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Lise Cristiani, pionnière du violoncelle féminin et premier musicien occidental à donner des concerts en Sibérie orientale

2026-06
Lise Cristiani est une pionnière. Elle est entrée dans l’histoire comme la première femme au monde à braver les conventions de l’époque et à oser monter sur une scène de concert avec un violoncelle, à Paris en 1844-45 – ce qui fît grand bruit dans toute la presse européenne. Ainsi la Allgemeine Wiener Musik-Zeitung (à Vienne en Autriche) s’exclama : « Une violoncelliste !!! On dit qu’elle se produit sous le nom de Christiani-Barbier dans un salon parisien et avec grand succès. – Voilà les fruits de l’émancipation des femmes ! ». Lise ne se laissa nullement impressionner par ces critiques misogynes et en seulement un an elle imposa cette nouveauté avec une grande tournée en Europe du Nord en 1845-46, où elle a été reçue et adoubée par les rois, reines et les grands musiciens de son temps. Après quoi le grand poète Ludwig Rellstab à Berlin déclarait avec admiration : « Mlle Christiani a créé le féminin du violoncelle ».

Pour comprendre ce que cette vie et cette carrière demandaient comme courage et détermination pour une première femme violoncelliste professionnelle, il faut se replonger dans la première moitié du XIXe siècle à Paris et en Europe. Quand s’est ouvert en 1795 à Paris pendant la Révolution le premier conservatoire du monde librement accessible à tous, les femmes y sont traitées comme les hommes selon les nouveaux principes de liberté, égalité, fraternité. Ainsi une des premières élèves de la classe de violoncelle peut fonder tout naturellement en 1800 un quatuor de cordes de femmes avec lequel elle se produit dans des salons privés. Le Dictionnaire historique des musiciens de Choron & Fayolle précise en 1817: « Pain (Madame), amateur à Paris, est une virtuose distinguée sur le violoncelle. » Le mot-clé est amateur, qui joue pour le plaisir sans être rétribué - à la différence du professionnel, dont c’est le métier. Alors qu’une carrière professionnelle de comédienne, chanteuse ou de danseuse est tout à fait acceptée – les cachets des divas étaient même souvent supérieurs à ceux de leurs collègues masculins – les instrumentistes doivent encore se conformer aux strictes règles morales de l’époque. Dans les salons parisiens - et par extension dans les salles de concert - on n’admet que trois instruments pour les femmes : le piano (à l’origine le virginal), la harpe (jouée par la reine Marie Antoinette et l’impératrice Joséphine) et éventuellement la guitare. Tout autre instrument pose la question de l’exposition d’un corps féminin en public, par exemple du buste en jouant du violon. S’il est déjà difficilement admissible qu’une femme montre sa poitrine en jouant du violon, il est complètement impensable qu’elle ouvre ses jambes en public pour y serrer un violoncelle. La position est d’autant plus choquante, que l’on ne connait pas encore la pique, utilisée à l’époque seulement par le grand virtuose belge François Servais.
Lise Cristiani
Chronique musicale du journal parisien L’Illustration du 8 mars 1845, avec le portrait de « Mademoiselle Lise B. Christiani [sic], violoncelliste » © Documentation Waldemar Kamer « Mademoiselle violoncelliste » : voilà une appellation sensationnelle pour la presse de l’époque ! C’est au point que l’article est commenté en 1845 dans la presse berlinoise et viennoise. C’est le premier portrait connu de Lise, qui sert de modèle à tous les portraits ultérieurs…
Les raisons qui ont poussées Lise Cristiani (un nom de scène italianisé pour protéger sa famille) à briser ce tabou sont si nombreuses et personnelles, qu’on peut difficilement les résumer en quelques mots. Elles sont détaillées dans sa première biographie. Lise a dû mentir sur ses origines et sa famille a fait disparaître de nombreux documents. Au point qu’on ne sait pas parfois pas si Lise ment à dessin ou si on lui a menti. Elle écrit « je ne confierai pas le secret de mon âge au papier » et affirme qu’elle est « née à Paris le soir de Noël 1827 » sous le nom respectable d’Elise Chrétien, bientôt orpheline de père et mère. Or les documents retrouvés récemment démontrent que Lise est née le 4 décembre 1825 à Paris dans le peu chic Faubourg Saint-Denis comme Agathe Barbier, enfant illégitime de père inconnu, tout comme sa mère, d’ailleurs morte en 1850. Au faîte de sa carrière, lassée de jouer la comédie (comme elle l’écrit), Lise révèle qu’elle est « née au ruisseau de Paris », ce qui provoque un tel remous que la nouvelle est même reprise par un journal à New York : « Lise Christiani […] is an original character. She is emancipated in the noblest sense of the word. She is proud of her origin amongst the lowest classes of the people, a queen of the Cellos. A prince asked her if she was indeed a native of Paris. ‘Yes’, she answered, ‘I was born in the gutters of Paris’”. ». Les mots-clés sont émancipée et reine du violoncelle.

Même si plusieurs rois l’accueillent avec grâce, comme le roi Christian VIII qui la nomme violoncelliste de S. M. le Roi de Danemark (première femme avec ce titre !), Lise est clairement lassée de jouer pour eux et pour le « beau monde ». En arrivant fin février 1847 à Saint-Pétersbourg, elle joue pour la Tsarine (comme il se doit pour toute virtuose étrangère arrivant dans la capitale), mais pas pour le Tsar. Son séjour est un petit roman en soi. Retenons que Lise ne monte pas sur le bateau qui doit l’amener à Londres, mais qu’elle interrompt sa grande tournée pour rester en Russie. Elle est tombée amoureuse du pays et du peuple et n’a plus envie de salles de concert aux lustres étincelants, ni des critiques musicaux, qu’elle trouve « pédants comme les clochers d’une ville universitaire ». Elle veut désormais parcourir cet immense pays et de jouer pour des gens qui n’ont peut-être encore jamais vu et entendu un violoncelle de leur vie. Fin décembre 1847, elle quitte Saint-Pétersbourg vers l’Est, vers l’inconnu comme un oiseau migrateur qui ne sait pas où le vent l’amènera. C’est ainsi qu’elle franchit en décembre 1848 les montagnes de l’Oural dans des conditions difficilement imaginables aujourd’hui. Puisqu’il n’y a alors ni trains, ni même de routes balisées ou de ponts ; on voyage essentiellement en hiver sur des fleuves gelés, où Lise parcourt en tout plus de 19.000 kilomètres en luge ouverte, souvent par - 40° ! En passant par Ekaterinbourg, Tobolsk, Omsk, Tomsk, Barnaoul et Krasnoïarsk, elle arrive au printemps 1849 à Irkoutsk. C’est ici que la formidable Ekaterina Nicolaïevna Mouraviova réussit à convaincre son mari de les amener toutes les deux dans son expédition jusqu’au Kamchatka, décrite par Sergueï Kornilov. Ce que ces documents ne nous disent pas, ce qu’il était loin d’être évident d’emmener une Française émancipée, qui avait apparemment déplu au tsar à cause de son franc-parler républicain (tout ce qu’il craignait après les grandes révolutions européennes de 1848) dans une expédition militaire. Alors que des mauvaises langues semblent avoir suspectées Lise Cristiani d’être une espionne… (il faudrait vérifier les rapports de police de l’époque pour en être certain). De retour en octobre 1849, ils font encore une petite excursion de l’autre côté du lac Baïkal à Kiachta, un fort militaire sur la rivière du même nom qui est alors la frontière entre la Russie et la Mongolie. Après un concert d’adieu fort acclamé fin novembre à Irkoutsk, Lise retourne quasiment d’une traite vers Moscou, où il fallait arriver avant la fonte des neiges qui rendait les routes à nouveau impraticables.
Lise Cristiani
« Dîner chinois » [à Kiakhta], dessin de Foulquier d’après un récit ajouté dans Le Tour du Monde en 1863 © Documentation Waldemar Kamer De droite à gauche : le gouverneur général de la Sibérie orientale Nicolaï Nicolaïevitch Mouraviov (plus tard comte Amourski), son épouse Katerina Nicolaïevna (une Parisienne, née Élisabeth Bourgeois de Richemont) et Lise – représentées dans des tenues bien différentes de celles qu’elles portaient lors de cette expédition.
Son voyage au Kamchatka stupéfie la presse européenne. En février 1851 – 17 mois après les faits, car il fallait à l’époque plus d’un an pour qu’une nouvelle de Sibérie arrive à Paris – Le Ménestrel écrit : « On écrit de Saint-Pétersbourg : “Nous apprenons que la jeune et distinguée violoncelliste allemande [sic], Mlle Marie Clémentine [sic] Christiani, âgée de 14 ans [sic], est arrivée à Pétropawlowsk, dans le Kamschatka. Quelques rares artistes européens avaient pénétré dans le nord de l’Asie jusqu’à Irkoutsk et même jusqu’au Krasmojarsk, mais jamais aucun virtuose européen n’avait encore poussé ses pérégrinations jusqu’à la capitale du Kamschatka. Mlle Christiani a fait ce long et périlleux voyage avec la famille de M. lieutenant-général comte de Murajew, gouverneur-général de la Sibérie de l’Est. Elle a donné avec l'assistance des membres de cette famille, un concert public gratuit dans l’hôtel du gouverneur du Kamschatka, à Pétropawlowsk. C’était sans doute la première solennité musicale qui eût jamais eu [sic] lieu dans ces hautes régions du Nord” ». Or ce grand voyage, dont Lise est si fière – elle signe désormais comme « Violoncelliste du Roi de Danemark, du Kamtchatka et autres pays inconnus et méconnus » –, semble malheureusement l’avoir brisé. Sur le chemin du retour, elle écrit à sa famille : « Cet éternel linceul de neige qui m’environne finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir plus de 3.000 verstes [3.200 km] de plaine d’une seule haleine ; rien, rien que la neige ! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige à tomber ! Des steppes sans limites, où l’on se perd, où l’on s’enterre. Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort, et il me semble qu’elle repose glacée devant mon corps qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. ».
Lise Cristiani
« Mlle Lise Cristiani dans les marais », dessin de Foulquier d’après un récit ajouté dans Le Tour du Monde en 1863 © Documentation Waldemar Kamer Exemple typique de fausses images de l’époque (réutilisation d’autres images avec un nouveau titre) : la tenue d’expédition est crédible, sauf qu’il ne s’agit pas de Lise, mais d’un homme avec une barbe.
Lise Cristiani
« Entrée du port de Petropaulowski », dessin de E. de Bérard d’après l’amiral de Krusenstern, paru dans Le Tour du Monde en 1863 © Documentation Waldemar Kamer C’était, en 1849, la toute première fois de l’histoire qu’un gouverneur général de la Sibérie orientale se rendait dans ces régions très difficiles d’accès (le suivant ne le ferait qu’en bateau en 1895). Lise donna à Petropavlovsk les premiers concerts jamais documentés : d’abord sur le baleinier français Elise [sic !], accompagnée en chœur par les matelots, puis à la résidence du gouverneur du Kamtchatka Vasili Zavoiko.
En 1850 Lise revient complètement épuisée à Moscou avec son « beau, cher, noble époux », son beau violoncelle, son « seigneur Stradivarius » comme elle écrit, qu’elle enveloppe affectueusement dans la luge avec des peaux de loups – mais qui est également en mauvais état. Pourtant, au lieu de rentrer en France pour se faire soigner tous les deux, ils repartent en 1852 pour un nouveau voyage d’aventures dans le Caucase pour rejoindre le prince Alexandre Bariatinsky à Grozny, qui y combat les Tchétchènes menés par l’imam Chamil. En route, Lise donne un concert à Stravropol, où un journal écrit en décembre 1852 : « Lorsqu’elle a commencé à jouer, le public s'est extasié. Un génie de la musique ! Pendant qu’elle jouait, ses yeux brillaient. Bien sûr, elle n'est pas venue dans nos contrées pour s’enrichir ; elle avait également visité des régions encore moins peuplées, comme le Kamchatka. Pourquoi voulait-elle aller là-bas, où il fait toujours froid ? Cela doit signifier que dans son âme, elle est une poétesse. ». Un autre journal écrit un mois plus tard : « Pendant longtemps, très longtemps, les habitants de Vladikavkaz n’oublieront pas cette soirée miraculeuse de janvier. Au cours de ce concert, les pensées et les âmes de nombre d'entre eux ont flotté ensemble aux sons charmants du violoncelle de Cristiani. Pour beaucoup, cette soirée est tombée au fond de l'âme et s’est imprimée loin dans leur mémoire. ». Un mois après, le concert prévu à Tbilissi en Géorgie en février 1853 doit être reporté de six semaines, puisque Lise Cristiani est annoncée gravement malade. Sur le chemin du retour, elle donne son dernier concert connu à Piatigorsk le 18 juillet, auquel assiste le jeune Léon Tolstoï, qui le trouve « mauvais » (encore qu’on peut interpréter ce qu’il écrit dans son journal de plusieurs manières). Après avoir volontairement risqué la mort, d’abord en Sibérie et puis près des camps militaires du Caucase, Lise Cristiani ne succombe finalement pas d’une balle tchétchène, d’un coup sec comme elle l’espérait, mais de la « mort bleue ». Le choléra l’emporte en 24 heures le 14 octobre 1853 à Novotcherkassk près de Rostov-sur-le-Don, à l’âge de seulement 27 ans.

Après une longue période d’oubli, on redécouvre maintenant en France et en Russie à l’occasion de son bicentenaire cette femme courageuse, qui n’était non seulement une violoncelliste et voyageuse, mais également une femme d’esprit et de lettres. Une Française qui aimait la Russie, où son âme flotte encore…
Lise Cristiani
Projet pour la tombe de Lise Barbier Cristiani, « Dessin de Thérond d’après un dessin envoyé de Novo-Tcherkask à sa famille », paru dans Le Tour du Monde en 1863 © Documentation Waldemar Kamer La belle tombe n’a jamais pu être construite, car deux jours après la mort de Lise, le 14 octobre 1863, éclatait la guerre de Crimée (1863-1866) qui opposait la France à la Russie. Novotcherkassk, près de Rostov-sur-le-Don, est actuellement une base militaire utilisée pour la guerre en Ukraine, toute proche...

Waldemar Kamer

Chercheur, écrivain, journaliste

Paris (France)

waldemarkamer@yahoo.fr


Toutes les informations : lisecristiani.com (en français et en russe)

Première biographie :
Lise Cristiani de Waldemar Kamer et René de Vries (Paris, bleu nuit éditeur, 2026)

Livre numérique en préparation : Sur les traces de Lise Cristiani, documents réunis et présentés par Waldemar Kamer, avec un avant-propos de Sol Gabetta (avec le soutien du Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française)