en 2018, « Hiver à Dobroe », lorsque nous dûmes affronter une tempête de neige qui nous obligea de rester un jour de plus. En 2020 et 2021, Dobroe eut lieu « en ligne » et j’ai dû composer un poème en regardant ces visages lointains devant mon écran d’ordinateur. Et cette année, le très beau site d’Izmailovo, totalement enneigé, nous a permis de revivre l’atmosphère d’antan, à Dobroe, et de reprendre, sur le mode de la présence et de la proximité, les conversations jamais vraiment interrompues. Merci à tous et à toutes.

N.B. Le poème « Hiver à Doroe » a été publié en 2019 dans les Sonnets russes, avec une traduction de Mikhail Iasnov (1946-2020), auquel je voudrais ici rendre hommage. Qu’il me soit permis d’ajouter sa traduction à la suite du sonnet.

Dobroe

De la ville des tsars, fière Saint-Pétersbourg,
Jusqu’à Blagovechtchensk sur les rives d’Amour,
Des plaines de Smolensk, que prit la Grande Armée,
Jusqu’à Simféropol, au cœur de la Crimée,

Des bords de la mer Blanche aux hauteurs de l’Altaï,
Des bords de la Volga à ceux de l’Énisseï,
Du haut des monts Oural, ville de Catherine,
Et de l’Extrême-Orient, l’île de Sakhaline,

Par vol, par train, par mer, vous êtes accourues,
Dense concentration d’indicibles beautés,
Autour de la prêtresse Jeanne, à Dobroié,

Par le froid, par le vent, comme échappées des nues,
Partager les plaisirs de la langue française, -
Sous l’empire des mots, la neige devient braise.
(2015)

Hiver à Dobroe

Chute et chute de neige aux flocons à foison
Recouvrant la forêt, la route, le village,
Brouillard enveloppant les arbres, l’horizon,
Blancheur de la campagne semblable aux nuages.

Affrontement des vents, du temps, de la froidure,
Congères s’invitant sur le bord du chemin,
Ensevelissant tout, les motos, les voitures,
Nous imposant d’attendre jusqu’au lendemain.

Champs couverts d’un linceul, lac fermé par le gel,
Sinistres males plantes s’imposant partout,
Sortes de grands chardons aux allures sauvages.

Au milieu des sapins, des bouleaux poivre et sel,
Une sublime voix entonne un chant très doux,
Une romance triste, quelque peu volage.
(février 2018)

Зима в Добром
Большими хлопьями все валит, валит снег,
Над лесом валит, над деревней и проселком,
И кажется, туман повис вокруг навек,
Лишь поле вспыхивает солнечным осколком.

Как холод ни морозь, как ветер ни свисти —
Сугробы мягкие расселись вдоль обочин.
Все так заметено, не выйти, не пройти,
Нас взял мороз в полон, и каждый озабочен.

Поля под саваном и реки подо льдом,
И дикий борщевик стоит, укрытый снегом.
Ничем его не взять! Лишь он один кругом

Растет, отвергнутый зверьем и человеком.
Березы с елями — вот острота зимы!
И с грустной песнею уже сроднились мы.

Доброе, Подмосковье, февраль 2018
(перевел Михаил Яснов)

Dobroe (en ligne)
Virtuelle rencontre aux abords de Moscou
Dans la neige, le froid, temple de Dobroié,
Où vient se ressourcer, capitaine au long cours,
L’équipage éperdu, dispersé, déployé

De Bruxelles ou Paris, d’Alger, de Montpellier,
Franchissant les distances, les fuseaux horaires,
En un clic, véritable invention de sorcier,
Permettant retrouvaille, échanges, séminaire.

Fenêtre ouverte sur l’écran d’ordinateur
Où apparaît soudain un aimable visage,
Une dame lointaine, une étudiante sage,

Une chanson française, un groupe de chanteurs,
Puzzle où devant nos yeux le pays se décline
De Moscou au Caucase, d’Omsk à Sakhaline.

2021 (virtuellement)

Izmailovo

Imposant monastère aux confins de la ville
Entouré de forêts couvertes d’un linceul,
D’une incessante neige aux flocons, plus de mille,
Tombant sans s’épuiser, sans arrêt, pas un seul,

Recouvrant le portail, les izbas, les chapelles
Les sentiers qui se perdent au bord du chemin,
Tandis qu’à ses abords, d’innombrables fidèles
Se retrouvent, s’unissent, se serrent la main,

S’abreuvant des histoires de Michel Strogoff,
De Saint-Exupéry, vol de nuit, petit prince,
De Rimbaud, bateau ivre apprécié par les profs,

Des jeux de mots de l’Oulipo, plaisir pas mince,
De romances, de danses, de chants endiablés
Du chœur Georges Brassens au public emballé.

(janvier 2026)

Marc Sagnol
Poète, écrivain, enseignant
Erfurt (Allemagne)
2026-04