Salut! Ça va?

Tahar Ben Jelloun : témoin des coutumes sociales musulmanes

Tahar Ben Jelloun est un écrivain francophone marocain. Il est né à Fez, ville du nord du Maroc, en 1944. Il a émigré en France en 1961. Bien qu’il écrive en français, il ne s’est jamais naturalisé Français. En 1987, La Nuit sacrée a remporté le Prix Goncourt, ainsi est-il devenu le premier écrivain arabe d’Afrique du Nord à remporter cet honneur. Ben Jelloun sait bien combiner les charmes de la littérature française à de la littérature populaire maghrébine. La Nuit sacrée a été considéré comme un des meilleurs romans africains du 20e siècle.

Fille déguisée en garçon

La Nuit sacrée nous a raconté l’histoire d’une jeune fille, victime du système patriarcal féodal et des forces du Mal. En raison de l’égoïsme de son père et du confinement des coutumes sociales, cette jeune fille a été élevée déguisée en homme dès sa naissance. Ce n’est qu’à l'âge d’adulte que son père mourant l’a libérée lors de cette « nuit sacrée ».

Elle a d’abord été kidnappée par un chevalier aux allures de prince lors des funérailles de son père et emmenée dans un pays de fées, mais cette vie magique a été bientôt interrompue. Elle a quitté le chevalier. Malheureusement, elle a été violée dans les bois. Arrivée à Agadir, ville balnéaire, elle a rencontré une femme dont le frère était aveugle depuis l’enfance. Dès lors, tous les trois vivaient ensemble, mais la jalousie a rendu la femme d’Agadir folle de vengeance, ce qui a amené l’héroïne à la tuer. La pauvre fille a été condamnée à la prison, mais elle n’a montré aucun remords et s’en est échappée grâce à de nombreux rêves. Cependant, ses sœurs lui ont encore demandé de jouer le rôle d’un homme lorsqu’elle est rentrée à la maison.

La vie de cette jeune fille était mêlée de mensonges et de luttes. Avant sa naissance, il y avait déjà sept filles dans la famille. Il ne pouvait pas y en avoir une huitième. Dès qu’elle est née, elle et le mensonge étaient inconciliables. Elle était déjà destinée à être un homme. Elle a bénéficié de privilèges masculins, hérité de l’entreprise familiale, et même épousé sa cousine pour consolider le mensonge. Lors des noces, sa mariée lui a dit tranquillement qu'elle savait tout. En un instant, la foi de l’héroïne s’est effondrée et elle est passée de « lui » à « elle ». Elle s’est enfuie de son pays natal et errait dans un pays étranger afin d’essayer de trouver son vrai moi ou d’oublier son faux moi.

La Nuit sacrée est la suite de L’Enfant de sable, mais pas strictement, car ces deux romans sont excellents indépendamment. Le destin de cette fille déguisée en homme dans L’Enfant de sable est flou. Tous les conteurs s’approprient son destin de manière contradictoire. Personne ne peut raconter l’histoire de cette fille d’une manière satisfaisante. Mais, dans La Nuit sacrée, l’enfant maintenant adulte devient la narratrice de sa propre histoire.

Contexte musulman

Le cadre géographique de La Nuit sacrée est volontairement flou. Les détails concrets sont rares, car ils jouent peu de rôle. Comme nous l’avons vu, l’interprétation islamique du titre n’est révélée qu’à partir du deuxième chapitre. Cependant, avant cela, les lecteurs savent déjà que l’histoire se déroule dans un espace musulman. Le premier chapitre est le seul où le cadre géographique soit clairement établi, nous emmenant à Marrakech. Même sans connaître Marrakech comme une ville située dans un pays musulman, les nombreux indices et références à la culture islamique dans le texte suffisent à nous le faire comprendre. La narratrice mentionne explicitement qu’elle a été baptisée dans la piscine de la mosquée. Nous nous trouvons dans une place publique, où une foule se rassemble pour écouter les conteurs. L’un d’entre eux est décrit comme maître indéniable de la grande place, et l’un de ses glorieux exploits est « un an passé à la Mecque ». Ce conteur est talentueux, mais aussi un bon musulman. Le lieu de prière des personnages ne laisse plus aucun doute dans l’esprit des lecteurs. Avant les funérailles du père de la narratrice, une cérémonie a eu lieu dans la grande mosquée. De tels exemples sont innombrables. La religion ne se trouve pas seulement dans la vie des personnages, elle régule le rythme de leur vie quotidienne. La narratrice retrouve son identité féminine à la fin du ramadan. Dans ce roman, chaque épisode est lié au calendrier islamique.

Dans la tradition islamique, l’Homme n’est pas libre de maîtriser son propre destin. Tout ce qui lui arrive est prévu par le destin et dépend de la grâce de Dieu. Comme le dit la narratrice dans La Nuit sacrée, les gens ne remettent pas en question les lois et les ordres du destin. Nous assistons à la chute d’un père qui, en osant tenter de subir le destin, finit sa vie seul et méprisé. Mais le péché qu’il a commis en s’opposant aux lois du destin et, par conséquent, à Dieu, se transmet à son enfant, qui est, en quelque sorte, responsable de sa fausse identité. Dans ce roman, l’héroïne est déchirée entre deux destins. Même si elle retrouve son destin féminin, elle ne pourra se libérer de son identité double qu’après avoir enduré de grandes souffrances. La pression immense que le destin exerce sur les personnages du roman, la façon dont ils utilisent le destin comme bouclier ou comme pique, leur soumission ou leur rébellion, ce sont des aspects bien fascinants qui méritent d’être mentionnés car ils font partie de l’identité musulmane. L’influence du destin agit sur les personnages de manière conforme à la tradition musulmane à laquelle appartient le roman.



Réflexion sur le fanatisme

Si l’on est choqué par la décision du père de déguiser sa fille en garçon, il est nécessaire de replacer cette action dans le contexte sociologique et religieux pour l’interpréter correctement. Le père de l’héroïne est convaincu qu’il est plongé dans une vie pleine de malheurs et de « malédictions », et la seule raison est qu’il n’a pas d’héritier mâle. Après avoir eu sept filles, il est convaincu que seule l’arrivée d’un fils lui apporterait joie et vitalité. Cette croyance que tout salut dépend de la naissance d’un fils provient de la tradition sociale musulmane prévalant au Maroc, selon laquelle un homme sans héritier mâle voit son héritage familial transmis à ses frères. Le père de l’héroïne, en tant que fils aîné, a déjà hérité du patrimoine de ses parents. Il sait qu’il est l’objet de l’envie et de la haine de ses frères. Il se sent humilié et considère cette situation comme une défaite personnelle.

Dans son ouvrage, Ben Jelloun explique bien comment un homme sans héritier mâle perd en autorité et en pouvoir économique au sein de sa famille, et comment son image de masculin est ainsi altérée. Ainsi, le père de l’héroïne subit cette pression : d’un côté, son image idéalisée comme homme puissant, fort et viril dans la société musulmane ; de l’autre, son sort méprisé comme père sans héritier. Sa folle décision de transformer à tout prix son huitième enfant en garçon apparaît donc comme un comportement de conformisme social musulman poussé à l’extrême.

La religion dans La Nuit sacrée est morbide ; elle est déformée, rejetée, faussée jusqu’à devenir odieuse. Aucun personnage ne peut la défendre. Pourtant, il serait erroné de conclure que le tableau de l’échec décrit par Tahar Ben Jelloun amène l’auteur à rejeter l’islam. L’islam façonne non seulement, dans La Nuit sacrée, la vie spirituelle de ses croyants, mais leur offre également un système d’organisation sociale. Dans une émission télévisée, l’auteur a reconnu vouloir, par La Nuit sacrée, apporter un témoignage. Il nous présente sa vision d’une religion martyrisée, où tous les personnages sont malheureux et vaincus parce qu’ils sont enfermés dans un rôle social restrictif et imposé, au-delà duquel ils ne peuvent exister.

Le vice de la religion islamique est un des symptômes du vice des coutumes sociales, tandis que l’acte de substitution identitaire de la narratrice en serait l’aboutissement et l’absurdité extrêmes. Dans le roman, aucune famille n’est heureuse ; aucun mariage n’est réussi ; l’amour parental et fraternel y font défaut. Le sexe apporte de nombreuses frustrations et illusions. Ce tableau catastrophique amène les personnages, étouffés sous leur carapace d’époux, d’épouse, de sœur ou de frère, à adopter des comportements répréhensibles et à les justifier au nom d’une religion qui est devenue un moyen d’échapper à la réalité et s'est donc écartée de son but. Les graines de la duplicité et de l’intolérance sont semées par cette structure sociale oppressante. Ainsi, au nom de la foi, on aboutit au fanatisme impitoyable des sœurs de la narratrice.

Un personnage féminin non-conforme est privé du droit d’exister. Les actes les plus choquants et les plus difficiles à accepter pour le lecteur dans ce roman deviennent, au niveau métaphorique, le symbole de tout ce qui entrave la liberté individuelle. Il n’est pas fortuit que ces actes soient commis par des femmes qui ont été privées de toute liberté dès leur plus jeune âge en tant que femmes indésirables et méprisées. Ainsi, l’auteur semble vouloir nous offrir un outil pour réfléchir sur le fanatisme : ce dernier pourrait être le comportement de ceux qui sont écrasés par une société qui accorde plus d’importance à ses lois rigides qu'aux individus qui les subissent.

La religion occupe une place dominante dans La Nuit sacrée et L’Enfant de sable mais cela ne veut pas dire que l’auteur déteste l’islam. Tahar Ben Jelloun nous a dressé sans complexe un tableau extrêmement cruel de la société musulmane contemporaine. Dans ses romans, Ben Jelloun n’a pas peur de dénoncer certain vices religieux et sociaux associés à l’islam. Son message était clair et implacable : rien ne peut être résolu en recourant à l’hypocrisie et au fanatisme. Ben Jelloun, un musulman, n’a pas condamné l’islam lui-même, il a même exprimé son amour pour sa religion à travers ses idées claires et ses profondes préoccupations. Il a appelé à une réflexion sur le sort de la société musulmane contemporaine et aux efforts pour rechercher plus de sincérité et d'authenticité avant que les opinions extrémistes ne dévorent les individus, car pour l’auteur, la « menace » du fanatisme islamique est réelle. Ses romans en ont apporté un témoignage énergique et captivant.

Ben Jelloun est un écrivain marocain musulman, qui écrit en français, cependant, sa pensée et son esprit s’enracinent profondément dans la tradition musulmane sur de nombreux plans. La religion y est omniprésente et se manifeste sous de diverses formes ; elle apparaît parfois de manière inattendue, parfois comique, parfois dramatique. Mais ce qui est indéniable, c’est que par les efforts de Ben Jelloun, la littérature marocaine a attiré de plus en plus l’attention du grand public.
LIU CHENGFU
Enseignant
Université de Zhejiang Yuexiu
Université de Nanjing(Chine)
2026-07-09 11:24 2026-04