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Lise Cristiani : des rêves de Russie et beaucoup de mystères

2026-06
Waldemar Kamer est un acteur, écrivain, journaliste et metteur en scène d’origine allemande et néerlandaise qui vit depuis 40 ans à Paris où il a fait ses études. Il est venu à ma rencontre (virtuellement pour le moment) guidé par une grande passion pour Lise Cristiani, une musicienne exceptionnelle du XIX siècle. Mais qu’est-ce qui a inspiré ce chercheur passionné de prendre des chemins (toujours virtuels) vers les rives de l’Amour où j’habite ?

Depuis mon bureau, je pose ces questions à Waldemar Kamer, assis derrière les sien à rempli de documents. Car Lise occupe ses pensées, ses journées, ses nuits et elle a pris une partie de son cœur. Dans son livre il écrit : « Lise Cristiani est à la fois Norma, sainte Cécile, druidesse et prêtresse, avec de surcroît une bonté de cœur souvent soulignée. Le tout entouré d’un grand halo de mystère. Car personne ne comprend vraiment ni d’où elle vient, ni où elle va… »
Recherches de Waldemar Kamer (chez lui, avec sa documentation), Image du film de Simone Jung Sol et Lise (93 min., 2025) © blue-marmot/Vita Spiess
Waldemar Kamer, comment est née votre si grande passion pour l’histoire de Lise ?
C’est une question qui m’est souvent posée et je réponds : « c’est elle qui m’a cherché ». En 2021 on est venu me solliciter parce qu’on avait besoin d’un spécialiste de la musique du XIXe siècle qui pouvait dépêtrer cette biographie tellement mystérieuse et compliquée. En 2019, j’avais publié Derrière les façades de Paris, rencontres avec des personnes remarquables, un livre très personnel où je décris une centaine de personnes rencontrées depuis mon arrivée à Paris à l’âge de 18 ans. Des plus humbles au plus connus, comme le danseur Rudolf Noureev pour lequel j’ai lu un poème de Goethe en allemand à ses funérailles.

Mon éditeur m’a parlé d’un autre livre dans son catalogue, Avec un violoncelle à travers la Sibérie, la vie aventureuse de Lise Cristiani (1827-1853) et de son Stradivarius, écrit par René de Vries, qui a parcouru la Sibérie en 2010-2011 à la recherche des traces de Lise. Puisque ce livre en néerlandais de 2014 était épuisé depuis, l’auteur et l’éditeur regrettaient que le seul livre au monde sur Lise ne soit pas disponible en français, alors qu’elle était une Française. Mais par manque de documents, l’auteur avait dû inventer certaines choses, comme une histoire d’amour avec un officier russe - qui expliquerait pourquoi Lise est restée sept ans en Russie. L’éditeur trouvait que Lise Cristiani méritait plus qu’une biographie romancée et il m’a proposé de revoir toute l’histoire ensemble avec René de Vries. Cela devait prendre trois mois et nous a pris quatre ans. Cinq ans après, je suis toujours en train de rechercher des documents, puisque c’est une des recherches les plus ardues de ma vie.

Comment se déroulaient vos recherches ? Quelles étaient vos premières sources ?
Les seules personnes qui avaient vraiment travaillé sur Lise étaient des Allemands, puisqu’on y a fondé le premier Centre d’études sur les femmes instrumentistes d’Europe dans les années 1990. Freia Hoffmann a été la pionnière des études sur les femmes musiciennes et a beaucoup écrit. Et puis Katharina Deserno a publié en 2018 un doctorat sur les violoncellistes femmes, Cellistinnen, où Lise Cristiani, prend 40% du texte comme la toute première violoncelliste professionnelle en Europe et probablement au monde.

Au cours de ma première année de recherches, j’ai été contacté par Sol Gabetta, une violoncelliste argentine vivant entre Paris et Bâle (Suisse). Cela faisait 15 ans qu’elle voulait enregistrer un disque sur Lise. Mais pour cela, elle avait besoin de connaître les pièces que Lise avait jouées : dans la thèse de doctorat on n’en cite que six, chez René de Vries douze et j’en ai finalement retrouvé 24.

Je vais dans des bibliothèques et des archives publiques et privées, partout... J’étais au début de ce mois dans un grenier en Crète et la semaine dernière dans un garage souterrain à Montreuil (près de Paris), toujours pour ouvrir des cartons de documents. Grâce à l’aide d’un généalogiste à Paris et une précieuse indication du chercheur Lonaïs Jaillais, j’ai réussi à localiser des cartons dans le grenier d’un château inaccessible à Louveciennes (près de Paris). Quand le contenu de ce château a été soudainement vendu aux enchères à l’hôtel Drouot à Paris, j’ai acheté toutes les archives papier. Et c’est ainsi que j’ai pu trouver une copie de l’acte de naissance de Lise, que tout le monde cherchait depuis trente ans !

J’étais ravi, mais cela a été difficile pour le reste de l’équipe. Car Sol Gabetta comptait sortir son disque pour le bicentenaire annoncé de Lise le 24 décembre 2027. Et soudainement j’arrive avec la nouvelle : elle est née le 4 décembre 1825, nous devons sortir le tout (CD & tournée, film documentaire sur la chaîne franco-allemande Arte et le livre) à l’automne 2025. Deux ans plus tôt que prévu !
cover CRISTIANI
Couverture du livre de Waldemar Kamer et René de Vries Lise Cristiani, Paris, Bleu nuit éditeur, 2025 + 2026. Publié avec le soutien du Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française.
Vous avez organisé une fête pour le bicentenaire de Lise Cristiani ?
Oui, le 4 décembre 2025 nous avons organisé une grande soirée fort émouvante à la mairie du 9e arrondissement de Paris, avec 300 personnes, dont une vingtaine était venue spécialement à Paris pour cela (détails sur le site lisecristiani.com). Et le 6 décembre, Sol Gabetta a débuté à Bruxelles sa tournée Lise, qui s’est terminée au mois de mars 2026 à Lucerne en Suisse. C’était le début de la résurrection de Lise qui est désormais en cours.

Cinq ans de recherches ne suffisent pas ? Qu’est-ce que vous voulez encore trouver ?
D’abord, il y a une très bonne nouvelle : Lise, surgie de nulle part et complètement inconnue encore l’automne dernier, fascine beaucoup de gens. Contre toute attente, le livre s’est retrouvé dix jours après son lancement dans le « top 3 » des ventes de livres de musique en France et a été épuisé en un mois. La deuxième édition, qu’on a dû lancer en un temps record, se vend également très bien, surtout à l’étranger comme dans les pays scandinaves, alors que c’est un livre en français.

Puisque c’est un livre de poche pour présenter Lise à un large public, il y a beaucoup de choses que je n’ai pas pu inclure. Comme la liste de son répertoire et ses magnifiques lettres. Je vais donc publier tous ces documents retrouvés dans un deuxième livre numérique, pour que d’autres puissent s’intéresser à Lise Cristiani, faire des concerts sur elle et, surtout, écrire sur elle. Pour cela, il faut des documents. Je vais, par exemple, publier l’acte de naissance et d’autres actes sur cette famille fort compliquée. Ainsi, on comprendra pourquoi beaucoup de gens se sont trompés : on leur a raconté des belles histoires…

Autre chose est très, très important pour moi : Lise en Russie, le pays est le peuple qu’elle aimait tant. Mais les archives russes ne sont pas facilement accessibles pour nous, déjà puisqu’il faut faire toutes les recherches en cyrillique et que le nom Lise Cristiani est transcrit de plein de manières différentes en russe, comme Eliza Khristiani. Le plus grand mystère de la vie de Lise est pour moi pourquoi elle reste les sept dernières années de sa vie en Russie. Certaines personnes supposent qu’elle soit tombée amoureuse, qu’elle aurait peut-être eu un enfant…
Waldemar Kamer et René de Vries lors de la présentation du livre Lise Cristiani le 4 XII 2025 à la Mairie du 9e Arrondissement de Paris © Peter François
Vous croyez qu’il est encore possible de d’éclaircir des mystères de la Lise russe ?
Certainement ! Par exemple, hier soir je travaillais sur un document qui se trouve à la
Maison Pouchkine à Saint-Pétersbourg. Le chercheur français Lonaïs Jaillais, qui parle le russe, y est allé en 2007. Pour voir ce document, il a dû mettre des gants et son amie russe a dû recopier des extraits à la main puisque les photos étaient interdites. Donc les documents étaient et sont toujours... difficiles d’accès. On lit dans ce manuscrit que Lise fumait des papyrus, des cigarettes russes – encore une indication qu’elle était une femme fort émancipée.

Lise a eu une belle histoire avec un certain Piotr Nicolaïevitch Svistounov à Tobolsk en 1849 et 1850. Il était décembriste et avait été exilé de Saint-Pétersbourg en Sibérie après 1825. Sa mère, effondrée par l’exil à vie de son fils, quitte alors Saint-Pétersbourg pour aller vivre à Paris. Le fait qu’une jeune femme vienne de Paris jusqu’à chez lui a dû représenter beaucoup de choses pour lui. Il parle de Lise dans ses lettres à ses sœurs qui sont maintenant dans des archives à Moscou et brièvement citées dans la monumentale Histoire de l’art du violoncelle de Lev S. Ginzburg (Moscou, 1950-57). On y apprend que Svistounov écrit le 2 février 1850 à sa sœur Glafira que la ville et le monde sont mornes depuis le départ de Lise. Et qu’en partant Lise lui a offert des partitions de violoncelle après qu’ils ont donné ensemble deux concerts, qui sont entrés dans la légende de la ville. La fille du gouverneur, Maria Dmitrievna Franzeva, en parle dans ses Mémoires quarante ans après ! Ce qui me touche : ces partitions sont un très beau cadeau d’adieu, puisque bien évidemment vous ne pouviez pas en trouver à Tobolsk en 1850. Une autre indication que Lise a dû être une femme très généreuse, car une musicienne professionnelle uniquement obsédée par sa carrière ne se serait pas séparée de partitions, qui ne pourront plus lui servir ensuite pour ses concerts. Mais les lettres de Svistounov ne sont pas publiées ni digitalisées et nous attendons toujours que quelqu’un aille à Moscou pour les lire.

C’est très intéressant ! Je vous souhaite que vous trouviez au plus vite quelqu’un qui puisse vous aider, ou bien que vous veniez vous-même faire des recherches !
Merci ! C’est justement pour cela que j’ai rédigé une version en russe sur le site lisecristiani.com. C’est un peu une bouteille jetée à la mer, mais avec l’espoir que quelqu’un en Russie va se passionner pour Lise et regarder ces documents inaccessibles pour nous depuis Paris. Dans les deux grandes bibliothèques russes à Saint-Pétersbourg et à Moscou se trouvent d’impressionnantes archives d’écrivains comme celles du prince Piotr Andrëievitch Viazemski, ami proche de Pouchkine. Lise lui a écrit deux lettres fort originales, mais il ne doit pas être son seul correspondant, puisqu’elle a été en contact avec beaucoup d’artistes et intellectuels russes.

Parmi eux : la colonie des décembristes exilés à Irkoutsk, composée en grande partie de familles nobles, cultivées et francophiles. Donc il doit être question dans leurs lettres de cette musicienne parisienne qui débarque à Irkoutsk – du jamais vu ! Le chercheur anglais Nick Fielding, qui a publié les récits de voyage des explorateurs Lucy et Thomas Witlam Atkinson, qui ont parcouru la Sibérie en même temps que Lise, n’a pas eu accès aux correspondances des Volkonski et Troubetskoï dans les archives du Musée des décembristes d’Irkoutsk.

Et oui ! Bien évidemment, j’aimerai revenir dans votre beau pays, que j’ai parcouru avec un sac à dos pendant plusieurs mois en 1992. Il est question que je revienne avec la violoncelliste Marie-Thérèse Grisenti, passionnée par Lise Cristiani depuis 2016, qui parle parfaitement le russe. Car mes connaissances sont trop faibles pour faire seul des recherches sur des documents d’époque. Après plusieurs reports, nous parlons d’un voyage d’études en septembre 2027.

Qu’est-ce qui vous passionne le plus en Lise Cristiani ?
Neuf chercheurs sur dix qui ont travaillé sur Lise sont au départ des violoncellistes. Même si j’ai la musique dans le sang – quatre générations de musiciennes du côté de ma mère, harpiste – je travaille dans ce projet comme chercheur. La musicienne m’intéresse, mais c’est la femme qui me touche le plus. Puisqu’elle est un enfant illégitime sans dot pour faire un beau mariage, elle développe le courage de ceux qui n’ont rien à perdre. Elle ose tout comme à la roulette russe.

Lise est également une femme de lettres extraordinairement libre d’esprit pour l’époque. Par exemple, quand on lui demande une chanson pendant l’expédition en Sibérie en 1849, elle chante la Marseillaise, encore peu connu avant de devenir l’hymne national français en 1887. Quel culot de chanter ceci publiquement dans la Russie du tsar Nicolas Ier, dont la police secrète surveillait tous les républicains. Et quelle audace de dire publiquement à un prince à Berlin « je suis née dans le ruisseau de Paris ». Ceci aurait pu stopper net sa carrière ! Puisque les aristocrates – dont elle était dépendante financièrement – aurait pu refuser de recevoir dans leurs salons une femme qui revendique des origines si peu respectables. Lise, très cultivée, a dû lire les romans féministes de Georges Sand. Il y a d’ailleurs là quelque chose qui me trouble : sa vie errante de virtuose ressemble extraordinairement à celle de Consuelo de Sand. Comme si l’une avait inspiré l’autre… ?
« Mlle Lise Cristiani – Dessin de Mettais d’après une peinture de M. Couture », gravure de J. Chauchard parue dans Le Tour du Monde en 1863 © Documentation Waldemar Kamer
Quel est votre plus cher rêve pour le moment ?
Mon plus cher rêve, presque l’espoir qui me fait vivre, c’est de retrouver les lettres originales autographes de Lise Cristiani. Pour qu’elle puisse raconter elle-même sa vie et ses secrets avec ses propres mots.

Je vous souhaite que vos rêves se réalisent !


Toutes les informations : lisecristiani.com (en français et en russe)

Olga Kukharenko

Enseignante

Université pédagogique d’État de Blagovechtchensk

(Russie)