Jeux de mots, jeux de lettres : l’expérience de l’OULIPO
En 2023 j’avais évoqué pour le séminaire des enseignants de français de Russie quelques auteurs français de la fin du XIXe et du début du XXe siècles qui pratiquaient le comique, le sarcasme et qui aimaient particulièrement jouer avec les mots: Alphonse Allais, Jules Renard, Alfred Jarry, Tristan Bernard, Alfred Capus, Georges Feydeau, Félix Fénéon.
Comme ce séminaire est toujours l’occasion, dans une atmosphère particulièrement conviviale, de partager avec d’autres nos connaissances et notre amour pour la langue et la culture françaises, il me paraît opportun de prolonger la présentation de ce pan de la littérature française en abordant ce qui est une sorte de suite des expériences déjà anciennes des explorations des possibilités de la langue française.
C’est ainsi qu'à l’automne 1960, un petit groupe de " poètes scientifiques " se rassemble autour du poète Raymond Queneau et de son ami le mathématicien François Le Lionnais, sous le nom d'" OUvroir de LIttérature Potentielle " (OuLiPo), littéralement atelier pour fabriquer de la littérature. On désigne par ouvroir un lieu où se rassemble un groupe ou une communauté de femmes, par exemple dans un couvent, pour effectuer des travaux manuels, notamment d’aiguille. À noter que le mot " ouvroir " ne vient pas du mot " ouvrir " mais de la racine qui a donné " œuvre " ou " ouvrage ".
Dès l’origine, le groupe rassemble des amis et critiques de Raymond Queneau, soit des scientifiques passionnés de littérature, soit des écrivains qui se définissent en ces termes: " Oulipiens: rats qui ont à construire le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ". L’objectif est de s’amuser avec les contraintes linguistiques et littéraires pour proposer des textes amusants et innovants. L’objectif est de répertorier toutes les potentialités du langage explorées par la littérature et inventer de nouvelles structures, règles et formes en imposant des défis mathématiques à la langue et en pratiquant la versification et le jeu. Loin de bloquer l’imagination, les contraintes la stimulent et favorisent le jaillissement d’une nouvelle littérature. Marcel Bénabou (historien et écrivain, né en 1939) confirme que " dès l’origine, l’idée de faire appel à des modèles mathématiques, à des structures, était un moyen de sortir du tête-à-tête avec soi-même qui risquait d'être lassant ".
La contrainte comme source d’inspiration
Déjà Baudelaire disait à propos du sonnet, forme oulipienne s’il en est (Lettre à Armand Fraisse, 18−19 février 1860), " Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ".
Une contrainte, affirment les Oulipiens, est différente d’une règle: " Les règles, dont nous savons combien elles étaient chéries des classiques, sont surtout utilisées comme moyen de canaliser les débordements d’un flux verbal mal contrôlé. Les contraintes linguistiques, elles, jouent un tout autre rôle: par leurs exigences arbitraires, elles créent une sorte de " grand vide " dans lequel sont aspirés et s’engouffrent quantité d'éléments qui seraient, sans ce violent appel d’air, restés enfouis. Ce que la contrainte met au jour, ce ne sont pas seulement les virtualités du langage, ce sont aussi les virtualités de celui qui accepte de se soumettre à la contrainte. Et l’exploration qu’elle permet d’effectuer va donc livrer inévitablement, entre autres trésors, ceux qu’y aura apportés l’explorateur lui-même. "
Jacques Jouet, un des membres de l’Oulipo, proclame: " La contrainte est un problème; le texte une solution. " Ou encore: " La contrainte est l'énoncé d’une énigme; le texte est la réponse, ou plutôt une réponse, car en général il y en a plusieurs possibles. "
Quant à l’auteur oulipien, écrit le poète Jacques Roubaud, il " gouverne le hasard " au lieu d'être gouverné par lui. La contrainte, loin de déclencher une écriture libre, voire sauvage, circonscrit le matériau et le mode d’une construction littéraire consciente et contrôlée.
On peut supposer que ce goût pour la contrainte que ressent l’Oulipo, comme tous les mouvements du XXe siècle, est né d’un essoufflement des formes. Les contraintes auxquelles il s’est proposé d’obéir devaient donc permettre de se libérer du problème de l’expression de soi et des conventions de la fiction.
L’Oulipo est toujours vivant
Les membres de l’Oulipo se réunissent une fois par mois pour réfléchir autour des notions de " contrainte ", de " littérature potentielle ", et produire de nouvelles structures destinées à encourager la création. L’Oulipo anime également des ateliers d'écriture et partage mensuellement ses créations lors des Jeudis de l’Oulipo à la Bibliothèque nationale de France (BnF).
Parmi les œuvres les plus connues publiées par des oulipiens figurent Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, La Vie mode d’emploi de Georges Perec et Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino.
On devient membre de l’Oulipo par cooptation. Un nouveau membre doit être élu à l’unanimité, à la condition de ne jamais avoir demandé à faire partie de l’Oulipo. Chaque coopté est libre de refuser (son refus est dès lors définitif), mais une fois élu, il ne peut en démissionner qu’en se suicidant devant huissier.
Les membres restent oulipiens même après leur décès: ils sont alors, selon la formule consacrée, " excusés pour cause de décès ". L’Oulipo dispose de deux secrétaires, l’un " définitivement provisoire ", le second " provisoirement définitif ".
Outre les écrivains déjà cités figurent parmi ceux qui sont relativement connus Hervé Le Tellier, Patrice Delbourg, poète, spécialiste des calembours et d’Alphonse Allais, auteur du recueil Les jongleurs de mots consacré aux écrivains comiques de langue française.
L’Oulipo a été essentiellement poursuivi de façon accessible au public dans les jeux littéraires et ateliers organisés et diffusés par la station de radio France Culture d’abord dans les émissions dirigées par Bertrand Jérôme " Allegro ma non troppo " et " Mi-fugue mi-raisin " à partir de 1975, puis " Des papous dans la tête " à partir de 1984 jusqu'à 2018 avec Françoise Treussard.
Anecdote intéressante, qui date d’avant les émissions: un jour Bertrand Jérôme dit à Perec: " Écris-moi un texte ". Perec répond: " Mais donne-moi une contrainte ! "
Bercé par la voix de Bertrand Jérôme et inspiré par les jeux qu’il dirigeait j’ai moi-même dirigé des jeux littéraires en français à l’Institut français de Moscou de 2012 à 2016, et parallèlement en russe dans mon cercle intitulé " Биссонница " pendant 6 ans: y participaient beaucoup de gens talentueux, le meilleur étant… un mathématicien !
* * * Voici maintenant quelques jeux littéraires parmi les très nombreux auxquels se livrent les membres de l’Oulipo, jeux qui sont essentiellement des formes de transformation de la langue et du texte. Il convient ici de rappeler que le français se prête plus facilement que la plupart des langues européennes aux jeux de mots en raison de l’absence des déclinaisons et des très nombreuses homophonies et homonymies.
Lipogrammes : Jeu le plus classique consistant à s’interdire l’emploi d’une ou plusieurs lettres. Il existe un exemple très connu, c’est le roman de 300 pages de Georges Perec La disparition dans lequel la lettre e est absente 300 pages. L’auteur a ensuite " consolé " cette lettre qui avait été mise au rebut en l’utilisant seule dans Les Revenentes qui ne contient aucune autre voyelle. La disparition a été traduite en russe par Валерий Кислов sans la lettre о, sous le titre "Исчезание".
Extrait : Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s’assit dans son lit, s’appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l’ouvrit, il lut; mais il n’y saisissait qu’un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification. Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo; il mouilla un gant qu’il passa sur son front, sur son cou. Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait doux. Un bruit indistinct montait du faubourg.
Georges Perec La disparition
Elle me débecte, cette Edmée ! Elle enlève des enfents, et même des bébés, et les mène chez des gentlemen dérêglés. Ces chers enges, exempts de péchés tels des chevrettes qend elles nessent, les gentlemen s’en servent perversement. Ces excès entrènent des esclendres. des pères et des mères qe le désenchentement rend déments trènent les gentlemen en terre et les éventrent.
Georges Perec Les revenentes
Contrainte du prisonnier: variante du lipogramme qui vient de la situation où un prisonnier, ne disposant que de peu de papier, s’interdit d’utiliser des lettres à jambages, celles qui " dépassent " de la ligne, donc les lettres b, d, f, g, h, i, j, k, l, p, q, t, y.
Tautogramme: Rédiger un texte où tous les mots commencent par la même lettre. Le jeu est difficile dans la mesure où le texte doit avoir du sens. Exemples :
" Mazarin, ministre malade, méditait même moribond malicieusement mille maltôtes (Impôt extraordinaire). " Louis de Court, Variétés ingénieuses, ou Recueil et mélange de pièces sérieuses et amusantes, 1725
Nul ne naît normal, nous naquîmes navigateurs. Nul noble négociant ne nolisant nos navires, Nous ne naviguions nullement nantis. Ne nécessitant nul nom, nul notaire ne nous notifiant Nos nationalités normandes, néerlandaises, namibiennes, Nous nous nommions néanmoins " nautiques ".
Nos nefs naviguaient nord, neuf nœuds, Nonchalamment, nonobstant noroît, nordet. Nos nombreux navires narguant Neptune narcissique, négligé. Novembre neigeait, nous nostalgisions
Nos Norvège, nos Normandie natales. Nocturnes nuages, nuit nouvelle, naphte nous nappant, noir néant. Nul ne nota, nocive naïveté, Neuf néréides nageant négligemment, nues, Nageoires nacrées. Anonyme
Ça commença comme ça: certaines calomnies circulaient concernant cinq conseillers civils coloniaux: contrats commerciaux complaisamment conclus, collaborateurs congédiés, comptabilités complexes camouflant certaines corruptions crapuleuses, chantages comminatoires, concussions classiques… Croyant combattre ces charges confuses, cinquante commissaires-chefs comiquement conformes (cheveux châtain clair coupés courts, costume croisé, chemise couleur chair, cravate café crème, chaussures cloutées convenablement cirées) contactèrent certains colonels congolais causant couramment cubain. Georges Perec
Définitions inventées de mots nouveaux, ou rares, ou disparus. Les nouveaux fabulistes: mots pris au hasard dans le dictionnaire à partir desquels on crée une fable dans le style de La Fontaine, par exemple. Mémoires d’objets. Anagrammes, métagrammes: il s’agit de rédiger un texte à partir de transformations d’un mot en changeant une lettre pour former un mot nouveau (exemple: bouche, souche, louche, …) Palindrome: mots ou phrases qui peuvent se lire dans un sens ou dans l’autre. Georges Perec en a écrit un de plus de 5 000 lettres. La tentative d'épuisement: rédiger un texte court employant tous les sens qu’a un mot. S+7: remplacer les substantifs ou les adjectifs par le substantif ou l’adjectif se situant 7 places plus loin dans le dictionnaire. Par exemple, La cimaise et la fraction, à partir de La cigale et la fourmi :
La Cigale, ayant chanté Tout l'été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue : Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine Chez la Fourmi sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle. " Je vous paierai, lui dit-elle, Avant l’Oût, foi d’animal, Intérêt et principal. " La Fourmi n’est pas prêteuse : C’est là son moindre défaut. " Que faisiez-vous au temps chaud ? Dit-elle à cette emprunteuse. - Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise. - Vous chantiez? J’en suis fort aise. Eh bien ! Dansez maintenant. " Jean de La Fontaine
La cimaise ayant chaponné Tout l'éternueur Se tuba fort dépurative Quand la bixacée fut verdie : Pas un sexué pétrographique morio De moufette ou de verrat. Elle alla crocher frange Chez la fraction sa volcanique La processionnant de lui primer Quelque gramen pour succomber Jusqu'à la salanque nucléaire. " Je vous peinerai, lui discorda-t-elle, Avant l’apanage, folâtrerie d’Annamite ! Interlocutoire et priodonte. " La fraction n’est pas prévisible : C’est là son moléculaire défi. " Que ferriez-vous au tendon cher ? Discorda-t-elle à cette énarthrose. — Nuncupation — et joyau à tout vendeur, Je chaponnais, ne vous déploie. — Vous chaponniez? J’en suis fort alarmante. Eh bien ! débagoulez maintenant. " Raymond Queneau
Limerick: jeu de tradition irlandaise et anglaise, poème humoristique de groupes de 5 vers rimés (rimes aabba)
Exemple: Toute l’Histoire de France de Dominique Muller Clovis a cassé sa potiche. La pucelle a bouté l’Anglish hors de l’Hexagone. Aux rois on s’adonne mais la Cour du peuple se fiche. Révolution et guillotine. Napoléon se ratatine. Deux guerres pas drôles et vive De Gaulle ! Marianne est contre la routine.
* * * La liste d’exemples de jeux littéraires présentés ci-dessus n’est pas exhaustive, il en existe bien d’autres, et vous pouvez retrouver une partie de ces jeux dans Les exercices de style de Raymond Queneau.
Une tradition ancienne En réalité, les auteurs oulipiens ne sont pas tout à fait novateurs puisque la tradition littéraire connaissait déjà cette pratique des jeux littéraires. " En rimant bien souvent je m’enrime ", s’amusait Clément Marot au XVIe siècle.
Contrepèterie: le jeu le plus typiquement français d’entre tous, qui n’a été rendu possible que par la souplesse des ressources phonétiques et grammaticales de la langue française et qui était pratiqué déjà par Rabelais et Victor Hugo. Il consiste à intervertir deux sons, parfois trois ou même quatre, dans une phrase, et la nouvelle phrase qui en résulte est souvent humoristique voire indécente. Le jeu consiste aussi à dire des phrases contenant une contrepèterie et une partie des interlocuteurs ne comprend pas la clef. Il ne faut jamais donner la clef !
La contrepèterie figure dans tous les numéros du journal satirique Le Canard Enchaîné dans la rubrique " L’album de la Comtesse ", et un des auteurs principaux, Joël Martin, a même compilé un gros livre sur ce sujet, La Bible du contrepet, qui propose " 2 000 contrepèteries du patrimoine littéraire, 18 000 contrepèteries nouvelles " et une introduction dont chaque phrase est justement aussi une contrepèterie.
Exemples : Un petit mot sur la porte — Un petit pot sur la morte Quel champ de coton ! — Quel temps de cochon Il faut laisser le pain chaud — Il faut lécher le pinceau. La petite maison dans la prairie — La petite prison dans la mairie.
Calligrammes: textes en forme d’objet, on connaît surtout ceux d’Apollinaire, bien sûr, mais François Rabelais l’avait précédé.
Pastiches: jeu très ancien dans la littérature française consistant à imiter le style d’un écrivain. Marcel Proust s’est illustré dans cet art dans Pastiches et mélanges, imitant Flaubert, Balzac, et lui-même imité plus tard par Jean-Louis Curtis. De même que Paul Reboux et Charles Müller dans leur recueil fameux À la manière de… François Villon avait été pastiché par Arthur Rimbaud dans Charles d’Orléans à Louis XI (1870), Montaigne par La Bruyère dans Les Caractères (De la société et de la conversation, 30 [V]), Molière par Georges Courteline dans La conversion d’Alceste (1905) et Chateaubriand par Flaubert, dans le chapitre XI de Par les champs et par les grèves — Voyage en Bretagne (1848).
Enfin, pour conclure, les poèmes holorimes: deux vers qui sont homophoniques, qui riment donc totalement. C’est un amusement plus rare mais qu’on trouve aussi chez de grands écrivains français. L’exemple le plus connu est : Gal, amant de la reine, alla, tour magnanime, Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîmes Marc Monnier (1829−1885), souvent attribué à tort à Victor Hugo
L'écrivain contemporain Daniel Marmié a publié un recueil intitulé justement De la reine à la tour dans lequel il reprend certains vers holorimes d'écrivains connus et en ajoute de son cru :
Lourd à Gand, c’est le vent, la brise impondérable ; L’ouragan s'élevant, là, brise un pont d'érable. Le parvers Perec rêve, et s'élève, et ne ment : L’E perd, vert — perd et crève; eh, c’est l'événement !
Daniel Marmié cite : Par les bois du Djinn, où s’entasse de l’effroi, Parle et bois du gin … ou cent tasses de lait froid. Alphonse Allais
Au Sénat, trop seul l’Aigle est venu, défi d’ailes ; Oh ! Scène atroce, les glaives nus des fidèles. José Maria de Heredia
Chers lecteurs, à vos plumes !
Bruno Bisson Interprète de conférence Traducteur FR-RU-EN-DE Docteur en lettres, enseignant à RGGU et au MGIMO Moscou (Russie)