Cet article représente la recherche historique sur la « présence » de la France dans l’histoire de Blagovechtchensk de la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Ce thème, qui sera traité dans deux numéros de la revue (dont voici la première partie), n’a pratiquement pas été étudié jusqu’à présent. Il revêt pour l’essentiel un caractère fragmentaire et se rattache à des personnalités.
Pour commencer il convient de souligner que Blagovechtchensk entretenait un lien particulier avec la France, et tout d’abord avec Paris – un lien mémoriel. C’est en effet à Paris que vécut ses dernières années et que mourut en 1881 l’organisateur des « expéditions sur l’Amour », le fondateur de Blagovechtchensk, Gouverneur général de Sibérie orientale, le comte Nikolaï Mouraviev-Amourski. Les contemporains et les compagnons de Mouraviev dans l’œuvre de l’Amour savaient que son épouse était l’ancienne sujette française Élisabeth Bourgeois de Richemont, reconverti orthodoxe et rebaptisée Ekaterina Nikolaïevna (en mémoire de la mère de Nikolai Mouraviev). Pendant les trente-cinq ans que dura leur mariage, elle partagea pleinement les épreuves, les privations et les joies de son mari. Vécut également à Paris durant de nombreuses années Mikhail Veniukov – savant, explorateur de l’Extrême-Orient, participant aux expéditions sur l’Amour, qui effectua le premier levé topographique du poste d’Oust-Zeïa, future ville de Blagovechtchensk, et participa directement à l’organisation de sa construction.
Parmi les premiers Français à s’établir dans la région de l’Amour figurent les entrepreneurs – les frères Evgueni et Émile Nino. Ils arrivèrent aux confins de l’Empire russe au milieu des années 1860 et se consacrèrent d’abord à l’achat de fourrures pour des entreprises françaises et anglaises. Selon les documents d’archives, Evgueni Nino s’installa dans l’oblast de l’Amour à partir de 1867, se livra au commerce, ouvrit un magasin à Blagovechtchensk, puis une confiserie, et à Nikolaïevsk en 1872 une échoppe sur une barge. Il vécut avec sa famille à Blagovechtchensk et possédait sa propre maison. Émile s’établit à Khabarovka, se consacra à la photographie et devint l’un des photographes professionnels les plus réputés du gouvernement général de l’Amour.
Dans l’ensemble de la population étrangère de Blagovechtchensk, les Français ont toujours été très peu nombreux, contrairement aux Allemands et aux Américains. Ainsi, au 1er janvier 1893, la ville comptait quatre Français ; d’après le recensement de 1897, ils étaient également quatre. En règle générale, les Français qui s’étaient établis pour une longue durée exerçaient des activités dans le secteur non productif et s’adonnaient le plus souvent au commerce.
À partir de la fin du XIXe siècle, les citadins aisés ne concevaient plus leur vie sans les produits français (denrées alimentaires, boissons, articles de ménage) que les maisons de commerce « Kunst et Albers », « Ivan Tchourine et Cie » et d’autres leur offraient en abondance.
L’histoire de la ville comporte également de nombreux exemples de séjours de courte durée de sujets français. Au fil des années, ont traversé Blagovechtchensk et l’oblast de l’Amour – en passant par voie terrestre ou fluviale – des voyageurs, des commerçants, des journalistes, des banquiers français, entre autres. Ainsi, Henry Russell-Killough, l’auteur du livre « Seize mille lieues à travers l’Asie et l’Océanie » (publié en 1864, traduit en russe en 1875) entretenait des relations amicales avec la famille Mouraviev-Amourski. Nikolaï Nikolaïevitch invita le géographe français à participer à son expédition à destination du Japon et l’aida à franchir la frontière avec la Chine.
À la fin de l’année 1881 et au début de 1882, firent une halte à Blagovechtchensk des Français voyageant à travers la Mandchourie, l’Extrême-Orient et la Sibérie : le baron Stanislas Benoist-Méchin, le comte de Mailly-Chalon et le prince de L’Isle-Montréal. Le 4 avril 1882, le journal « Sibirskaya Gazeta » (n° 14) publia une note au sujet de leur escale à Nertchinsk.
«… Ils voyagent depuis plus de trois ans. Après avoir parcouru l’Inde, le Japon, la Chine et la région de l’Amour, ils s’intéressent désormais à découvrir la Sibérie. Ils sont partis de Nertchinsk le 1er mars. Pour la suite de leur voyage, les étapes suivantes sont prévues : Chita, Irkoutsk, Tomsk, Semipalatinsk, Verny, Turkestan, Perse, Caucase, Russie. Ce sont des chasseurs passionnés ; ils transportent avec eux une vingtaine de fusils de chasse avec divers accessoires de chasse. Ils ont déjà envoyé à Paris de nombreuses collections provenant de différents endroits. »
En 1892, le voyageur français Charles Vapreau traversa tout le continent, de Pékin à Paris. Il navigua notamment sur les fleuves Amour et Chilka, et immortalisa sur de nombreuses photographies les paysages de la région de l’Amour, les types physiques des peuples autochtones et des colons, ainsi que les établissements situés le long des rives de ce puissant fleuve : villages, stanitsas (villages cosaques) et, bien sûr, les rares villes. Bon nombre de ses photographies furent intégrées à l’ouvrage encyclopédique La Russie pittoresque.
Une des pages méconnues de l’histoire française de Blagovechtchensk est liée aux noms de Charles Delorme, Louis Gay et Henri Mangini. Qui étaient-ils, comment sont-ils arrivés dans la ville et que faisaient-ils ?
Charles Delorme, sujet français, résidait à Blagovechtchensk depuis le début des années 1890. Il possédait sa propre maison sur la rue Bolchaïa (actuellement rue Lénine). Photographe, il était propriétaire du studio « Sibérie Orientale », situé à Blagovechtchensk et, selon certaines versions, également à Vladivostok (jusqu’en 1899). Ses portraits d’habitants de Blagovechtchensk sont connus et figurent dans l’ouvrage « Salutations de l’Amour. Catalogue des cartes postales de la région de l’Amour et de Blagovechtchensk. 1900-1917 » (auteur-compilateur : Vladimir Abélentsev).
Il a adressé des requêtes au gouverneur militaire de la région de l’Amour, Dimitri Arseniev, et au gouverneur général de la région Priamourskaïa, Sergueï Doukhovskoï, afin d’obtenir l’autorisation d’acquérir à Blagovechtchensk des biens immobiliers et des terrains, ainsi que d’exercer une activité commerciale. L’autorisation impériale leur fut accordée.
Ensemble avec ses compatriotes arrivés à Blagovechtchensk à l’été 1896, Henri Manjini et Louis Gay, ils constituèrent une société, dont l’en-tête officiel portait la mention : « Société franco-russe. Entrepreneur général. Constructions. Exportation. Siège social : Blagovechtchensk. Sibérie orientale ». Les objectifs de cette société, comme l’indiquait une note de Dimitri Arseniev adressée à Serguei Doukhovskoï (28 mai 1897), étaient les suivants : « l’acquisition, à plus grande échelle et toujours à Blagovechtchensk, de terrains en vue d’y ériger divers bâtiments, ainsi que la prise de contrats de construction ». Henri Manjini et Louis Guay, de leur côté, s’adressèrent personnellement au ministre de l’Intérieur de Russie pour solliciter l’autorisation d’acquérir en propriété plusieurs parcelles de terrain à Blagovechtchensk.
Les terrains, conformément à leurs plans, devaient être acquis avant tout « dans le but d’y construire des habitations alliant les meilleures conditions d’hygiène et de confort, y compris l’éclairage électrique, l’installation de réservoirs d’eau en cas d’incendie, etc., en vue de la vente ou de la location de ces immeubles ».
Le gouverneur militaire de la région de l’Amour, en complément à cette demande, les décrivit en ces termes : « Ces deux jeunes gens, durant leur séjour à Blagovechtchensk, ont eu une conduite irréprochable, ce qui donne tout lieu de penser que leurs intentions sont parfaitement sérieuses et dignes de confiance. La fortune du père de Manjini, au vu des transferts d’argent déjà considérables effectués à Blagovechtchensk, ne saurait guère être mise en doute ». À la fin de sa note, il avance un argument sérieux en faveur des entrepreneurs français : « Compte tenu de la proportion importante de l’élément allemand dans le monde commercial de Blagovechtchensk, j’estime que la requête ci-dessus des sujets français Manjini et Gay mérite non seulement l’attention, mais aussi l’encouragement ».
Malgré les lenteurs bureaucratiques et l’éloignement de Blagovechtchensk par rapport à la capitale, l’autorisation finit par être obtenue et transmise du ministère de l’Intérieur au gouverneur général de la région Priamourskaïa (en date du 7 octobre 1897) : « Par le rapport très humble soumis le 14 août dernier à Sa Majesté Impériale par le ministère de l’Intérieur, il a été sollicité et obtenu le très gracieux consentement de Sa Majesté Impériale pour autoriser les sujets français Gay et Manjini à acquérir des terrains à Blagovechtchensk. J’ai l’honneur de porter cette très haute décision à la connaissance de Votre Excellence pour qu’elle veuille bien prendre les dispositions qui s’imposent. »
Un document d’archives a été conservé, qui témoigne de la mise à exécution par Manjini de l’autorisation qui lui avait été accordée. Au printemps 1900, l’administration municipale demanda au service des archives notariales de Blagovechtchensk des renseignements sur le terrain appartenant à Manjini. Les archives fournirent en avril l’attestation suivante : « À l’Administration municipale de Blagovechtchensk. Le service des archives notariales informe l’Administration municipale, pour son information, que le 28 mars 1900 a été homologué l’acte de vente définitive concernant la propriété du citoyen français Henri Manjini, située dans le 34e îlot de la ville de Blagovechtchensk, sous le numéro neuf, consistant en un terrain d’une superficie totale de 222 sagènes carrées avec constructions, et acquis par Henri Manjini auprès de la paysanne Ekaterina Aleksandrova Chvarts. Membre du tribunal (signature). »
Qu’est-ce que l’on sait des associés de Delorme ?
Henri Mangini et Louis Gay sont membres de l’expédition scientifique du célèbre savant français, archéologue, voyageur et explorateur, docteur ès sciences naturelles de l’Académie de Paris, Jean Chaffajon (1854-1913), qui a travaillé quatorze ans en Amérique du Sud. En octobre 1894, il entreprit une longue expédition en Asie, atteignit la Mongolie, la Mandchourie, où « il visita la ville de Hailar et, par le col de la chaîne du Khingan, les villes de Qiqihar et de Mergen ; de là, Chaffajon emprunta la route postale pour Blagovechtchensk, afin de descendre le long de l’Amour et de rejoindre, via Khabarovsk, Vladivostok... » (le journal Priamurskie Vedomosti informait régulièrement ses lecteurs des préparatifs et du déroulement de cette expédition). L’expédition, qui dura globalement d’octobre 1894 à juin 1897, donna d’importants résultats dans les domaines de la géographie, l’archéologie, l’anthropologie, l’ethnographie, la zoologie, la botanique, l’histoire, la géologie et la minéralogie. Elle fut hautement appréciée par la communauté scientifique française, et les collections rassemblées lors des recherches furent transmises aux grands musées nationaux.
Chaffajon ne se consacra pas seulement à la recherche scientifique, mais aussi à des activités entrepreneuriales variées, en association avec les membres de son expédition. Ainsi, en 1896, il s’adressa au ministre de l’Agriculture et des Domaines de l’Empire russe, Alexeï Iermolov, avec une proposition d’affaires : « Au cours de ma mission scientifique, que j’ai effectuée en Asie centrale et en Sibérie à la demande du Ministère des Travaux publics de France, en accord avec le gouvernement impérial russe, j’ai eu l’occasion de visiter des mines de charbon non exploitées. Disposant personnellement, avec mes deux compagnons de voyage, M. Gay et M. Mangini, ainsi que quelques autres amis, d’un capital assez considérable, j’ai mené des négociations à Blagovechtchensk pour l’exploitation de deux mines de charbon appartenant, l’une à Iavorski, l’autre à Ivanov. Ces mines se trouvent dans le bassin de la rivière Zeïa, sur la rivière Dep ; chaque propriétaire conserve un intérêt d’un quart et d’un demi du revenu net. L’exploitation de ces deux mines ne nécessite qu’un capital modeste, et j’ai donc cherché à y adjoindre une autre affaire... » Cette lettre témoignait du séjour de Chaffajon à Blagovechtchensk, de ses rencontres avec des entrepreneurs de l’Amour et de la promotion de son projet industriel, comme il l’écrivait, « dans l’intérêt commun de la Sibérie orientale et de la France ».
Chaffajon adressa également des propositions de coopération commerciale, notamment concernant l’exploitation des mines de charbon sur l’Amour et à Soutchan, au gouverneur général de la région de l’Amour, Serguei Doukhovskoï. Dans sa réponse au savant, le chef de la région écrivit : « Je tiens à vous exprimer, cher monsieur, ma sincère gratitude pour la communication des informations relatives à la création d’une société franco-russe ayant pour objet d’établir dans la région de l’Amour des usines et des comptoirs commerciaux, dont l’implantation semble très souhaitable pour le développement le plus efficace possible de l’industrie et du commerce dans nos provinces d’Extrême-Orient. » Plus tard, dans son rapport, Chaffajon notera : « À Khabarovsk, le gouverneur général Doukhovskoï, sincère ami de la France, souhaiterait que nos citoyens s’établissent dans cette région où les commerçants allemands se sont introduits ; il voudrait que le gouvernement français institue un consulat à Vladivostok, car cette ville acquiert chaque jour une importance croissante. »
Henri Mangini (1877-1901), sujet français, voyageur, naturaliste. Pour sa participation à l’expédition Chaffajon, il reçut les insignes de l’ordre français Les Palmes académiques. Au cours de l’expédition, il était chargé de la collecte et de la systématisation des collections œnologique et zoologique. Fils unique. Son père, Lucien Mangini (1833-1900), ingénieur lyonnais, président d’une compagnie ferroviaire, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la construction des chemins de fer. Grand industriel de la métallurgie, l’un des fondateurs et administrateurs de la plus grande banque de France, le Crédit Lyonnais. Figure politique éminente : député (1870), sénateur (1876-1882), conseiller général du département du Rhône et député de l’Assemblée nationale (1871), maire de la commune des Halles (1863-1900). Mécène, il finança une partie des frais liés à l’expédition Chaffajon, avec lequel il entretenait des relations d’amitié très étroites. Il versa des sommes importantes pour soutenir les activités de la société franco-russe à Blagovechtchensk et prévoyait de continuer à fournir à son fils et à ses amis les moyens nécessaires.
Henri Mangini hérita de l’intérêt de son père pour les chemins de fer et pour tout ce qui touchait à leur construction et à leur aménagement. Il nourrissait de grands projets concernant l’Extrême-Orient russe, en particulier le chemin de fer Transsibérien, projets qu’il discutait fréquemment avec son père. Sous l’influence de Chaffajon, il envisageait de déployer largement des activités entrepreneuriales dans la région de l’Amour et élaborait divers projets commerciaux et de construction qu’il comptait réaliser (avec l’aide de son père) à Blagovechtchensk.
En 1898, il rentra en France pour accomplir son service militaire (la durée du service était de cinq ans), après quoi il comptait revenir à Blagovechtchensk, comme il le disait, dans « sa résidence sibérienne ». Cependant, sa mort prématurée en 1901, dans un accident de la route, l’empêcha de réaliser ses vastes projets sur la terre de l’Amour.
Tiré de Телюк Т.Н. Благовещенск и его зодчие (середина XIX-начало XX вв). Благовещенск-на-Амуре: Амурская ярмарка, 2024. – 189с.
Lisez la suite de cet article dans le numéro 3 (83), octobre 2026
Sources utilisées : 1.Мизь Н.Г. Владивосток: прогулки в прошлое. Французские страницы (краеведческие очерки). - Владивосток, 2016. С. 117-128. 2.Россия – Франция: место встречи Дальний Восток. Документы и материалы о русско-французских контактах на российском Дальнем Востоке в середине XIX- начале XXвв. – Владивосток, РГИА ДВ 2010. 3.Телюк, Т.Н. Благовещенск и его зодчие (середина XIX-начало XX вв). Благовещенск-на-Амуре: Амурcкая ярмарка, 2024. – 189с. 4. Чернов В.А., Скоромец Е.К., Курбанова Л.М. Хабаровск и Франция: из истории экономического взаимодействия / Экономика: вчера, сегодня, завтра . 019. Том 9. №12В. 5. Kukharenko O. A la recherche du passé français de la comtesse Mouravieva-Amourskaya // Salut ! Ça va ? – Maison d’édition Université pédagogique d’État de Blagovechtchensk. - № 56. – 2019. – C. 19-27.