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Voltaire, Catherine II et la bibliothèque nationale de Russie

2026-07-11 10:13 2026-06
Après la mort de Voltaire, le 30 mai 1778, Catherine II acquit auprès de ses héritiers, sa bibliothèque qui fut installée à Saint-Pétersbourg par Jean-Louis Wagnière, le secrétaire du défunt. Jean-Louis Wagnière, décédé en 1802 à Ferney-Voltaire, fut le principal secrétaire de Voltaire entre 1756 et 1778. C’est dire ! Homme scrupuleux et attentif, non seulement à la personne de l’auteur de Candide, mais aussi aux bons soins apportés à la qualité des classements des papiers du maître.

La Grande Catherine II, dès qu’elle eut reçu de son agent littéraire et politique M. Grimm - (à ne pas confondre avec Jacob et Wilhelm, auteurs des fameux Contes !) - la confirmation de cette triste nouvelle, elle lui écrivit le 21 Juin 1778 : « Quand je viendrai en ville cet automne, je rassemblerai les lettres que ce grand homme m’a écrites, et je vous les enverrai. J’en ai un grand nombre, mais s’il est possible, faites l’achat de sa bibliothèque et de tout ce qui reste de ses papiers, inclusivement mes lettres. Pour moi volontiers, je paierai largement ses héritiers qui, je pense ne connaissent le prix de rien de tout cela… Je ferai un salon dans lequel ses livres trouveront leur place… ». Manifestement l’impératrice était sous le charme de ce grand homme de lettres, mais aussi de toute la culture littéraire et philosophique de cette période culturelle française...

Selon la légende, Wagnière aurait installé à Saint-Pétersbourg les livres de son maître en respectant scrupuleusement l’ordre de Ferney. Il établit à cette occasion deux inventaires restés longtemps inédits, l’un des manuscrits conservés dans cette bibliothèque et l’autre des ouvrages marginés par Voltaire. Car François-Marie Arouet aimait noter en marge de ses lectures des annotations personnelles, souvent drôles, mais aussi chargées de petites méchancetés.

« Ma coutume est d’écrire sur la marge de mes livres ce que je pense d’eux », écrivait-il dans une lettre à Mme de Saint-Julien. Environ 2000 volumes de sa bibliothèque portant les traces de lecture de leur propriétaire confirment cette déclaration. On distingue à peu près 30 genres de traces de lecture qui se divisent en notes « écrites » (notes de texte) et notes dites « muettes ». A côté des annotations de la main de Voltaire, on trouve aussi dans ses livres de nombreux signets − bandes de papier glissées entre les pages, des « papillons » − petits bouts de papier collés sur le texte du livre ou en marge, des pages cornées ou pliées, des mots et phrases soulignés, ainsi que les différents signes graphiques (traits, croix, points, etc.) faits à l’encre ou au crayon, à la sanguine ou à la pointe sèche. Ainsi les notes marginales de Voltaire, ainsi que sa correspondance, ses carnets de notes, et les autres documents personnels offrent aux chercheurs du monde entier des possibilités rares pour « parvenir à une meilleure connaissance de l’univers voltairien. »

Au début du mois d’octobre 1778, la bibliothèque de Voltaire arriva à Saint-Pétersbourg sur un bateau spécialement envoyé par Catherine II. Le scrupuleux Wagnière, qui suivit les livres et les manuscrits dans leur voyage, s’occupa de leur déballage et les rangea au Palais d’Hiver dans les pièces attenantes au cabinet de travail de l’impératrice, puis, une fois sa tâche terminée, il revint au pays, chargé de nombreux cadeaux. Wagnière remit les clés des armoires de la bibliothèque à Alexandre Loujkov, un homme cultivé et distingué, traducteur de français.

Ainsi la bibliothèque de Voltaire est donc conservée presque intégralement dans la Bibliothèque nationale de Russie à Saint-Pétersbourg. Cette institution poursuit encore actuellement ses recherches sur l’utilisation par Voltaire de ses livres et participe à la conservation et à la mise en valeur des richesses de sa bibliothèque via un programme de collaboration internationale.

Conformément à son « Catalogue », la bibliothèque de Voltaire comporte 6814 volumes (y compris 20 volumes de manuscrits décrits par Fernand Caussy).

En analysant le répertoire des éditions de la bibliothèque, on peut noter le très grand intérêt que Voltaire portait à la littérature philosophique, juridique et théologique.

Ces ouvrages furent un éminent support idéologique au philosophe dans ses combats contre la religion catholique, ainsi que contre toute religion. Les traités juridiques richement annotés des remarques marginales furent utilisés dans la lutte pour la nouvelle législation.

La bibliothèque comporte un très bon choix d’ouvrages sur l’histoire de la France, de l’Europe et de l’histoire universelle. Par ailleurs, comme toute bibliothèque vraiment encyclopédique, elle avait dans son répertoire les meilleurs journaux scientifiques, les œuvres de Newton, dont Voltaire fut le vulgarisateur en France, les traités médicaux du célèbre Hollandais Herman Bœrhaave, des descriptions de voyages, des atlas, bref des livres traitant de presque toutes les sciences et parlant de tous les arts.

La bibliothèque et les manuscrits de Voltaire contiennent un compendium considérable de documents sur l’histoire russe : il s’agit tout d’abord de la Rossica française et de cinq volumes de manuscrits, qui furent préparés en Russie et envoyés à Ferney lors du travail de Voltaire sur « l’Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre-le-Grand ». Voltaire − membre honoraire de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg − contribua beaucoup dans les pays de l’Europe à la propagande des réformes de Pierre-le-Grand, dans ses ouvrages historiques et polémiques ; il créa une image favorable de la Nouvelle Russie. Dans les années 1760/1770, il fit beaucoup pour la présentation idéologique dans les pays occidentaux de la politique de Catherine II qui fut pour Voltaire « l’autocratrice-impératrice bienfaitrice Catherine la Grande », protectrice de la tolérance religieuse.

C’est pourquoi, parmi les manuscrits russes de Voltaire, qui sont conservés dans sa bibliothèque, nous voyons non seulement un « extrait du Journal de Pierre-le-Grand », mais aussi la traduction française du célèbre « Instruction pour la commission chargée de dresser le projet d’un nouveau Code des Lois » de Catherine II. Ce document fut envoyé à Voltaire en 1769, il fut utilisé par lui dans ses travaux polémiques et rentra en Russie avec sa bibliothèque.

Le 27 mai 1795, Catherine II approuva officiellement le projet de la construction du bâtiment de la Bibliothèque publique impériale, projet présenté par l'architecte Egor Sokolov. L’architecte et son équipe ont commencé à mettre en œuvre dans un bref délai la décision de Catherine II. La construction du premier bâtiment conçu spécialement pour abriter cette bibliothèque a commencé en juillet 1795. L'emplacement a été choisi en plein centre de la capitale d’alors, au croisement de la grande route Nevski et de l'une des principales rues transversales, non loin des palais impériaux et encore plus proche du centre commercial Gostiny Dvor (Гостиный двор).

M. Grimm ne tarda pas à bien présenter les intentions de l’impératrice dans de nombreux périodiques publiés en Europe occidentale où l’on put déjà lire non seulement l’achat des livres et des lettres du célèbre Français, mais aussi l’érection en son honneur du monument, du « mausolée », à Saint-Pétersbourg.

Mais même dans leurs plus beaux rêves, les Européens éclairés de ce siècle n’auraient pas pu supposer le vrai plan de Catherine II : construire dans le parc de sa résidence de Tsarskoïe-Selo, ce magistral « Versailles russe », une copie du château de Ferney, où Voltaire vécut les 20 dernières années de sa vie. C’est dans un tel décor précieux, que l’impératrice voulait installer ce vrai trésor − la bibliothèque de Voltaire. « Faites-moi avoir la façade du château de Ferney et, s’il est possible, le plan intérieur de la distribution des appartements − écrivit-elle dans une des lettres suivantes à M. Grimm, − car le parc de Tsarskoïe-Selo n’existera pas, ou bien le château de Ferney viendra y prendre place. Il faut encore que je sache quels appartements du château sont vers le nord, et quels vers midi, levant et couchant ; il est encore essentiel de savoir si l’on voit le lac de Genève des fenêtres du château et de quel côté ; il en est de même du mont Jura. »

Si l’idée de construction de la copie du château de Ferney n’aboutit pas, la bibliothèque de Voltaire, mise en place et cataloguée par Wagnière, devint partie intégrante de celle de l’impératrice, qui avait fait déjà l’acquisition de celle de Diderot, puis d’autres collections particulières, dont la bibliothèque Załuski.

Catherine II s’éteignit brutalement un 17 novembre 1796, la tête pleine de projets, mais ayant réalisé ce rêve cher à son cœur.

L’esprit des Lumières enthousiasmait alors la Russie, mais pas la France !

Bibliographie :
1.Jean Orieux. Voltaire. Biographie. Flammarion. 1999. 830 pages.
2.Hélène Carrère d’Encausse. Catherine II. 2002. Fayard / Pluriel. 656 pages.
3.Sergueï Karp - Quand Catherine II achetait la bibliothèque de Voltaire. Centre d’études de Ferney-Voltaire - 1999. 78 pages.
4.Fedorovski Vladimir – Paris Saint-Pétersbourg. Une grande histoire d’amour. Les Presses de la Renaissance. 2005. 286 pages.

François BAGET
Écrivain
Dijon (France)
https://bibliophileheurtebise.com/

Photos: François BAGET