Sous l’ombre de deux tilleuls séculaires, dans un paisible bourg moyenâgeux de Bourgogne, deux amoureux, Claire et Julien, étaient assis sur un banc, main dans la main. Les racines des arbres parcouraient le sol s’enfonçant dans les aspérités des roches du noble calcaire. On pouvait alors subodorer tout un monde souterrain et parfois, si l’imagination s’y mêlait, voir quelques créatures curieuses dans un abîme de vie.
L’un à côté de l’autre, Claire et Julien regardaient tomber le soir. Leurs mains se cherchaient, se trouvaient, et s'entrelaçaient avec une douceur instinctive, comme si elles étaient nées pour cet instant. À l'unisson, elles respiraient le même rythme paisible, un pouls partagé qui battait comme les veines de la terre. Ces mains, comparables aux racines de ces deux arbres centenaires profondément ancrées l'une dans l'autre, s'entremêlaient en un labyrinthe organique, torsadé et résilient, où les aspérités de la peau se fondent comme des radicelles noueuses cherchant la même source nourricière. Pas de crispation, ni de hâte : seulement une harmonie sereine, pour une future étreinte qui défie le temps, solide comme le bois ancien qui brave les tempêtes. Dans ces gestes simples, leurs âmes se confiaient, et le monde autour peu à peu s’effaçait, laissant place à cette union, enracinée dans l'amour.
Le vent soufflait doucement faisant danser les feuilles. De ce promontoire s’étendait à perte de vue la vallée. La Bourgogne d’or, avec ces vieilles terres burgondes lézardées de verts intenses et de ces pierres blanches qui ont bâti tant de châteaux et d’églises. Eux aussi ont leurs mémoires face aux invasions de ces temps barbares où le califat de Damas brûlait l’évêché d’Autun répandant des nuées de cendre sur l’Armançon.
Ces superbes panoramas rivalisaient de grâce et de quiétude. Des creux boisés et humides offraient des sentiers qui serpentaient entre les vastes clairières, les écrins de verdure, les innombrables ruisseaux et cours d’eau. Et cette lumière si particulière qui semblait saisir un ordre du monde. De cette lumière il me faudra reparler tant il est vrai que ces chatoiements merveilleux sont des promesses de la fée Morgane et qu’elles peuvent nous poursuivre durant toute une vie.
Soudain, un murmure grave s’éleva, comme si les deux arbres parlaient.
« Jeunes gens, écoutez les récits d’antan », dit le premier tilleul d’une voix profonde. « Il y a des siècles, en ces terres de Bourgogne, vivait une druidesse nommée Aeloria, continua le second. Elle parlait aux étoiles et tissait des sorts pour unir les âmes. On dit que son esprit veille encore dans les forêts alentour, bénissant ceux qui s’aiment sincèrement. » Claire, surprise et troublée, serra plus fort la main de Julien.
Quoi de plus normal que d’écouter les pensées d’un arbre ? Cela relève d’un état d’esprit dont nos contemporains ont perdu l’usage. Certains d’entre eux, dit-on, enlacent le tronc des arbres afin de recevoir leur énergie. Et pourtant il suffit de porter une oreille attentive pour sentir venir à soi cette substance auditive.
« Et avant ? » demanda la jeune femme.
L’arbre poursuivit : « Avant, il y avait un chevalier, Gauvain, qui planta un tilleul – moi, peut-être dit l’arbre, ou mon aïeul – pour jurer fidélité à sa dame. Chaque feuille que je porte est un vœu d’amour exaucé. »
Julien, touché, sourit. « Vieil arbre, toi qui as vu tant de passion, quel prénom donnerais-tu à notre futur enfant ? » Le tilleul sembla réfléchir, et ses branches frémissantes un peu s’abaissèrent. « Aeloria, murmura-t-il enfin. Pour une fille, qu’elle porte la sagesse et la grâce des étoiles.
« Ou Gauvain, pour un garçon, qu’il soit loyal, fier de son sang et courageux. » répondit l’autre arbre.
Un silence.
La lumière faiblit et un grand calme se fit à peine troublé par les rumeurs du vent dans les feuillages. Sensation paisible que l’on ressent en écoutant les feuilles bruire sous l’effet d’une brise légère, comme si la nature elle-même chuchotait des secrets. Le temps se figea dans une immobilité obscure.
Les amoureux se regardèrent, émus. « Aeloria », souffla Claire. « Gauvain », répondit Julien. Ils rirent d’une évidente complicité, se promettant de choisir ensemble, sous l’œil bienveillant de ces vieux tilleuls, gardiens de la plus longue mémoire.
François Baget, né en 1957, a été professeur de français et a tenu pendant plus de trente an une librairie spécialisée dans le livre ancien. Il vit à Dijon (Bourgogne) et passe une partie de son temps au bord du lac Léman. En tant qu’écrivain, il a publié plusieurs romans, mais aussi des essais concernant le monde de la bibliophilie. Il se consacre à la tenue d’un blog, bibliophileheurtebise.com donnant la part belle à l’actualité littéraire et au monde de l’écrit sous toutes ses formes... Vous pouvez retrouver François Baget sur ses comptes X et Instagram ; il poste régulièrement de nombreux commentaires sur le livre ancien ou moderne, la culture littéraire et le patrimoine des lettres.
06baget57@gmail.com
https://bibliophileheurtebise.com/
L’un à côté de l’autre, Claire et Julien regardaient tomber le soir. Leurs mains se cherchaient, se trouvaient, et s'entrelaçaient avec une douceur instinctive, comme si elles étaient nées pour cet instant. À l'unisson, elles respiraient le même rythme paisible, un pouls partagé qui battait comme les veines de la terre. Ces mains, comparables aux racines de ces deux arbres centenaires profondément ancrées l'une dans l'autre, s'entremêlaient en un labyrinthe organique, torsadé et résilient, où les aspérités de la peau se fondent comme des radicelles noueuses cherchant la même source nourricière. Pas de crispation, ni de hâte : seulement une harmonie sereine, pour une future étreinte qui défie le temps, solide comme le bois ancien qui brave les tempêtes. Dans ces gestes simples, leurs âmes se confiaient, et le monde autour peu à peu s’effaçait, laissant place à cette union, enracinée dans l'amour.
Le vent soufflait doucement faisant danser les feuilles. De ce promontoire s’étendait à perte de vue la vallée. La Bourgogne d’or, avec ces vieilles terres burgondes lézardées de verts intenses et de ces pierres blanches qui ont bâti tant de châteaux et d’églises. Eux aussi ont leurs mémoires face aux invasions de ces temps barbares où le califat de Damas brûlait l’évêché d’Autun répandant des nuées de cendre sur l’Armançon.
Ces superbes panoramas rivalisaient de grâce et de quiétude. Des creux boisés et humides offraient des sentiers qui serpentaient entre les vastes clairières, les écrins de verdure, les innombrables ruisseaux et cours d’eau. Et cette lumière si particulière qui semblait saisir un ordre du monde. De cette lumière il me faudra reparler tant il est vrai que ces chatoiements merveilleux sont des promesses de la fée Morgane et qu’elles peuvent nous poursuivre durant toute une vie.
Soudain, un murmure grave s’éleva, comme si les deux arbres parlaient.
« Jeunes gens, écoutez les récits d’antan », dit le premier tilleul d’une voix profonde. « Il y a des siècles, en ces terres de Bourgogne, vivait une druidesse nommée Aeloria, continua le second. Elle parlait aux étoiles et tissait des sorts pour unir les âmes. On dit que son esprit veille encore dans les forêts alentour, bénissant ceux qui s’aiment sincèrement. » Claire, surprise et troublée, serra plus fort la main de Julien.
Quoi de plus normal que d’écouter les pensées d’un arbre ? Cela relève d’un état d’esprit dont nos contemporains ont perdu l’usage. Certains d’entre eux, dit-on, enlacent le tronc des arbres afin de recevoir leur énergie. Et pourtant il suffit de porter une oreille attentive pour sentir venir à soi cette substance auditive.
« Et avant ? » demanda la jeune femme.
L’arbre poursuivit : « Avant, il y avait un chevalier, Gauvain, qui planta un tilleul – moi, peut-être dit l’arbre, ou mon aïeul – pour jurer fidélité à sa dame. Chaque feuille que je porte est un vœu d’amour exaucé. »
Julien, touché, sourit. « Vieil arbre, toi qui as vu tant de passion, quel prénom donnerais-tu à notre futur enfant ? » Le tilleul sembla réfléchir, et ses branches frémissantes un peu s’abaissèrent. « Aeloria, murmura-t-il enfin. Pour une fille, qu’elle porte la sagesse et la grâce des étoiles.
« Ou Gauvain, pour un garçon, qu’il soit loyal, fier de son sang et courageux. » répondit l’autre arbre.
Un silence.
La lumière faiblit et un grand calme se fit à peine troublé par les rumeurs du vent dans les feuillages. Sensation paisible que l’on ressent en écoutant les feuilles bruire sous l’effet d’une brise légère, comme si la nature elle-même chuchotait des secrets. Le temps se figea dans une immobilité obscure.
Les amoureux se regardèrent, émus. « Aeloria », souffla Claire. « Gauvain », répondit Julien. Ils rirent d’une évidente complicité, se promettant de choisir ensemble, sous l’œil bienveillant de ces vieux tilleuls, gardiens de la plus longue mémoire.
François BAGET
Écrivain
Dijon (France)
François Baget, né en 1957, a été professeur de français et a tenu pendant plus de trente an une librairie spécialisée dans le livre ancien. Il vit à Dijon (Bourgogne) et passe une partie de son temps au bord du lac Léman. En tant qu’écrivain, il a publié plusieurs romans, mais aussi des essais concernant le monde de la bibliophilie. Il se consacre à la tenue d’un blog, bibliophileheurtebise.com donnant la part belle à l’actualité littéraire et au monde de l’écrit sous toutes ses formes... Vous pouvez retrouver François Baget sur ses comptes X et Instagram ; il poste régulièrement de nombreux commentaires sur le livre ancien ou moderne, la culture littéraire et le patrimoine des lettres.
06baget57@gmail.com
https://bibliophileheurtebise.com/