Par Arkadi B. Bellini Hagondokoff Diplômé de M2 en langue et civilisation russes Inalco, Paris (France)
Mise en contexte À l’occasion de l’anniversaire de la ville de Blagovechtchensk, je présente dans ce document, en collaboration avec la revue franco-russe « Salut ! Ça va ? », un extrait (inédit en dehors du contexte académique) de ma traduction française des mémoires de mon ancêtre, le général-major de l’armée impériale russe Konstantin Nikolaïevitch Hagondokoff qui fut justement le dernier gouverneur militaire de la région de l’Amour sous l’Empire russe, ayant son centre opératif dans cette même ville. Il est donc important de commencer ce texte par une présentation de ce personnage historique fort peu connu même en Russie, si ce n’est dans la république autonome de Kabardino-Balkarie, d’où il était originaire (bien qu’à l’époque on parlait encore de Kabardie). Le nom de famille du général peut paraître bizarre à des yeux (plus qu’à des oreilles) russophones, c’est pourquoi je vais l’expliquer avant toute autre chose : la version russe de ce nom serait Хагондоков (prononcé avec l’accent tonique sur l’avant-dernière syllabe), c’est-à-dire Khagondokov, si on le retranscrivait en français selon les normes modernes. Cela pose d’emblée un problème de traduction : comment se référer à l’auteur de ces mémoires, puisque l’on écrit ici en employant l’alphabet latin français ? Personnellement, j’estime que la meilleure solution est de le nommer Hagondokoff quand on parle de lui en tant qu’auteur, justement, ou par rapport à un contexte faisant suite au changement de nom. Quand, au contraire, le discours porte sur son incarnation narrative, ou sur sa figure historique précédant son émigration, il est mieux de l’évoquer comme Khagondokov, c’est-à-dire en transcription de son dernier nom russe en date, Хагондоков. Cela, également dans le but d’éviter des chimères méthodologiques. Car, sinon, l’on se retrouverait à devoir écrire, par exemple « Constantin Nikolaïevitch Hagondokoff », c’est-à-dire un prénom français et un nom francisé, avec un patronyme russe transcrit intercalé.
Pour en revenir à la relative étrangeté de ce nom en russe, on peut dire que sa cause est sans doute son origine. En effet, il vient du tcherkesse Хьэгъундокъуэ /Khegoundokoue/ ou Хьэгъундокъо /Khegoundoko/. L’identifiant kabarde d’origine de la famille était dérivé de la composition des trois mots ha (« chien »), ouna (« maison »), ka (exprimant la filiation), et voulait dire « (de la famille des) chien(nes) de garde », le mot chien y étant féminin par définition, comme собака (sobaka) en russe. La raison derrière cette appellation, qui n’était au début qu’un surnom, est que le clan ainsi nommé dont descend ma famille, régnait à l’époque sur un certain nombre de villages fortifiés (d’aouls) qui s’étendaient tout le long de la frontière entre la Kabardie et l’Abkhazie. Selon le fonctionnement de la société tcherkesse, ces villages portaient le même nom que le clan les contrôlant et représentaient effectivement une frontière armée entre les Circassiens locaux et quiconque aurait pu vouloir les envahir en passant par des territoires limitrophes ; parmi leurs agresseurs récurrents, il y avait les Russes, mais aussi des cosaques non affiliés à l’Empire, ainsi que les Tatars. Logiquement, donc, en cas d’agression militaire entrante, les aouls de ce clan étaient toujours les premiers à donner l’alarme aux autres. De là, leur surnom et, ensuite, le nom de famille des membres du clan.
Konstantin Nikolaïevitch naquit donc en Kabardie en 1871, dans une famille noble [1] locale (qui s’était mélangée entre temps avec des maisons bien plus importantes et étrangères : une italienne, une allemande-autrichienne et, plus tard, une russe, pétersbourgeoise). Au moment de sa venue au monde, on lui attribua comme de tradition un deuxième prénom circassien, Édyg/Édydzh (Эдыг/Эдыдж) Ismaïlovitch, en plus du premier russe orthodoxe. Après avoir passé ses jeunes années dans les écoles militaires de la capitale, Konstantin Nikolaïevitch devint officier de l’armée impériale russe et le resta pendant toute la première moitié de son existence (qui elle seule méritait, à ses propres yeux et selon ses dires, d’être considérée comme sa vie). Il servit, entre autres, dans le cadre de la mission de colonisation de la Mandchourie, de la création de la ville d’Harbin et de la répression de la Révolte de Boxers entre 1898 et 1904 ; puis dans la guerre russo-japonaise (1904-1905), mais encore sur le front de la Première Guerre mondiale de 1914 à 1916, et enfin, comme gouverneur militaire de la région de l’Amour et ataman des cosaques de l’Amour (1916-1917) et comme Commandant des troupes de Sibérie Orientale sous le gouvernement provisoire, jusqu’à sa démission volontaire, donnée en 1918. Il s’exila, avant au Caucase, puis en France suite à la Guerre civile russe. Il arriva à Paris en 1920, où sa famille le rejoignit en 1921 et où il mourut presque quarante ans plus tard, en 1958, portant désormais le prénom francisé Constantin. Comme presque tous les membres de la famille après lui, il fut enterré au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, pas loin de la capitale française.
L’histoire personnelle du général n’eut pas vraiment d’impact en France, surtout en dehors de la communauté des Russes blancs, ce qui explique que sa figure y soit demeurée pratiquement inconnue toutes ces années. On ne peut pas en dire de même, cependant, d’une de ses filles, Leïla. Femme aventurière et aux multiples prénoms (Leïla, Gali, Irène, Elmeskhan), elle a en effet recouvert un rôle relativement important, avant dans la campagne d’Italie de 1943, puis pendant la guerre d’Algérie, au point de devenir la marraine du 1er REC de la Légion étrangère et de recevoir les décorations de commandeur de la Légion d'honneur et de grand officier de l'ordre national du Mérite. Ceci est loin d’être le seul exploit de cette ancienne élève de l’Académie Smolny de la capitale impériale russe, mais bel et bien celui qui lui a valu une petite place dans la mémoire des Français. C’est son nom que l’on trouve en premier, en faisant des recherches sur les Hagondokoff, aujourd’hui. En cherchant un peu plus loin, on tombera sans doute sur celui d’un de ses neveux, Constantin ; un artiste-peintre, élève de Marcel Gromaire, qui eut un certain impact dans le monde de l’art à Paris au cours de la deuxième moitié du XXème siècle, surtout dans le quartier de Montparnasse, outre le fait d’avoir lui aussi pris part à la guerre d’Algérie, au début comme simple soldat, puis comme reporter-photographe. C’est à lui que l’on doit la première photo française du drapeau algérien, notamment. En continuant les recherches on tomberait encore sur d’autres membres de la famille, mais je pense que ces exemples suffisent. On le voit, après le général Hagondokoff, ses descendants ont su s’intégrer dans leur terre d’accueil, raison pour laquelle cette branche de la famille, la nôtre, a été renommée «la française». Mais il reste également une branche kabarde, en Russie (particulièrement à Kislovodsk), sous le nom Хагундоков (Khagoundokov).
Le texte que je traduis ici des mémoires du général se concentre sur la période de son gouvernorat à Blagovechtchensk (qui était alors le chef de lieu de la région coloniale de l’Amour), de sa nomination jusqu’à son départ officiel de la ville après la révolution.
Le récit s’ouvre avec Konstantin Nikolaïevitch qui se trouve encore sur le front ukrainien, au printemps ou à l’été 1916. De façon inattendue, il a depuis peu appris sa promotion au grade de général et chef d’état-major d’un corps de cavalerie, sous les ordres d’un supérieur selon lui incompétent, le général Dragomirov. Après une offensive ratée et des tensions croissantes, il reçoit soudain un télégramme du général Alexeïev, chef d’état-major du commandant en chef suprême, qui lui propose le poste de gouverneur militaire de la région de l’Amour, de l’autre côté de l’Empire. Il accepte, règle sa succession, et part pour Petrograd, puis pour Blagovechtchensk.
La suite du récit montre son installation, ses premières actions comme gouverneur (règlement de conflits entre particuliers, gestion de la contrebande, relations avec la presse, inspection des mines d’or). Suite à la révolution d’Octobre 1917, le général parvient à maintenir l’ordre dans sa région alors que l’Empire s’effondre. Rappelé à Petrograd, il quitte Blagovechtchensk de ce qu’il perçoit personnellement comme un triomphe populaire en son honneur. Dans le train qui l’éloigne, il reçoit la visite inattendue d’un certain Maïsegov, un industriel de l’or qu’il avait fait expulser de la région. L’homme avoue être venu pour le tuer, mais se désiste, pour des raisons que vous lirez et que je ne veux pas révéler avant l’heure. L’épisode se clôt sur le départ du général pour Pétrograd, laissant derrière lui son gouvernorat et les illusions d’un monde en train de disparaître.
Ce « collage » de passage (en ordre strictement chronologique) que je présente ici autour du thème de la ville de Blagovechtchensk, où le général avait son bureau et sa demeure de gouverneur, alterne donc entre récits d’audience, descriptions techniques et épisodes politiques. Le ton du général est souvent ironique, parfois cinglant, et toujours marqué par la fierté d’un serviteur de l’Empire qui voit son monde s’effondrer. J’espère que vous trouverez cela intéressant ou du moins divertissant, dans la mesure du possible.
Sur ce, bonne lecture !
Partie I CHAPITRE LV [2] (...) Et soudain, je reçus un télégramme du chef d’état-major du commandant en chef suprême, [3] le général Alekseïev. Malheureusement, je n’arrive pas à le retrouver dans mes papiers, parmi ceux qui ont survécu. Mais je m’en souviens presque textuellement :
« En accord avec la décision conjointe des ministres de la Guerre et ce ceux de l’Intérieur, il vous est offert le poste de gouverneur militaire de la région de l’Amour et d’ataman commandant de l’armée cosaque locale. En cas d’acceptation, vous devez partir immédiatement pour Petrograd. Point. Il serait dommage de vous retirer du front, vous qui êtes un général de combat. Point. Réponse par télégramme. Alekseïev. »
Je rédigeai immédiatement un télégramme acceptant le poste offert et, avant de l’envoyer, j’allai voir le général Dragomirov pour lui montrer celui que j’avais reçu.
Il me demanda comment je comptais répondre. Or, je n’avais pas de raison d’hésiter. La Providence Morgenstern [4] m’avait déjà suggéré d’abandonner le front, et je dis au général que j’avais accepté. Et soudain, la protestation inattendue du général Dragomirov. Je pensais qu’il serait heureux de se débarrasser de moi, mais il s’avéra qu’il n’était pas d’accord et qu’il ne me laisserait pas partir. Je lui dis que cela ne donnerait rien et qu’il serait bien obligé de se séparer de moi.
Alors il répondit qu’il ne pouvait pas rester sans chef d’état-major. Ce à quoi, je dis que je pouvais lui communiquer mon choix quant à un candidat qui me remplacerait avec succès. Jusqu’à l’arrivée de ce dernier, bien sûr, je ne partirais pas. – De qui s’agit-il ? me demanda Dragomirov avec insistance. – Le commandant du régiment de cavalerie tatare, le colonel Polovtsov. Le résultat fut frappant. Le général me regarda avec des yeux éclaircis et dit : – Oui ! Celui-là conviendra. Piotr Alexandrovitch ? Pit ? Je lui dis que c’était bien lui. – Oui, mais quand arrivera-t-il et où se trouve-t-il actuellement ? – Voilà l’occasion pour moi, Votre Excellence, d’avoir l’honneur de vous montrer comment mes anciens subordonnés exécutent les ordres. Demain soir, les chevaux, le barda [5] et les ordonnances du colonel Polovtsov seront ici ; et après-demain matin, lui-même se présentera à nous. – En venant d’où ? – Demanda le général. – De Pétrograd. – Répondis-je. – Eh bien, je n’y crois pas. – Fut la réponse de Dragomirov.
J’envoyai immédiatement trois dépêches. La première au général Alekseïev pour l’informer de mon acceptation. La seconde au régiment de cavalerie tatare concernant les hommes, les chevaux et les affaires de P. A. Polovtsov. La troisième à Petrograd, pour Polovtsov, lui ordonnant de se rendre immédiatement à l’état-major du corps, en ajoutant quelque chose comme : « Si le poste de général vous sourit. »
Tout se passa comme écrit. Le lendemain après-midi arrivèrent les hommes, les affaires et les chevaux de Polovtsov, et le jour suivant, à 9 heures du matin, il se présenta à moi. – Votre Excellence ! Je me présente à mon arrivée sur votre ordre de Petrograd.
Nous nous donnâmes l’accolade, et il me demanda ce qui se passait. Je lui dis que j’avais soudainement reçu une proposition pour occuper le poste de gouverneur militaire de la région de l’Amour, que j’avais accepté, mais que je ne pouvais pas laisser le général Dragomirov sans chef d’état-major.
– Je lui ai proposé ton profil, lui dis-je, et il a accepté avec plaisir. Mais il fallait agir vite pour qu’il ne nomme pas quelqu’un d’autre et que je puisse partir rapidement. Voici deux pattes d’épaule de général ; dès que tu seras promu, ce qui ne saurait tarder, tu n’auras pas besoin de les chercher. Maintenant, ôte ton manteau et allons nous présenter au commandant du corps. – Et mes chevaux, Danilka, mes affaires ? – Ton ancien commandant a tout préparé ; ton Danilka [6] est là, ainsi que les chevaux et les affaires. Allons-y.
Le général Dragomirov n’en crut pas ses yeux quand il vit Polovtsov, qui se présentait à lui à son arrivée. Ils vont faire la paire, tous les deux, pensai-je. Il lui dit que j’avais reçu une proposition pour occuper le poste de gouverneur militaire et que je l’avais proposé, lui, Polovtsov, comme mon remplaçant au poste de chef d’état-major du corps. – J’ai, dit-il, accepté et j’espère que vous accepterez d’être le chef d’état-major de mon corps de cavalerie. Il va de soi que le général donna son accord, et je demandai alors l’autorisation de procéder à la passation des affaires de l’état-major du corps.
Quelques heures plus tard, celle-ci était terminée, et je cédai mes fonctions ; Polovtsov les prit, et nous nous présentâmes tous les deux au commandant du corps à cette occasion. Je ne me souviens pas très bien jusqu'où le général Dragomirov et Polovtsov me raccompagnèrent, sur le chemin vers l’automobile de Katatroub (que je leur avais également cédée, avec la Mercedes). Je me rappelle, par contre, que le général Dragomirov nous offrit même à déjeuner. Je crois que c’était à Kamieniec ; du reste, mes souvenirs sont vagues, et cela n’a aucun intérêt. Ce que je veux souligner, c’est qu’à partir du moment où j’eus proposé Polovtsov au général Dragomirov comme chef d’état-major, ce dernier changea radicalement d’attitude ; et suite à la passation des fonctions, il devint tout à fait affable.
Il s’avéra que le général Dragomirov était marié à une cousine de P. A. Polovtsov, la sœur du commandant du régiment hussard de Narva de l’époque, N. P. Polovtsov. Mon remplaçant étant donc son parent par alliance, un homme riche, appartenant à la haute société pétersbourgeoise, tout s’éclaircissait et s’expliquait, humainement parlant. J’étais si heureux, à la fois pour l’un et pour l’autre (pour mon compagnon d’armes et pour moi-même), d’avoir pu me séparer du général Dragomirov sans histoire.
Je partis immédiatement pour Petrograd et, dès mon arrivée, je me présentai au ministère de l’Intérieur.
On m’y accueillit de façon extrêmement chaleureuse et même avec une certaine joie. Je fis la connaissance d’un homme très aimable, le chef du 1er département (personnel) du ministère, Nikolaï Ivanovitch Boborykine. L’agent chargé de missions spéciales auprès du vice-ministre de l’Intérieur s’avéra être le capitaine du régiment de la Garde de Moscou, Alexandre Nikolaïevitch Tchelioukine, [7] mon camarade de l’école militaire Constantin. J’étais dans la compagnie de Son Altesse, lui dans la 2e. Il me témoigna une joie sincère, et il était visiblement fier que son camarade fût devenu général, gouverneur, avec de nombreuses décorations. On annonça immédiatement ma visite au vice-ministre de l’Intérieur, le prince Nikolaïevitch Volkov, et je fus reçu aussitôt, simplement, amicalement, comme si lui et moi étions amis ; je ne l’avais pourtant vu qu’une seule fois, brièvement, chez la générale Kharina.
Pendant la réception, A. N. Tchelioukine était présent, et le prince plaisanta sur le fait qu’il était si loin derrière ses camarades dans l’avancement de carrière. Volkonski me dit que je devais me présenter au ministre le lendemain, puis passer le voir pour discuter de certaines choses avant mon départ pour mon poste.
Il me communiqua qu’en Extrême-Orient, les choses, selon eux, allaient mal, et que ma nomination était due à mes qualités professionnelles connues du ministère : énergie, fermeté et justice. – De grands espoirs reposent sur vous, me dit-il en prenant congé. Venez me voir souvent et sans cérémonie. Alexandre Nikolaïevitch trouvera toujours le moyen de nous faire parler. Où êtes-vous descendu ?
Je nommai mon hôtel, et Tchelioukine intervint pour « informer » que Konstantin Nikolaïevich allait immédiatement s’installer chez lui, rue Troïtskaïa. – Tu ne priveras pas ma femme et moi du plaisir de te recevoir. – Me dit-il. Je n’eus plus qu’à le remercier.
Il vivait en grand seigneur et était marié à une dame très charmante et très bonne, née Glazounov. Il s’agissait de gens fortunés qui menaient une excellente vie de famille dans l’aisance.
Après cette rencontre, je revis le prince Volkonski quatre ou cinq fois, et il me donna d’excellents conseils. Le plus important et vraiment le plus juste fut celui de consulter le procureur pour toutes les questions concernant l’application de la loi ou la nécessité de s’en écarter, en tout cas douteux. – Soutenez l’autorité de l’archevêque local. Votre vice-gouverneur est un homme très bon, mais il a changé son nom, passant de « Von » à « Alekseïevski ». C’est la guerre avec l’Allemagne, et il est patriote. Passez absolument au département de la police et écoutez attentivement ce qu’on y dit. Vous n’avez aucun rapport avec la justice, mais pour le bien de la cause et le maintien de l’autorité, accordez-leur votre attention ; une visite au président du tribunal fera beaucoup. Sachez que votre supérieur direct, le gouverneur général, est un homme très méritant, un chef autoritaire de la région de l’Amour, qu’il connaît comme sa poche. Il est très estimé ici. C’est un administrateur très ambitieux et à la volonté puissante.
Revenons au lendemain de ma première rencontre avec le prince Volkonski. Ce jour-là je me présentai au ministre de l’Intérieur, Khvostov. Il me reçut dans son cabinet. Après m’avoir dit quelques paroles aimables au sujet de l’appréciation flatteuse que le ministre de la Guerre avait portée sur moi, il m’expliqua ce qui suit.
La région de l’Amour était considérée comme le territoire le plus agité de l’Empire. Elle comptait de nombreux exilés politiques et, de plus, beaucoup de Russes y étaient revenus depuis l’Amérique, où ils étaient précédemment partis pour travailler ; nombre d’entre eux étaient des anarchistes déclarés, et la région de l’Amour était considérée comme la plus menacée du point de vue des possibilités d’agitation révolutionnaire. Il était donc nécessaire d’y envoyer un général particulièrement énergique et résolu, et c’est pourquoi le choix s’était porté sur moi.
Je le remerciai pour sa confiance et lui dis que je doutais de pouvoir justifier cette confiance, car je ne m’étais jamais préparé à une activité administrative.
Le ministre me répondit : – Tant mieux ; vous êtes plus proche de la vie que les meilleurs fonctionnaires, qui en sont coupés et séparés par le travail de bureau et la routine administrative. Vous avez, d’après les renseignements que je possède, une grande expérience du commandement d’hommes dans les situations les plus diverses. Le travail de bureau ? Regardez : je suis ministre de l’Intérieur ; ma table, semble-t-il, devrait être couverte de papiers. Et pourtant, vous voyez…
Effectivement, il n’y avait pas un seul papier sur la table du ministre. – Non. N’ayez pas de doutes quant à vos capacités et partez pour la région de l’Amour, en vous souvenant que vous êtes nommé à un poste très difficile et important, un poste qui n’est pas fait pour un bureaucrate, c’est un poste de combat. Et là, vous êtes chez vous, vous avez à votre disposition d’excellents fonctionnaires. Donc, vous avez tout pour résoudre au mieux toutes les questions du point de vue de l’intérêt du service de Sa Majesté et de la Russie. Passez au département de la police, vous y obtiendrez les informations nécessaires. Permettez-moi de vous souhaiter un bon voyage et du succès dans vos futurs travaux pour le bien de l’État et de la région qui vous est confiée. Sur ce, nous nous séparâmes. Je passai au département de la police. J’obtins l’assurance que la région qui m’était confiée était la plus « rouge » de l’État. Qu’il y avait de nombreux intellectuels exilés car ayant été jugés coupables « de tentative de renversement du système d’État » ; que, conformément à une consigne secrète, l’accès à la fonction publique, aux chemins de fer, etc., était interdit à toutes ces personnes. Que les habitants de souche de la région de l’Amour, principalement de Blagovechtchensk, étaient des intellectuels d’esprit très révolutionnaire. Le maire lui-même de la ville, le docteur Prichtchenko, n’avait pas encore été confirmé dans ses fonctions et n’était admis qu’à titre provisoire, car il était considéré comme d’un esprit très réactionnaire. Les coopératives étaient de véritables nids rouges, et il fallait être très attentif à leurs activités, etc. Peu après, je pris le Transsibérien express et me mis en route pour « la région qui m’avait été confiée ».
Je connaissais bien le chemin jusqu’à Vladivostok, mais ce dernier passait ailleurs, par la région de Transbaïkalie puis par la Mandchourie sur le chemin de fer de l’Est chinois.
Actuellement, je voyageais en express jusqu’à la frontière de la Mandchourie, où j’aurais bifurqué vers la gare de « Iérofeï Pavlovitch », qui était la gare de tête du dépôt, pas tout à fait terminée, du chemin de fer de l’Amour ; les bâtiments de la gare et les ponts étaient en bois, etc., cette région, je ne l’avais jamais vue et j’attendais de la découvrir avec impatience.
Le train arriva en provenance du chemin de fer de Transbaïkalie vers six ou sept heures du matin. Il faisait froid et glacial. La gare était ornée de drapeaux. Il y avait des gendarmes en grand uniforme. C’était pour m’accueillir. Un fonctionnaire en manteau noir, boutons clairs, tricorne, gants blancs, l’épée au côté, s’approcha de moi. Il me fit son rapport : tout était tranquille dans la région qu’on m’avait confiée. Il se présenta : c’était le vice-gouverneur de la région de l’Amour, Ievgueni Fiodorovitch Alekseïevski. Je le saluai et regrettai qu’il vienne m’accueillir si loin de Blagovechtchensk. Il me dit qu’il m’accueillait à la frontière de la région.
Derrière lui s’approcha le commissaire de police du 1er district, Kononov, qui me fit également son rapport et se présenta à son tour. Je le saluai. Un wagon de service avait été attelé au train pour moi.
Tout était très bien, et je renvoyai tout le monde à ses occupations, tandis qu’au vice-gouverneur je proposai de venir au buffet de première classe prendre un thé. Il accepta volontiers, tout en restant très guindé et en se donnant des airs importants ; moi, je tâchais de me comporter le plus simplement possible. Autour d’un verre de thé, je l’interrogeai surtout quant à sa personne : cela faisait-il longtemps qu’il servait dans la région de l’Amour ? Où avait-il servi auparavant ? Était-il satisfait des conditions de vie à Blagovechtchensk ? etc. Enfin, la rame fut prête, et nous entrâmes dans le wagon qui m’était réservé.
C’était un wagon de marchandises ordinaire, aménagé pour les déplacements des petits employés du chemin de fer (chefs de sections, caissiers, chefs d’équipe). Au wagon était rattaché, dans son compartiment, un chef de train, avec un samovar et une petite cuisine. Ensuite, un compartiment-chambre à coucher. Le reste consistait en un salon avec une table, des chaises et un divan.
Le train se mit enfin en marche. Le paysage m’était familier : la suite de la partie boisée et vallonnée de la région de Transbaïkalie. À chaque gare, un arrêt de 15 à 20 minutes pour prendre de l’eau ou pour le passage d’un convoi.
Alekseïevski avait pris le même wagon pour venir de Blagovechtchensk, c’est pourquoi tous ses « bagages » s’y trouvaient aussi. Il m’informa que nous arriverions à Blagovechtchensk le matin du quatrième jour.
– Permettez-moi, Votre Excellence, me dit-il, de vous familiariser pendant ce temps avec l’organisation de l’administration régionale, puis avec les lois de l’Empire russe.
Je me mis à sa disposition, disant que je connaissais dans les grandes lignes le Recueil des lois avec ses suppléments, mais que cela ne suffisait évidemment pas pour un homme nommé gouverneur militaire d’une région. Le législateur, qui juge nécessaire de confier les postes de gouverneur à des militaires, tient compte de cette insuffisance de formation et lui adjoint un vice-gouverneur, qui a une formation juridique.
Ainsi, je comptais sur son aide pour résoudre les difficultés juridiques. Il répondit bien sûr qu’il était entièrement à ma disposition. – Dites-moi, je vous prie, où avez-vous obtenu votre diplôme de droit ? – Lui demandai-je. Il s’avéra qu’il était juriste. – C’est parfait. J’ai besoin de vos services !
Il se mit à m’exposer de quels éléments se composait l’administration régionale et quelles étaient les personnes dirigeantes de chacun de ces services. Je lui demandai de me donner en même temps un portrait de chacune de ces dernières.
Ainsi j’appris qui jouerait quel rôle autour de moi. L’on passa environ trois ou quatre heures à me familiariser avec la machine administrative de la région. Ayant terminé, mon vice-gouverneur se leva et apporta sur la table les dix volumes du Recueil des lois et, selon toute apparence, décida de faire de moi un juriste coûte que coûte.
Ayant ouvert le livre et trouvé l’article nécessaire, il déclara solennellement : « Droits et devoirs du gouverneur. » – Voilà, Votre Excellence, par où nous commencerons notre étude du Recueil. Permettez-moi de vous lire cet article. Il n’est pas très long. – Non, dis-je. Permettez-moi de le lire moi-même.
Il me tendit le livre, et je me mis à lire cet article remarquable. Toute ma peine, tous mes doutes sur mes forces et mes capacités à administrer la région furent levés comme par enchantement. Je sentis que cela était à ma portée. L’article disait que le gouverneur était le représentant du pouvoir suprême sur place. La loi ne pouvait pas suivre la vie ni prévoir toutes les combinaisons que cette dernière pouvait créer. Le représentant du pouvoir suprême devait remédier sur place à cette lacune. Après avoir relu attentivement cet article, je dis :
– Je vous remercie pour cette brillante leçon sur l’organisation de l’appareil de l’administration régionale. J’ai une assez bonne idée générale des lois de l’Empire russe, et quant à la clarté sur mon rôle en tant que gouverneur, sur mes droits et mes devoirs, l’article de loi a dissipé mes doutes. – Tout ce que j’ignorais ou ne connaissais pas assez en détail, je le sais maintenant fort bien après votre leçon. Permettez-moi maintenant de dire que je connais non seulement mes droits et mes devoirs, mais aussi comment faire ce qu’il faut. Nous pouvons ranger les livres de lois. Vous verrez que je suis un homme très expérimenté et que je gérerai l’administration de la région en m’appuyant sur votre aide et sur celle de tous mes autres collaborateurs, membres de l’administration régionale.
Le vice-gouverneur me regardait, les yeux écarquillés. Sans tenir compte de son étonnement, je lui demandai comment l’appeler par son nom et son patronyme. Il me dit qu’il s’appelait Ievgueni Fiodorovitch. – Et moi, Konstantin Nikolaïevitch – Dis-je. – Permettez-moi de vous appeler par votre nom et votre patronyme, et je vous prie d’en faire de même à mon égard. Mais si vous préférez m’appeler par mon titre officiel, vous pouvez. C’est à vous de choisir.
Ne sachant pas comment se comporter avec moi, Alekseïevski répondit qu’il serait très heureux si je l’appelais par son nom. – Vous savez, dis-je, j’ai faim, et je prendrais volontiers un petit casse-croûte. Hé, le conducteur ! criai-je. Le conducteur se présenta, et je lui demandai s’il avait quelques provisions pour déjeuner. Il répondit qu’il en avait un peu. – Et pour de la vodka ?
Après une seconde d’hésitation, il dit qu’il avait aussi de la vodka. – Eh bien, mon ami, prépare-nous à déjeuner ! As-tu de la vaisselle ? – Bien sûr, Votre Excellence. Tout cela se trouve dans le wagon. Je vais tout arranger en un instant.
Vingt minutes plus tard, tout était sur la table, et je me sentais parfaitement bien, comme chez moi. Dieu merci, ce n’était pas la première fois ! Alekseïevski, lui, se recroquevillait et ne savait vraiment pas à qui il avait affaire ni comment se comporter.
Quand tout fut prêt, je remerciai le conducteur pour sa diligence généreuse, puis lui dis de nous nourrir de ce que Dieu lui enverrait jusqu’à Blagovechtchensk. Je lui donnai cent roubles d’avance et lui dis de tenir les comptes des dépenses, et que je paierais le service à part. Il était ravi, bien entendu, car c’était là son revenu. – Ievgueni Fiodorovitch, – L’invitai-je – je vous en prie, venez déjeuner. Il s’approcha. Je me servis un verre de vodka et lui demandai : « En buvez-vous ? » Il répondit qu’oui. Je lui servis aussi un verre de vodka. Nous commençâmes à grignoter. Je bus à sa santé, il répondit « à votre heureuse arrivée ». Tout était délicieux, bref, un festin ! Je me servis un deuxième verre. – Et vous, Ievgueni Fiodorovitch ? – Volontiers, Votre Excellence, dit-il en avançant son verre, mais avec un air pensif. Je commençais à le comprendre ; il avait l’air de penser : « Mon nouveau gouverneur ne me mettrait-il pas à l’épreuve ? Aujourd’hui il boit de la vodka avec moi, demain il décidera que je suis un ivrogne. » Cela m’amusait, et je voulus briser la glace. Aussi je dis : – Ievgueni Fiodorovitch, si vous ne voulez pas boire de vodka, ne vous gênez pas et refusez. Et si vous avez l’habitude d’en boire, comme moi par exemple, ne vous gênez pas non plus, buvez à votre bon souvenir et ne vous sentez pas surveillé. Nous nous observerons mutuellement au service, au travail, mais à table, ou nous ne mangerons pas ensemble du tout, ou nous le ferons en amis. N’oubliez pas que vous êtes mon plus proche collaborateur. Vous voyez, j’ai déjà entrepris mon activité de gouverneur, et je commence par vous, en vous proposant d’agir avec moi en toute simplicité et sincérité. En retour, je vous déclare que je serai simple et sincère avec tout le monde, je n’ai pas d’arrière-pensées…
La glace fut brisée et la conversation s’engagea. Alekseïevski me raconta, à ma demande, comment se déroulait la vie à l’intérieur du gouvernorat : quand avaient lieu les rapports, la réception des solliciteurs, qui était le procureur, qui était membre de la magistrature (c’est-à-dire du tribunal), qui était l’archevêque, quelles troupes composaient la garnison de Blagovechtchensk ; qui était le chef de la police ; quel genre d’homme était le docteur Prichtchenko ; qui était le chef de la gendarmerie régionale, etc., etc.
Alekseïevski ne fit qu’ouvrir la bouche d’étonnement devant toutes mes questions. Finalement, n’y tenant plus, il dit : – Konstantin Nikolaïevitch ! Je commence à croire que vous avez déjà été gouverneur militaire. – Rassurez-vous, Ievgueni Fiodorovitch. Je ne l’ai pas été, mais j’ai vu bien des choses, et j’ai bien sûr entendu parler de la région. Au fait, veuillez prendre note, Ievgueni Fiodorovitch : les réceptions des solliciteurs n’auront pas lieu une fois par semaine, mais tous les jours de 8 à 9 heures du matin. Ensuite, les rapports jusqu’à midi. Si j’ai du temps libre entre les rapports, je recevrai les solliciteurs qui voudront attendre ces moments de liberté. En cas d’urgence, tout le monde peut s’adresser à moi à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
Il se mit à me contredire, disant que c’était impossible, que je ne supporterais pas un tel travail. Ce à quoi je répondis : – Ievgueni Fiodorovitch, je vous prie d’exécuter sans condition mes ordres qui ne sont pas contraires au serment. Je vous dis d’avance que, dans tous les cas où je ne saurai pas comment agir, la première personne à qui je demanderai conseil ce sera vous. Mais quand j’ordonne ou donne une consigne, elle doit être exécutée. Il en fut un peu peiné, mais je le rassurai en lui disant que nous nous entendrions parfaitement pendant le voyage et j’insistai sur le fait que je serais le premier à soutenir son autorité… C’était ma première intervention « brutale ».
Je ne veux pas m’attarder sur les détails, je passe donc sous silence certains faits qui soulignaient une certaine perplexité chez Ievgueni Fiodorovitch.
À mi-chemin, nous arrivâmes à la grande gare de « Roukhovo ». C’était le deuxième jour du voyage. Il devait être environ trois heures de l’après-midi. Le soleil brillait vivement, mais il faisait assez froid. Je proposai à Alekseïevski de sortir sur le quai pour nous dégourdir les jambes. Il mit son manteau, mais sortit en veste de drap. Quand nous sortîmes sur le long quai de bois, nous nous trouvâmes à son extrémité, car notre wagon était attelé en queue d’un train de marchandises, et il fallait parcourir une assez longue distance jusqu’au bâtiment de la gare. Devant celle-ci, un groupe de gens était tassé, une quinzaine ou une vingtaine de personnes. – Je pense, dit Alekseïevski, que c’est pour vous, Konstantin Nikolaïevitch, qu’ils vous attendent. Il semble que ce soient des industriels de l’or du district minier d’Olda, tout proche. – Eh bien, dis-je, allons à leur rencontre. Quand nous nous approchâmes de ce groupe, la scène suivante s’offrit à moi : un groupe serré d’hommes en fourrures et en bonnets, également de fourrure. À mon approche, ils ôtèrent leurs chefs. À la tête du groupe se tenait un essaoul de l’armée cosaque de l’Amour. Beau garçon, teint frais et vermeil, jeune, de fines moustaches blondes. Élégamment vêtu, tiré à quatre épingles. Il portait un sabre caucasien en argent, une papakha de magnifique astrakan à dessus jaune et galons d’argent, coquettement rejetée en arrière et enfoncée sur l’oreille droite. Bref, un magnifique spectacle. Il tenait dans ses mains un immense plateau en argent sur lequel était posée une belle serviette richement brodée à la russe. Sur le plateau, un pain de fête, une montagne de pain sucré. Sur le pain, une salière riche, de style russe. On voyait bien la force qu’il fallait à l’essaoul pour le tenir. Le poids était respectable.
Je m’approchai du groupe et saluai tout le monde militairement, c’est-à-dire en portant la main à ma coiffure. L’essaoul fit un pas en avant et prononça un magnifique discours de bienvenue, visiblement écrit à l’avance et bien appris. Il parlait au nom des industriels de l’or du district d’Olda, me témoignant leurs bons vœux à l’occasion de ma nomination au poste de gouverneur militaire de la région de l’Amour et de mon arrivée sur les lieux. Le discours se terminait par la demande, selon la vieille coutume russe, de bien vouloir accepter le pain et le sel.
Je pris le pain du plateau, versai le sel du haut des montagnes, remis la salière sur le plateau, enlevai ma coiffure, baisai le pain et le tendis au vice-gouverneur. Je demandai à tout le monde de se couvrir et les remerciai en quelques mots.
Je les remerciai pour l’attention qu’ils me portaient et leur dis que j’acceptais avec joie leur pain et leur sel, offerts selon la coutume russe, mais que je n’acceptais pas les cadeaux de valeur et regrettais vraiment qu’ils aient dépensé de l’argent pour les acquérir ; je parle là de la serviette, du plateau et de la salière.
– Vous, messieurs, vous ne devez pas me faire de cadeaux, à moi le gouverneur, et je ne dois pas les accepter. Et vous n’en avez pas besoin, et je n’en ai pas besoin non plus. Je vais servir ici par la volonté de Sa Majesté comme gouverneur, et mon service, mon travail sont payés par un traitement [8] légal. Ainsi, tout mon travail d’administration de la région est payé et je dois servir l’intérêt de la région, c’est-à-dire de ses habitants, de ses entreprises, de son développement. Soyez certains que toute demande légale de votre part, tout besoin personnel, industriel ou public sera toujours accueilli par moi avec bienveillance, et je ferai toujours tout ce qui est en mon pouvoir et dans mes attributions. Ma maison est toujours ouverte à tous ceux qui ont besoin de moi en tant que représentant du pouvoir suprême dans la région. Ils ont le droit, de jour comme de nuit, de compter sur mon aide et ma protection. Mais gardez une chose à l’esprit, je poursuivrai personnellement avec la même rigueur, sans relâche ni hésitation, les contrevenants à la loi et les gens de mauvaise volonté.
Puis je m’adressai à l’essaoul Fedosseïev, qui avait prononcé le discours de bienvenue :
– Et que faites-vous là, essaoul, parmi ces messieurs les industriels de l’or ? Il répondit qu’il était le chef par intérim du district minier, dont faisait partie celui d’Olda. – Vous êtes donc ingénieur des mines ? – Nenni, Votre Excellence. Faute d’ingénieur des mines, j’ai été nommé pour remplir les fonctions de chef du district minier. – Et comment pouvez-vous gérer un district minier alors que vous n’y connaissez absolument rien ? – J’ai un maître mineur comme adjoint. – Répondit l’essaoul. – Pourquoi, étant officier, n’êtes-vous pas en service actif pendant la guerre ? – Dis-je, continuant mon interrogatoire. – Nenni, je suis en service actif et je commande la 1ère sotnia spéciale de l’armée cosaque de l’Amour. – Où se trouve votre sotnia, essaoul ?
Il dit qu’elle était à 25-30 verstes de là, dans une stanitsa, sur les bords de l’Amour, et qu’il y avait une ligne de chemin de fer pour y aller, sur laquelle on pouvait facilement circuler en draisine.
– Voilà, essaoul. Vous n’avez rien à faire ici. Ce sont des privés qui ont voulu témoigner leur attention au nouveau gouverneur militaire de la région. Qu’a-t-il à voir là-dedans le chef du district ? Est-ce que vous feriez les honneurs de la cérémonie ? Un chef de district ne doit pas s’occuper de cela. Vous gérez deux affaires complètement différentes, dont l’une se trouve à un endroit et l’autre à un autre. Il est clair que vous remplissez mal vos fonctions de chef du district minier et que vous commandez tout aussi mal votre sotnia. Vous allez immédiatement remettre le district à votre adjoint et, dans deux à trois heures, vous devrez partir pour votre unité. De plus, en tant qu’ataman commandant de l’armée cosaque de l’Amour, je n’autorise pas les officiers cosaques, ni d’une manière générale les cosaques en service actif, à exercer des activités de complément. Je viendrai bientôt inspecter votre sotnia, et ce sera mauvais si je la trouve en désordre. Je vous prie de partir et d’exécuter immédiatement mon ordre.
Je lui tendis la main, et il partit. Le plateau, la salière et la serviette se retrouvèrent chez l’un des barbus. Je m’approchai alors de mes industriels de l’or pour leur serrer la main, leur souhaiter tout le bien possible et les remercier encore une fois de leur accueil chaleureux.
Les visages des habitants de la taïga étaient décontenancés. « C’était bien simple, il aurait pris notre pain et notre sel avec le plateau et tout le… l’emballage, et tout aurait été clair et simple. Mais maintenant, on ne sait pas ce que ça va donner… » semblaient-ils se dire. Je me demande ce qu’ils pensèrent par la suite. Du bien, je crois.
L’heure du départ approchait ; les conversations entamées avec les industriels durent être interrompues, et nous prîmes congé d’eux, Alekseïevski et moi, pour nous diriger vers notre wagon. Le vice-gouverneur marchait à côté de moi en silence. Je sentais qu’il ne m’approuvait pas. Tant pis. C’était à moi de l’approuver ou de le désapprouver, et uniquement cela devait lui importer. Moi, j’allais suivre ma ligne. Le train se remit immédiatement en marche dès que nous fûmes entrés dans le wagon. J’étais assez gelé et demandai du thé au conducteur. Alekseïevski s’assit aussi, sombre et visiblement mécontent.
Le conducteur apporta du thé, bien nécessaire. Je demandai au vice-gouverneur :
– Et vous, Ievgueni Fiodorovitch, ne voulez-vous pas de thé ? – Non, je ne bois pas. Je vous remercie. – À quoi pensez-vous, Votre Excellence ? – Vous avez sacrément remis à sa place l’essaoul, et vous avez offensé les industriels de l’or, Votre Excellence, dit-il. – Vous trouvez que c’est mal ? – Un peu brutal. D’autant que c’est la coutume russe, et personne ne l’a jamais contestée. Ils l’ont fait de bon cœur, sans aucune mauvaise intention. C’est la coutume d’offrir le pain et le sel aux personnalités honorables. « Bon », pensai-je, « c’est par toi que je vais commencer à introduire mes manières, et non pas courir après les tiennes », et je dis :
– Vous n’avez sans doute pas dû bien voir et entendre. Pour le pain et le sel, j’ai remercié ; mais j’ai refusé le plateau, la salière et la serviette de valeur, comme une variété de pot-de-vin. Ensuite, je dois vous dire qu’on ne m’a pas envoyé ici pour apprendre ce qui se fait et comment, mais pour apprendre ce qu’il faut faire et comment le faire. Si l’un de mes subordonnés, « selon la coutume », accepte un cadeau quelconque qui lui est offert en tant que fonctionnaire, il devra quitter son service dans la région. Encore deux mots sur l’essaoul, pour ne plus jamais, soulignai-je, revenir sur ce sujet. Je suis sûr que j’ai été trop indulgent avec un essaoul qui a réussi, malgré son allure martiale, à se soustraire au service sur le front, à commander une sotnia loin de l’œil de l’ataman, et près d’un endroit qu’il a occupé et pour lequel il touche un traitement, contre toute loi et toute logique. Il aurait fallu ouvrir immédiatement une enquête et trouver cette « bonne fée » qui lui porte si bien chance, et leur montrer à tous, à ces filous, de quel bois on se chauffe. Je ne l’ai pas fait. Je me suis contenté de condamner publiquement et bruyamment ces magouilles, et de renvoyer chacun à sa place. Encore deux mots, Ievgueni Fiodorovitch. Le vice-gouverneur est tenu de m’aider, mais il ne peut pas manifester son mécontentement. Si vous voulez travailler amicalement avec moi, j’en suis très heureux, mais cela ne doit pas me faire perdre ma position de commandement. Ce serait illégal et contraire à ma nature.
Il réfléchit, puis sourit et dit : – Vous avez raison, Konstantin Nikolaïevitch, ne vous fâchez pas contre moi. Je suis sûr que votre accueil les a tous abasourdis. Et j’ai trouvé qu’il aurait mieux valu être un peu plus doux. Mais vous êtes un homme d’expérience pour dompter les gens. J’apprendrai aussi de vous.
Je lui tendis la main et lui dis : – Et moi j’apprendrai de vous les lois. Et nous continuâmes à boire notre thé. Nous approchions de Blagovechtchensk, par un matin froid et glacial. Voilà le quai. À la gare, un grand groupe d’une quarantaine ou une cinquantaine de personnes.
Je descendis, ou plutôt je sautai hors du wagon, suivi du vice-gouverneur. Le chef de la police s’approcha et me fit son rapport : tout était tranquille dans la ville de Blagovechtchensk. Il se présenta. Je lui serrai la main et lui demandai ce qu’était ce groupe de personnes. Il répondit que c’était là l’administration municipale (la Douma) au complet, à la tête du maire, le docteur Prichtchenko. En chemin, je saluai les gendarmes. Ils avaient tous l’air dégourdi et, à dire vrai, martial. Les gendarmes étaient remarquables dans toute la Russie. Partout, ils étaient également efficaces et rigoureux. Je m’approchai du groupe des gens venus m’accueillir.
Tous en fourrures ; les bonnets s’enlevèrent, et le maire s’avança. Il était décontenancé, tout effrayé, intimidé ; il commença sa harangue avec peine. Ses mains tremblaient. Dans ses mains, un petit plateau de bois, œuvre d’artisan, avec des sculptures sur les bords (« pain et sel, mange, coupe la vérité » ou quelque chose de la sorte). La valeur d’un tel plateau était d’un rouble. Au-dessus, une petite serviette, un petit pain, et sur ce dernier une petite salière en verre (valant 25 kopeks). Prichtchenko essayait de dire quelque chose. – V… Vo… Votre… Ex… cel… lence… L’administration… mu… ni… cipale… – Dit-il, les lèvres tremblantes, me regardant avec crainte.
Je n’y tiens plus, je souris et dis : – Qu’avez-vous, docteur, à être si intimidé ? Suis-je donc si terrible ? – Prichtchenko sourit aussi, et les autres commencèrent à sourire.
Le maire domina sa peur et termina son discours. Je le saluai et lui demandai de me présenter aux conseillers municipaux. Après leur avoir serré la main à tous, je leur répondis brièvement, exprimant l’espoir que nous servirions, chacun à sa place, comme la loi et la conscience l’ordonnent. – En tout cas, je suis toujours prêt à apporter une aide possible à chacun, et ma maison de gouverneur est toujours ouverte pour les cas urgents, chaque jour à la même heure fixée pour les solliciteurs. On peut me voir toujours si je ne suis pas à cet instant occupé par une autre institution ou une autre personne. En tout cas, je vous vois là, messieurs, à ma tête, fièrement. Je vous remercie beaucoup pour votre accueil et pour l’attention que vous me portez. Et maintenant, c’est l’heure de boire un verre de thé. Permettez-moi d’aller au buffet de première classe. Peut-être que quelqu’un aura l’amabilité de m’accompagner.
Le vice-gouverneur, le maire et tous les conseillers entrèrent dans la salle du buffet et s’installèrent aussi près que possible des tables proches de celle que j’occupai. Tous se mirent à parler, à s’animer. Autour de moi, les visages étaient gais. Chacun racontait quelque chose à son voisin. Je compris que le champ de bataille était derrière moi. Mon vice-gouverneur rayonnait et semblait dire : « Vous voyez quel gouverneur je vous ai ramené ! »
Je vis le chef de la police se tenant au garde-à-vous et lui dis qu’il était libre pour le moment et que, s’il le voulait, il pouvait s’asseoir et boire le thé avec nous. Il me salua et dit qu’avec ma permission, il boirait aussi une tasse de thé.
Prichtchenko ne me quittait pas des yeux, et moi, ne me retenant pas, je le taquinai un peu, plaisantant sur sa timidité. Il répondit en riant : – Vous nous avez fait très peur avec l’histoire de Roukhovo. Nous avons reçu d’eux que vous êtes un homme très sévère, que vous n’avez pas accepté le plateau, la salière et la serviette de valeur, et que vous n’avez pris que le pain et le sel. C’est pourquoi nous avons préparé ce qu’il y a de moins cher possible, tout en pensant que peut-être nos misérables pain et sel ne vous plairaient pas. Nous nous imaginions que le nouveau général, arrivé du front, était un vieillard dont les conditions de vie en campagne n’étaient pas de force ; dans nos suppositions, il nous apparaissait chauve, avec une grande barbe grisonnante et un assez gros ventre. Et soudain, vous sautez du wagon comme un jeune homme. J’ai eu un moment où j’ai cru que le gouverneur n’était pas encore descendu du wagon, mais quand le chef de la police s’est approché de vous pour vous faire son rapport, j’ai perdu complètement mes moyens et j’ai eu très peur.
En même temps, de différentes parts, des voix s’élevèrent pour dire que tous les autres aussi avaient eu peur. – Et alors, messieurs, je me suis avéré si terrible que ça ? On resta assis, on discuta, et on se promit mutuellement de travailler en bonne entente. – Eh bien, messieurs, dis-je, permettez-moi de vous remercier encore une fois. Il faut aller à vos affaires et vous mettre au travail. Tous prirent congé et se dirigèrent vers la sortie. Alekseïevski et moi partîmes en automobile pour la maison du gouverneur, située dans un jardin, sur la rive de l’Amour.
La maison du gouverneur était un palais de 22 à 24 pièces avec une salle à double hauteur. Les rues de la ville n’étaient pas pavées, elles étaient couvertes de sable. Les maisons étaient petites, d’un étage à peine. Seuls les bâtiments publics des diverses institutions et les casernes étaient en pierre, à deux étages. La ville s’étendait le long de la rive gauche de l’Amour et jusqu’à son confluent avec la Zeïa ; ces deux rivières étaient des cours d’eau puissants, avec un courant dans l’Amour allant jusqu’à 12 verstes à l’heure ; la Zeïa était encore plus rapide. La largeur de l’Amour était d’environ une verste et demie. La ville s’étendait sur sept verstes le long du fleuve, et beaucoup moins en travers, environ une et demie.
Ievgueni Fiodorovitch, définitivement conquis par moi, se précipita pour me faire visiter la maison afin que je choisisse les pièces à vivre. Au rez-de-chaussée, avec une entrée particulière, se trouvait une sorte d’appartement séparé ; on l’appelait « l’appartement du gouverneur général ». Toujours en bas, une grande salle pour le concierge (la pièce du fonctionnaire chargé des missions spéciales de service), deux grandes salles de réunion, des pièces de service et une aile pour les domestiques. Le jardin était grand, mais cela faisait longtemps que la main du maître ne l’avait entretenu. Il était un peu sauvage. De l’autre côté de la clôture, une rue longeait la rive.
À l’étage supérieur (il y avait deux escaliers), la salle de l’ataman, immense, sévèrement meublée et décorée de soie jaune. On y trouvait la bannière de l’armée cosaque de l’Amour, gardée par un factionnaire. À côté de la salle, sur le palier de l’escalier, à droite, s’ouvraient deux salons. À gauche, un autre, un cabinet de travail, une chambre à coucher, un office ou quelque chose de similaire, et des toilettes. C’était un peu comme un appartement privé pour le gouverneur, séparé, situé exactement au-dessus de celui principal.
Plus loin, après les deux salons de droite, se trouvaient d’autres chambres avec des lits, une salle à manger et un office. Tout le mobilier, la vaisselle, le linge, le cristal et l’argenterie de la maison étaient en excellent état.
Je pris congé d’Ievgueni Fiodorovitch, disant que je voulais me rafraîchir après la route (durée 15 jours). En vérité, je n’avais pas besoin de recouvrer mes forces, car j’avais très bien voyagé et n’étais pas fatigué ; un peu plus tôt, j’avais pu me reposer dans le train. En partant, mon interlocuteur me demanda d’accepter l’invitation indéclinable de son épouse à déjeuner chez eux. J’acceptai, et il promit de passer me prendre. Il habitait à côté.
Le lendemain, me furent présentés tous les membres de l’administration régionale, ainsi que le président et les membres du conseil de l’administration de l’armée cosaque de l’Amour. Le régiment cosaque de l’Amour se trouvait au théâtre des opérations, sous le commandement d’un colonel. Vinrent également se présenter le haut-commissaire du ministère de l’Agriculture et de l’Aménagement foncier, Nikolaï Karlovitch Chuman, et le chef de l’administration des voies navigables, l’ingénieur des ponts et chaussées Tchoubinski, ainsi que le procureur et le président du tribunal.
Je voyais clairement que j’avais intrigué tous les hauts fonctionnaires. Je leur étais inaccoutumé et paraissais visiblement trop jeune. Je voyais la curiosité dans tous les yeux, et je pensais : « Bientôt, bientôt, vous verrez ! J’espère que vous vous habituerez à moi et que nous servirons ensemble avec énergie aux postes qui nous sont confiés. »
Le même jour, étant donné qu’une brigade de milice placée sous les ordres du général Stoïanov stationnait déjà dans la ville en tant que garnison, je m’en attribuai le commandement. Ainsi fut établi mon pouvoir unique à Blagovechtchensk.
Dans les deux jours qui suivirent, je rendis toutes les visites protocolaires et, chaque matin jusqu’à midi, je reçus les rapports de mes collaborateurs pour me familiariser avec la situation de la région.
Photos: Arkadi Bellini Hagondokoff
[1] Pour être plus précis, on parle ici d’une famille «princière» au sens culturel tcherkesse du terme, qui n’est pas le même que « prince » en français ou « князь » (kniaz’) en russe ; les « princes » et leur familles recouvraient un rôle très spécifique dans la société circassienne et kabarde plus en général. Mais cette distinction importante peu dans le cadre de ce document, je ne vais pas m’y attarder plus longtemps.
[2] Marqué en original comme « Глава LIIII » (« Glava LIIII », « Chapitre LIIII »), donc LIV (54), mais c’est une erreur de l’auteur : il s’agit en réalité du chapitre LV (55), correspondant au 48 de l’édition en russe actualisé de 2017.
[3] J’ai traduit par « chef d’état-major du commandant en chef suprême » le titre et grade d’Alekseïev, « начальник штаба Верховного Главнокомандующего ». En effet, Le Верховный Главнокомандующий (Verkhovny Glavnokomanduyushchiy) était le titre officiel du commandant suprême de toutes les armées russes pendant la Première Guerre mondiale. En 1917, ce poste fut successivement occupé par l’empereur Nicolas II (jusqu’à son abdication en mars), puis par le général Mikhaïl Alekseïev (comme on le lit ici), et enfin par Alexandre Kerenski (comme on le verra dans la suite de ces mémoires). Le начальник штаба (nachal’nik shtaba) en était le chef d’état-major, c’est-à-dire le principal officier chargé de la planification et de la coordination des opérations. Dans le télégramme qu’il reçoit, le tout fraîchement promu général Khagondokov est directement sollicité par cette haute instance.
[4] Ici, en original, le général Hagondokoff a écrit : « Провидение Моргенштерна мне уже напрочнуло оставление мной фронта… ». Провидение (Providenie), donc « Providence », évoque sans doute le destin ou la volonté divine au sens moral et réligieux, tel que l'emploie A. Manzoni dans " Les Fiancés ". « Morgenstern » est un nom allemand signifiant « étoile du matin », de même que Morningstar en anglais ; dans les deux cas il s'agit également et avant toute chose du rôle de Lucifer avant sa chute, mais je ne pense pas que cette référence implicite ait ici été visée par le général. Plutôt, cela pourrait être un personnage réel ou fictif de son récit, ou une simple plaisanterie de sa part ; comme un jeu de mot. Je n'ai pas pu trouver de définition pour le verbe напрочнуло qui est peut-être un néologisme ou un terme familier et semble signifier « a clairement indiqué », « a mis en tête ». Faute de sources encyclopédiques, je n'ai pu que donner mon interprétation et fonder ma traduction sur cette dernière : le général suggérerait, avec une certaine ironie, qu’un concours de circonstances (une « providence » facétieuse) l’aurait poussé à quitter le front. J'ai donc opté pour laisser l’expression telle quelle, sans en donner d’explication définitive.
[5] Le mot « barda », dérivé de la transcription du terme russe барда (qui est ici employé en original), est passé dans l’argot militaire français via les guerres napoléoniennes ou la guerre de Crimée. Il désigne l’ensemble des bagages, du fourniment et des effets personnels d’un soldat ou d’un officier. De ce fait, j’aurais pu le traduire de façon plus explicative, par « les bagages », mais j’ai préféré garder la couleur militaire qu’il apporte à la phrase, restant ainsi cohérent avec les choix faits à d’autres endroits par rapport au rendu du langage militaire.
[6] Danilka (diminutif) est vraisemblablement le jeune servant ou ordonnance (дaньщик) du colonel Polovtsov.
[7] Je n'ai trouvé aucune trace supplémentaires sur les personnages ici cités, dans les sources historiques accessibles. Il est donc probable qu’ils aient été des fonctionnaires de rang intermédiaire, dont le souvenir ne subsiste que dans les mémoires du général Hagondokoff.
[8] Ici, en original, le général Hagondokoff a écrit le mot содержание (soderjanie) qui désigne le salaire ou la rémunération d’un fonctionnaire. En français, « traitement » est le terme administratif pour le salaire des agents de l’État (pour les fonctionnaires, mais aussi pour les militaires). J’ai donc opté pour « traitement » afin de rendre cette idée précise, car « salaire » aurait été plus général. Mon choix veut donc souligner le caractère officiel de la rémunération.