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Les petits bonhommes de Natalia Varlamova

Natalia Varlamova est une des illustratrices les plus talentueuses de la Russie d’aujourd’hui. Elle est aussi brillante que les maîtres plus anciens (Elena Bazanova, Denis Gordeev, Olga Ionaïtys, Igor Oleïnikov), qui ont depuis longtemps eu une renommée mondiale, et elle occupe une place à part parmi les artistes de sa génération – Elena Bulaï, Anna Desnitskaïa, Elena Repetour.

De sa formation, Natalia Varlamova est artiste de cinéma d’animation. Elle est diplômée du VGIK (Institut national de la cinématographie) en 2003 et depuis elle commence à travailler activement dans le domaine du cinéma, participant à des projets importants, perfectionnant ses compétences, maîtrisant de nouvelles techniques, bref, continuant à apprendre – mais désormais de manière autonome. Ainsi, au Festival des films publicitaires à Cannes (2017), elle reçoit le « Dauphin d’argent » pour le film Alpha-Bank Onboarding. Mais ce n’est pas sa première distinction. Natalia a débuté avec succès avec le film d’animation Une souris capricieuse (2013), et obtient le prix du meilleur film d’animation pour enfants au Festival international du film d’animation à Séoul (SICAF, 2014).

Une souris capricieuse commence par de vastes et profonds plans de paysages, qui invitent progressivement, lentement, le spectateur à l’univers des personnages. Soudain, sur le sentier, l’œil attentif distingue un épi tombé… Ah, mais il provient de la petite botte que la Souris transportait pour ses provisions d’hiver !

Cette attention minutieuse portée au détail, Natalia Varlamova l’a transposée dans l’illustration de livres, à laquelle elle s’est consacrée après toute une série d’œuvres d’animation. Ainsi, dans Le conte nomade, un oiseau transporte une valise remplie d’objets indispensables pour le voyage. Les deux voies créatives se développent désormais en parallèle chez Varlamova : l’illustration enrichit l’animation par ses compositions plastiques et sa sensation de l’espace, tandis que l’animation nourrit l’illustration par le mouvement et la dynamique de l’image.

Sur le marché du livre, l’illustration jeunesse d’auteur s’oppose à l’illustration commerciale. Cette dernière est, elle aussi, généralement, signée du nom de l’artiste, mais les livres aux illustrations criardes, qui répètent ou varient presque à l’identique les célèbres images de Viktor Tchijikov ou de Ioulia Goukova, sont impossibles à distinguer les uns des autres et souffrent des mêmes carences, tant sur le plan du véritable métier artistique que du goût. Malgré leur éclat, leur couleur, la profusion d’images et même une impression de qualité, ils sont impersonnels – et en même temps tapageurs, tape-à-l’œil, conçus pour un consommateur peu exigeant et sans culture visuelle.

Au contraire, les livres des véritables artistes présentent un aspect totalement différent. Aucun d’entre eux – et Natalia Varlamova en particulier – ne craint de laisser sur les doubles pages de vastes espaces libres, non remplis ni par le texte ni par les images. Cela crée un espace particulier, un champ de force, un « air » dans lequel les images verbales se déploient et les récits visuels s’animent. La palette chromatique de Natalia Varlamova est riche, mais il s’agit à chaque fois de solutions tonales à l’intérieur d’une gamme limitée de couleurs choisies, et non d’un remplissage arbitraire du dessin avec toutes les couleurs de l’arc-en-ciel selon le principe « plus c’est vif, mieux c’est ».

Tout artiste qui prétend à l’individualité et à la reconnaissance doit créer son propre monde – ni plus, ni moins. Dans ce monde, le lecteur, surtout s’il s’agit d’un enfant, doit avoir envie de s’attarder. Et les lois qui régissent l’univers de l’artiste doivent être intuitivement compréhensibles pour l’enfant.

Le monde de Natalia est, tout d’abord, bienveillant. Elle ne cherche ni à effrayer ni à choquer ; au contraire, elle invite dans un domaine du merveilleux – un domaine si familier pour le petit être qui croit encore sincèrement au Père Noël, qui ne sait pas distinguer l’imaginaire de la réalité, ni différencier les échelles. Le « pas-comme-d’habitude » de Varlamova est proche du jeu de l’enfant, du conte de fées, de la métamorphose. Elle travaille pour les enfants, en utilisant les procédés de leur langage visuel, et c’est pourquoi dans tout ce qu’elle crée, l’étrange et le normal soit échangent leurs places, soit coexistent de manière organique.

Pour ce qui est du cadre des contes, Natalia y porte une grande attention : pour la série Le sage et le pauvre, elle a créé plusieurs paysages d’un magnifique pays de montagnes, et pour le recueil de poèmes d’Anna Morgounova, Le petit wagon du soleil, toute une série de beaux paysages que l’on peut voir depuis la fenêtre d’un tramway magique.

Lorsque Varlamova crée des « portraits » d’animaux, d’oiseaux ou de créatures magiques, comme dans les séries de dessins Art for Planet, Sur les chemins de la magie ou La mer, elle trouve un équilibre entre la grâce naturelle, les particularités physiques de son héros et son image fantastique. Si elle s’inspire d’Alice au pays des merveilles, elle s’attache immanquablement à créer l’atmosphère propre à l’univers. Elle associe le Chat du Cheshire souriant au Lapin blanc, les montres aux cartes à jouer, l’immense au minuscule, suivant ainsi la vision de Lewis Carroll. Mais tout en le faisant…

…voici ce qui est important : Natalia Varlamova préfère ne pas dupliquer ce qui est décrit dans le texte, ne pas expliquer l’intrigue, mais créer une série d’images parallèles.

Dans son article « Les Illustrations » (publié en 1923), Iouri Tynianov affirmait que les interprétations visuelles des œuvres littéraires étaient inutiles : « La concrétude d’une œuvre d’art verbalene correspond pas à sa concrétude sur le plan de la peinture. Plus précisément, la concrétude spécifique de la poésie est directement opposée à la concrétude picturale : plus la parole poétique est vivante, tangible, moins elle est traduisible sur le plan de la peinture. La concrétude du mot poétique ne réside pas dans l’image visuelle qui se tient derrière lui – cet aspect est extrêmement fragmenté et confus dans le mot… – elle réside dans le processus singulier de transformation du sens du mot, qui le rend vivant et nouveau. Le procédé fondamental de concrétisation du mot – la comparaison, la métaphore – est dépourvu de sens pour la peinture. »

Tynianov prenait pour exemple l’illustration des Âmes mortes de Nikolaï Gogol, où chaque mot équivaut pratiquement à un geste du personnage (devenant, selon Tynianov, un « geste verbal » ou un « geste sonore » autonome), n’a pas besoin d’un doublage visuel, faute de quoi surgit une « substitution de l’insaisissable concrétude verbale par une «concrétisation» servile et pesante du dessin » – un pléonasme.

L’idée fondamentale d’une intraduisibilité des images d’un langage artistique à un autre est une position que Tynianov défendait fermement. Il a formulé deux situations dans lesquelles un accompagnement graphique du texte est non seulement possible, mais légitime.

« Ce n’est qu’en n’illustrant rien, en ne liant pas de force, de manière tangible, le mot à la peinture, que le dessin peut entourer le texte. Mais il doit être soumis à un principe graphique, constructivement analogue au principe de l’œuvre poétique en question. (...) Le second cas, où le dessin peut jouer un rôle plus autonome, mais déjà sur le plan du mot, c’est l’utilisation de la graphie comme éléments d’expression dans l’art verbal. La poésie n’opère pas seulement, ni proprement, par le mot, mais par l’expression. »

L’illustration de livre soviétique, et même mondiale, du XXe siècle a souvent suivi la voie de l’interprétation ou du pléonasme. À l’inverse, les artistes contemporains du livre s’efforcent de s’affranchir de ces stéréotypes. Natalia Varlamova relève ce défi en faisant de l’espace artistique un milieu où l’image artistique se développe. Dans la série Creative Jam, l’héroïne adolescente voit un monde de poissons volants, d’étoiles à portée de main et d’échelles menant au ciel, et c’est sa réalité – donc celle du lecteur.

On perçoit un lien subtil entre le lecteur auquel le livre est destiné et le héros de ce livre – qu’il soit une créature de conte à part entière ou un humain projeté dans un conte et agissant selon ses lois. Et ici, impossible de ne pas évoquer les « petits bonhommes », figures quasi essentielles du folklore et de la littérature jeunesse européenne. Natalia Varlamova unit l’enfant moderne aux personnages anciens des contes et légendes, les incitant à vivre ensemble, dans la joie et l’harmonie.

Vera Kalmykova
Membre de l’Union des écrivains de Moscou
Expert en arts, critique
Moscou (Russie)
vkalmykova67@mail.ru
2026-07-08 22:39 2026-04