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Quand Yegros parlait français

Ma curiosité pour cette communauté – et mon lien géographique actuel avec le département de Caazapá, où je réside depuis dix ans – m’a poussée à entreprendre cette recherche minutieuse pour l’obtention de ma Licence en Langue Française. Ce travail, qui a duré plus de deux ans, fut réalisé sous la direction de la Dr. Gloria Medina, de l’Université Nationale d’Asunción, et avec la collaboration précieuse de mes amies, l’architecte Lolia Lavand et la professeure Lucy de Bernardou.
On savait autrefois que des Français avaient vécu à Yegros, mais aujourd’hui seules demeurent visibles les racines allemandes et suisses. J’ai eu la chance de recevoir l’aide, directe ou indirecte, de plus d’une centaine de personnes, qui ont partagé avec moi souvenirs, anecdotes et fragments de leur histoire familiale. Grâce à elles, un passé presque oublié a pu être reconstruit.

Un passé qui laisse une empreinte
Entre 1880 et 1901, plus d’une centaine de familles françaises s’installèrent dans la colonie de Puesto Naranjo, future Colonia Nationale. Avec le soutien du marquis Ferdinand Charles Henri Gaston Du Bois Du Tilleul, elles apportèrent culture, savoir-faire et traditions, contribuant à façonner l’identité de Yegros.

La mémoire d’une famille
Par un après-midi tranquille à Yegros, Eduardo S. Moudelle évoque l’histoire de ses ancêtres, une famille dont les racines se sont entremêlées entre la France et le Paraguay. Petit-fils de Manuel Moudelle et de Margarita Vauchomard Lambert, il conserve des souvenirs d’une époque où la présence française marquait encore la vie sociale et culturelle de la région.
Son grand-père, Manuel Moudelle, avait servi dans la Garde Royale du Vatican avant de s’établir au Paraguay. Sa grand-mère, Margarita, était arrivée à Yegros encore bébé avec ses parents, Louis Vauchomard d’origine française et Marie Lambert, Suissesse de la région de la Dordogne, en Aquitaine. Cette double ascendance européenne a profondément marqué les coutumes familiales et l’identité locale.
Eduardo se souvient avec tendresse de sa Mamie comme on l’appelait en français — femme élégante et pieuse, fidèle à ses valeurs. Chaque dimanche, elle assistait à la messe en l’église San Sinforiano, où se retrouvaient d’autres descendantes de familles françaises. Les après-midis, elle se consacrait à la broderie et à l’éducation douce de ses petits-enfants.
La mère d’Eduardo, Rosa Moudelle, et son père, travaillaient dans l’hacienda de la famille García Menoret, symbole de l’essor économique de Yegros. Rafael García, marié à la Française Luisa Menoret Cassignol, fut l’un des grands industriels de la région : propriétaire d’une fabrique de vin, d’une sucrerie, d’une distillerie de miel et d’une exportatrice d’essence de petitgrain.
Parmi les souvenirs les plus vivants d’Eduardo figure également Emilio Napout, qu’il voyait jouer au tennis au Yegros Lawn Tennis Club, où lui-même, enfant, courait avec enthousiasme pour ramasser les balles.
À travers ces récits familiaux, c’est un fragment du passé multiculturel de Caazapá qui ressurgit un héritage venu d’Aquitaine et qui a laissé à Yegros son idiome, ses traditions et son esprit laborieux.

L’empreinte des Menoret : pionniers du progrès à Yegros
Au début du XXᵉ siècle, alors que Yegros n’était encore qu’un bourg entouré de forêts et d’estancias, arrivèrent de France les Menoret Couturier, une famille dont l’esprit entreprenant marquerait profondément la région.
Joseph Pierre Menoret et Marie Françoise Couturier, originaires de la Creuse, quittèrent leur terre natale avec leurs jeunes enfants, Louis et Joseph, à la recherche de nouvelles opportunités en Amérique du Sud.
Vers 1910, ils s’établirent d’abord à Posadas (Argentine), avec d’autres familles françaises dont les Cassignol puis poursuivirent en train jusqu’à Yegros, où ils commencèrent une nouvelle vie.
Après le décès de sa femme, Gabriela Cassignol Baillat, également Française et native de Nouvelle-Aquitaine, Joseph Menoret arriva à Yegros accompagné de ses enfants, de plusieurs neveux et de Luisa Catherine Cassignol Baillat, sœur de la défunte.
Le plus jeune de ses fils, Marcelo Menoret Cassignol, serait plus tard le père de Rodolfo Menoret, qui transmit ce précieux témoignage.
Joseph Menoret se consacra au commerce, à une époque où prospéraient les barracas, immenses dépôts de cuir et de bois.
Son frère, Louis Menoret, posa quant à lui les bases de l’industrie locale : marié à Mercedes Toppi, fille d’immigrants italiens, il fonda la première usine de miel, de vins et de liqueurs de la ville, et développa la culture de la yerba mate et la production d’essence de petitgrain des richesses qui donnèrent à Yegros une renommée régionale.
De leur union naquit Lucy Menoret, mère de Perla Rienzi Menoret, gardienne actuelle de cette mémoire familiale.
Plus tard, Luisa Menoret Cassignol, nièce de Louis, épousa l’entrepreneur Rafael García, qui devint l’une des figures du progrès local. Sous son impulsion, Yegros connut l’arrivée de l’électricité, du cinéma, du tennis et la création de deux clubs sociaux qui transformèrent la vie communautaire.
Les histoires des Menoret ne sont pas seulement des chroniques familiales : elles constituent un chapitre essentiel de l’histoire moderne de Yegros, où l’héritage français s’est traduit en travail, en modernité et en culture partagée.

Saveurs, musique, sport et mémoire
Plus d’un siècle après l’arrivée des familles françaises, leur héritage demeure vivant, surtout à travers les saveurs transmises de génération en génération.
Plusieurs personnes interrogées associent leurs racines françaises à la gastronomie : odeurs de pain chaud, plats simples mais raffinés, recettes jalousement conservées par les grands-mères.
Les Falleau évoquent les charcuteries maison et les baguettes croustillantes ; les Lefebvre, les crêpes fines qui volaient dans la cuisine ; les Cassignol, les immenses omelettes de vingt œufs, la soupe à l’oignon ou au chou ; la famille Fines Vauchomard raconte le gâteau Napoléon et la fondue que préparait la famille Bernardou et Bruel lors des réunions.
Du côté des boissons, les Moudelle rappellent les vins consommés presque quotidiennement, tandis que l’un des Ponillaux se souvient du pastis et des liqueurs artisanales servies à l’hôtel de son arrière-grand-mère Alina souvenirs liquides d’une époque où le français se mêlait à la terre rouge.
Mais cet héritage ne s’est pas transmis partout. Certains témoignent d’une mémoire culinaire disparue, absorbée par d’autres traditions européennes ou paraguayennes, reflet des mariages entre descendants français, suisses, italiens ou allemands.
La musique, elle aussi, conserve une place dans cette histoire.
Les familles Limousin, Fines, Soulie, Moudelle et Cassignol se souviennent des chansons que leurs grands-parents entonnaient lors des vendanges de San Sinforiano échos lointains des fêtes de récolte en France. Dans ces mélodies résonnaient rires, guitares et bribes d’un idiome presque effacé.
Une descendante de Roger Limousin raconte avoir hérité de la culture française par la littérature : son grand-père lui faisait lire Jules Verne ou Antoine de Saint-Exupéry un héritage plus silencieux, mais tout aussi profond.
Il faut aussi mentionner la poétesse Nathalie Bruel, fille de colons français, qui nous a laissé plusieurs œuvres littéraires et des peintures à l’huile.
Parmi les anecdotes les plus charmantes, celle des Moudelle, reconnaissables à leur chevelure rousse héritage français. Lors des défilés de la vendange, les habitants les surnommaient en guarani « mbarakajá pytã », « chat roux ». Le surnom est resté, comme un pont entre cultures et générations.
Aujourd’hui encore, les Menoret perpétuent l’amour du tennis, sport légué par leurs ancêtres.

Yegros : une ville cosmopolite et pionnière
Avec l’arrivée du train, Yegros devint un véritable carrefour culturel : Français, Libanais, Allemands, Suisses, Italiens, Arabes, Japonais, Argentins, Brésiliens, Australiens, Irlandais… au total, 47 nationalités.

Innovations marquantes :
· Première ville de l’intérieur du pays à disposer de l’électricité.
· Plan urbain unique au Paraguay pour son époque, conçu par Antonine Gibrat, immigrant français.
· Introduction du tennis comme sport régional et première piste illuminée du pays.
· École française active entre 1899 et 1905.
· Correspondance et objets importés d’Europe.

Un héritage familial et professionnel
Les familles et leurs descendants conservent encore leurs noms, leurs photographies et leurs histoires un patchwork vivant de la présence française à Yegros.

Une mémoire qui perdure
Même si le français n’est plus langue maternelle à Yegros, les souvenirs demeurent : recettes, chansons, récits, objets.
Dans chaque histoire se reflète l’empreinte de ceux qui traversèrent l’océan et contribuèrent à bâtir une ville cosmopolite, moderne et unique.

Car si Yegros ne parle plus français, son accent continue de vivre dans le cœur de ceux qui préservent son histoire.
Maria Guadeloupe Martinez Paiva
Institut supérieur de langues
Université nationale d’Asuncion
(Paraguay)
2026-07-09 11:15 2026-04