L’histoire des relations entre la France et la Russie ne se résume ni aux crises diplomatiques du moment, ni aux tensions géopolitiques contemporaines. Elle plonge ses racines dans plus de mille ans d’échanges, d’influences mutuelles et d’admiration réciproque.
Peu de figures symbolisent aussi bien cette profondeur historique que celle de la princesse Anna Yaroslavna, ou Anne de Russie, devenue reine de France au XIème siècle. C’est précisément pour faire vivre cette mémoire et entretenir les liens entre les peuples français et russes qu’a été fondé l’Institut Anne de Russie, en France.
Née vers 1024 à Kiev, Anna Yaroslavna était la fille du grand-prince Iaroslav le Sage, souverain de la Rus’de Kiev. À cette époque, cette principauté constituait l’un des grands ensembles politiques et culturels de l’Europe chrétienne. Très instruite, parlant le français, l’allemand, l’anglais, connaissant le grec et le latin et pratiquant la musique, Anna appartenait à une lignée prestigieuse issue notamment de saint Vladimir et Sainte Olga.
Au XIème siècle, les notions modernes d’États-nations n’existaient pas encore.
La Rus’de Kiev représentait alors un ensemble dynastique et spirituel majeur du monde slave oriental. Anna était de Kiev, et elle fut aussi historiquement désignée pendant des siècles comme « Anne de Russie » par de nombreux chroniqueurs et historiens européens. Et pour nous, les Français, elle est Anne, Reine de France.
En effet, veuf et à la recherche d’une épouse sans lien de parenté proche, le roi de France Henri 1er (petit-fils d’Hugues Capet) envoya des émissaires dans toute l’Europe, jusqu’à Kiev.
Ces messagers lui firent part de l’existence d’une jeune princesse extrêmement cultivée, de très bonne manière, très jolie, avec laquelle n’y avait aucun sang familial commun.
Ayant obtenu quelques renseignements, dont un joli portrait, il demanda sa main au Prince Yaroslav. Le mariage fut célébré en France en 1051, en la prestigieuse basilique de Reims, celle où tous les rois français étaient sacrés. Il constitue un moment fondateur des relations franco-russes. Ce mariage ne fut pas seulement une alliance diplomatique : des récits anciens évoquent également une véritable affection entre Anne et Henri.
Devenue reine de France après la mort de son mari, Anne joua alors un rôle politique important. Elle participa à la continuité dynastique, administra le royaume avec prudence et laissa une empreinte spirituelle durable à travers la fondation d’églises et de monastères. Son fils devint le roi Philippe Ier, et tous les souverains français capétiens descendront d’elle. L’une de ses filles, Emma, connue aussi sous le nom d’Edigna von Puche, devint une sainte ermite, canonisée avant le schisme, qui reste donc honorée par nos deux religions, et dont la sépulture, en Allemagne, est toujours un lieu de pèlerinage miraculeux.
Mais Anne de Russie ne représente pas seulement une figure médiévale fascinante.
Elle symbolise aussi la mémoire d’une entente profonde entre la France et la Russie. Durant près de dix siècles, les deux peuples ont entretenu des liens culturels, intellectuels, militaires et spirituels considérables.
Au XVIIIème siècle, sous le règne de Catherine II, la langue française devient celle de l’aristocratie russe et des personnes cultivées. Voltaire correspond avec la cour impériale.
Au XIXème siècle, l’alliance franco-russe constitue l’un des grands équilibres géopolitiques européens.
Durant la Première Guerre mondiale, des soldats russes combattent et meurent sur le sol français. Plus tard, durant la Seconde Guerre mondiale, les pilotes français du régiment Normandie-Niemen combattent aux côtés de l’Union soviétique contre l’Allemagne nazie, laissant l’un des souvenirs les plus respectés de la coopération militaire franco-russe.
Les échanges culturels furent également immenses : littérature, peinture, musique, ballet, philosophie, sciences, émigration russe en France après la Révolution de 1917, fascination réciproque des élites intellectuelles, respect religieux mutuel en dépit du schisme… Malgré les conflits et les ruptures politiques, une forme d’attirance partagée n’a jamais totalement disparu.
C’est précisément cette mémoire historique et humaine que cherche à préserver l’Institut Anne de Russie. Fondé le 29 avril 2021, l’Institut est né des passions d’une petite équipe, et de la conviction que les peuples ne doivent pas être livrés à l’hostilité de gouvernants de passage ni aux circonstances politiques du moment. Son objectif est avant tout culturel : maintenir des ponts entre Français et Russes, faire connaître l’histoire commune de nos peuples, défendre la langue et la culture russes en France, mais aussi rappeler la profondeur de l’héritage français en Russie. Et décoder, à l’intention des Français, un certain nombre de mensonges médiatiques à l’encontre de la Russie. Notre mission est essentiellement culturelle, même si d’être Français et de vivre en France, quand on aime la Russie, est souvent très politique et très difficile.
Nous avons connu bien des difficultés, des fatigues, des désillusions, des trahisons, des abandons, des menaces, et bien sûr, des difficultés financières. Mais il y a eu aussi des joies et des réussites. Et nous tenons bon !
Depuis sa création, l’Institut a organisé de nombreuses conférences, tables rondes et rencontres, en France comme en Russie. Parmi les thèmes abordés figurent l’histoire franco-russe, la culture russe, mais aussi les phénomènes contemporains de russophobie et les difficultés du dialogue politique et intellectuel entre les deux pays. L’Institut publie également une revue bilingue de plus de quatre-vingts pages en couleur : « La Lettre d’Anne de Russie », tous les quatre mois. Cette publication traite aussi bien de géopolitique que de culture, d’histoire, de littérature, de tourisme ou de gastronomie. Elle cherche à offrir une vision équilibrée et humaine de la Russie, loin des caricatures médiatiques dominantes. Elle veut aussi démontrer à ses lecteurs russes qu’une grande partie de la population française conserve la conviction que la relation entre nos peuples est nécessaire à la paix dans le monde.
Chaque année est aussi organisée une « Journée de l’amitié franco-russe », réunissant Français et Russes autour de conférences, de repas, d’activités culturelles et d’échanges conviviaux. L’esprit de ces rencontres repose sur une idée simple : les relations entre les peuples se construisent d’abord par la connaissance, la confiance et l’amitié. Et par le partage d’un verre de vodka et d’un autre de cognac, naturellement.
L’Institut Anne de Russie travaille également à des projets éditoriaux, à des traductions d’ouvrages russes vers le français, ainsi qu’à la relance future d’échanges d’étudiants lorsque le contexte international le permettra. Ainsi, grâce à sa générosité, elle publiera en France l’ouvrage de la prestigieuse historienne russe Natalia Tanshina, Руссофобия. История изобретения страха. Cette remarquable universitaire moscovite est aussi une collaboratrice régulière de La Lettre d’Anne de Russie.
L’Institut Anne de Russie revendique par ailleurs une indépendance complète vis-à-vis des structures politiques et institutionnelles. Il ne dépend d’aucun parti, d’aucun État et d’aucun financement publique. Son engagement repose avant tout sur la passion, le bénévolat, la fidélité à une certaine conviction que les peuples français et russe ont vocation à dialoguer, à se connaître et à s’aimer. Dans une époque marquée par les tensions internationales, les incompréhensions réciproques, et de nombreuses manipulations, l’existence même de l’Institut Anne de Russie apparaît comme une forme de résistance culturelle.
Anne de Russie constitue ainsi bien plus qu’un personnage historique. Elle représente un symbole : celui d’une rencontre féconde entre deux grandes civilisations chrétiennes et européennes. Son souvenir rappelle que les liens entre la France et la Russie ne sont ni artificiels ni récents. Non seulement profondément enracinés dans l’histoire, mais inscrits dans l’avenir. Et si cette amitié existe depuis quelque mille ans, rien n’interdit de croire et d’agir pour qu’elle dure encore autant.
À noter : La Lettre d’Anne de Russie a publié en septembre 2024 un numéro spécial hors-série consacré à Anna Yaroslavna. Il peut être obtenu gracieusement en en faisant la demande à Salut ! Сa va ?
Olivier Rouot Consultant international Président de l’Institut Anne de Russie Poitiers (France)