Cinq mille lieues à travers la Sibérie : un étonnant voyage de Lise Cristiani au Kamtchatka avec le Gouverneur de la Sibérie Orientale et un violoncelle de Stradivarius
À l’été 1848, la violoncelliste Lisa Cristiani surgit soudainement à Irkoutsk – ce fut comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. En effet, Lisa Cristiani était à l’époque très célèbre en Europe. Son histoire est étonnante.
Au printemps 1847, elle arriva en Russie, où elle donna des concerts à Riga, Saint-Pétersbourg et Moscou, puis prit la direction de l’est. Elle donna des concerts à Kazan, Iekaterinbourg, Tobolsk, Omsk, Tomsk, Krasnoïarsk, et devint la première des musiciens européens à se produire en Sibérie orientale.
Krasnoïarsk fut le dernier point de sa tournée sibérienne, mais dans cette ville, Lisa apprit inopinément que l’épouse du gouverneur général de Sibérie Orientale récemment nommé, Nikolaï Nikolaïevitch Mouraviev, était une Française – Élisabeth Bourgeois de Richemont – et elle décida de rendre visite à sa compatriote. Étant donné que la distance entre Krasnoïarsk et Irkoutsk, sur une route très difficile, dépassait les 1 000 km, il fallait pour cela un grand courage ou une grande insouciance. Comme Lise Cristiani avait alors vingt ans, le soupçon penche plutôt vers la seconde hypothèse, ce qui n’enlève rien à son audace ni à son évident goût pour les aventures.
Deux Lise À la fin de l’été 1848, Lise Cristiani arriva à Irkoutsk et fut accueillie avec enthousiasme par Ekaterina Nikolaïevna, avec qui elles devinrent les plus proches amies. Les deux compatriotes se lièrent si étroitement qu’Ekaterina persuada Lise de rester passer l’hiver à Irkoutsk, lui promettant mille distractions. À l’automne 1848, après un concert que Lise donna à Irkoutsk dans la Maison du gouverneur, les deux amies se rendirent au marché chinois de Kiakhta – le centre du commerce frontalier russo-chinois. Là, les Françaises achetèrent de la soie et d’autres tissus chinois, avec lesquels elles confectionnèrent des robes pendant l’hiver et firent étalage de leur élégance dans la société d’Irkoutsk. Dans les lettres à ses proches, Lise Cristiani soulignait que, dans des contrées aussi sauvages que la Sibérie, les gens accordaient une grande importance à la tenue, la parure, sur lesquelles ils ne lésinaient pas. Elle remarqua qu’à Irkoutsk, comme dans d'autres villes de Sibérie, nombreuses étaient les jeunes filles et les femmes de familles aisées à arborer souvent des toilettes à la dernière mode parisienne. Au cours de l’hiver, les deux Françaises devinrent si proches que, lorsqu’Ekaterina Nikolaïevna annonça à Lisa Cristiani qu’au printemps elle partirait avec son mari pour le Kamtchatka, celle-ci, sans hésiter une seconde, la supplia de l’emmener avec elle. Ce que les deux Françaises durent faire pour convaincre Mouraviov, l'histoire ne le dit pas, mais selon les témoignages des contemporains, le gouverneur général aimait éperdument sa femme et finit par céder à leurs instances.
Nikolaï Nikolaïevitch posa à Cristiani la même condition qu'à son épouse : pas de toilettes, seulement des vêtements de voyage, et emporter avec soi le strict nécessaire. Cristiani accepta, à une exception près : elle ne pouvait se séparer de son violoncelle adoré. Chose étonnante, Mouraviov consentit et fit même fabriquer un étui en chêne spécial pour le Stradivarius, et affecta un cheval distinct avec un accompagnateur pour le violoncelle.
Départ et chemin jusqu’à Iakoutsk En mai 1848, l’expédition était prête à partir. Outre le gouverneur général et les deux Françaises, elle comprenait Bernhard Struve – fonctionnaire chargé de missions spéciales auprès du gouverneur général, responsable de la partie logistique de l’expédition, le docteur Julius Stubendorff – médecin et naturaliste, assisté de son laborantin Fourmann, les topographes Vaganov et Litvinov, ainsi que des cosaques, des domestiques et un cuisinier, soit au total seize personnes. Pour ce voyage, on équipa quarante chevaux, dont vingt portaient les bagages et quatre étaient des chevaux de rechange.
Le 15 mai 1848, l’expédition quitta Irkoutsk après le déjeuner, afin de traverser avant la nuit la rivière Kouda, qui coule à 20 km de la ville et dont les eaux débordent largement au printemps. Ensuite, il leur restait à parcourir 400 km à cheval jusqu’à la célèbre station de Katchoug sur la Léna – ce trajet, les voyageurs l’accomplirent en quatre jours, parcourant 100 km par jour, grâce au régime strict imposé par Mouraviev : réveil à 4 heures du matin et départ à 5 heures. À Katchoug, l’expédition embarqua sur des bateaux et descendit le grand fleuve sibérien jusqu’à Iakoutsk.
Pour la navigation sur la Léna, on utilisa un paouzok – un bateau fluvial plat, à voiles et à rames, très répandu sur les fleuves du nord de la Russie. Struve écrivit dans ses mémoires : « Le paouzok n°1 était occupé par le gouverneur général avec son épouse et mademoiselle Cristiani. Sur ce paouzok fut aménagée une salle à manger relativement spacieuse, où toute la suite se réunissait deux fois par jour, pour le petit-déjeuner et le dîner, et où Mouraviev, à une table particulière, traitait les affaires et écoutait les rapports… Après le petit-déjeuner et le dîner, toute la compagnie montait généralement sur le pont et des conversations animées s’y engageaient. Mouraviev adorait taquiner Cristiani, ce qui lui valut de sa part le surnom de «petit général roux » – Mouraviev était de petite taille, tandis que Lisa était une grande jeune fille. Sur le 2e paouzok se trouvaient les fonctionnaires, le laborantin et les topographes, et sur le 3e – la cuisine avec les domestiques »
Aux escales, les habitants apportaient beaucoup de provisions, que Mouraviev ordonna de payer généreusement en monnaie sonnante et trébuchante. Il y avait notamment beaucoup de poisson – de l’esturgeon de Sibérie.
Iakoutsk Le chemin le long de la Léna jusqu’à Iakoutsk n’était pas proche – environ 2 700 km – et les voyageurs mirent près d’un mois pour atteindre la ville la plus orientale de Russie (à l'époque). Ils arrivèrent à Iakoutsk le 20 juin et y séjournèrent trois jours. Mouraviev et sa suite furent logés dans la résidence du chef de district, tandis que les dames s’installèrent dans une maison appartenant à la Compagnie russo-américaine, qui gérait les colonies russes en Alaska.
Lise Cristiani envoya de Iakoutsk une lettre à ses proches, dans laquelle elle écrivait : « Nous étions attendus sur le port par toute la population en habits de fête et par tous les employés en grand uniforme … Le débarquement s’est fait tout simplement, sans harangue ni canonnade ; le général est descendu suivi de ces messieurs, a salué le chef de la province, est monté en britchka, et s’est rendu à la maison [Hôtel] de ville ; puis son état-major est venu nous prendre, et à notre tour nous avons majestueusement traversé cette foule bigarrée de façon pittoresque et un peu ébahie, je crois, de la simplicité de notre tenue ; Mme Mourawieff et moi, on aurait pu nous prendre, sans nous faire trop d’injure, pour des mendiantes de qualité.
Montées en voitures, nous sommes arrivées à la maison du chef de la Compagnie Américaine, qui avait été préparée et parée de tout son luxe pour cette grande occasion. Ce n’était pas élégant, mais propre, gai et commode.
Quelle jouissance pour nous qui, depuis près de vingt jours, ballottées au courant de la Léna, rivière torrentueuse d’humeur assez peu commode, n’avions dormi qu’au bruit des manœuvres qui se faisaient au-dessus de nos têtes ! Nous avons trouvé là un en-tout-cas dont nous avons largement profité, et une petite femme d’un aspect fort avenant qui nous a souhaité la bienvenue en son logis avec beaucoup de bonne grâce…
Mme Mourawieff et moi nous ne revenions pas de notre étonnement. Notre hôtesse n’a jamais quitté Iakoutsk, et elle avait un ton parfait, une distinction naturelle, charmante ; sa toilette, d’un goût exquis, se compose d’une robe de soie de Chine couleur marron, d’une mantille de même étoffe, ornée de rubans pareils, avec un petit col plat et des cheveux simplement en bandeaux ; le tout propre et sans rien qui sente l’attifage. Au milieu de ce pays sauvage, c’était à n’y rien comprendre.
Nous avons été visiter la ville en drowski [drojki]: c’est un vrai trou ; la seule curiosité est la forteresse qui compte deux cents ans d’existence et qui tombe en ruine. Le reste ne se compose que de masures clairsemées dans les rues où l’on fait paître le bétail. Iakoutsk a eu jadis beaucoup plus d’importance ; elle existait avant Irkoutsk. Mais, depuis, celle-ci a tué sa devancière : pas de commerce ; elle ne vivait que du trafic des fourrures dont les marchands d’Irkoutsk se sont depuis totalement emparés. Iakoutsk est obligée de s’approvisionner de tout à Irkoutsk ».
Le trakt Iakoutsk – Okhotsk À Iakoutsk, les voyageurs remontèrent à cheval. C’est là que commençait la partie la plus éprouvante du voyage – mille cinq cents kilomètres sur le redoutable trakt Iakoutsk – Okhotsk, qui passait tantôt par des marécages, tantôt par des pentes montagneuses escarpées. À peine 25 km plus loin, après une courte halte dans une station de poste, Ekaterina Nikolaïevna, épuisée, n’arriva plus à se remettre en selle. Elle demanda une pause pour se reposer, mais Mouraviev fut inflexible. Selon les souvenirs de Struve, entre le général et son épouse, « une vive discussion en français eut lieu », après quoi Mouraviev sortit de la maison de poste et ordonna de renvoyer son épouse à Iakoutsk avec le valet de chambre Flégont, tandis que lui-même enfourcha son cheval et poursuivit sa route. Ekaterina Nikolaïevna, faisant un effort surhumain et les larmes aux yeux, remonta à cheval et suivit son mari.
En route, les voyageurs étaient dévorés par des nuées de moucherons et de moustiques qui, comme l’écrivit Struve, « s’acharnaient sur nous avec une telle furie qu’on eût dit qu’ils voulaient nous barrer la route… aucune fumigation ne les éloignait ».
L’épreuve la plus dangereuse sur le trakt d’Okhotsk fut la traversée de la rivière Belaïa. Après quatre jours de pluies ininterrompues, la Belaïa était sortie de son lit et formait un torrent impétueux qui avait submergé le gué, et les Iakoutes qui accompagnaient la caravane comme guides refusèrent de la traverser. Les voyageurs virent les vagues troubles de la rivière, qui, s’élançant avec une effrayante rapidité, coulaient, écumaient et charriaient des pierres. Mouraviev ordonna de traverser. Les Iakoutes s’obstinèrent à dire que c’était impossible. Son épouse, ne pouvant retenir son désespoir, le regarda avec amour: « Nicolas, tu es fou ! » - mais en vain. Cette traversée, qualifiée d’inouïe par les Iakoutes, leur fit une telle impression qu’ils ne considérèrent plus rien comme impossible pour Mouraviev.
Malgré les difficultés incroyables, les voyageurs, d’après les souvenirs de Struve, vécurent souvent des moments de bonheur : « surtout après avoir surmonté quelque difficulté hors du commun – la joie que le danger fût passé, que l’obstacle fût vaincu, faisait oublier la fatigue. Des feux étaient allumés, des tapis étendus, les bottes de marais ôtées, et tous respiraient aisément, l’âme était légère. Mademoiselle Cristiani entamait immanquablement une chanson française, et nous l’accompagnions en chœur… et notre général, de fort bonne humeur, plaisantant et riant debout près du feu, ranimait notre gaieté par des mots bien sentis. »
La mer d’Okhotsk Le 25 juin 1849, jour de l’anniversaire de l’empereur Nicolas Ier, comme prévu, les intrépides voyageurs atteignirent Okhotsk. Dans le port d’Okhotsk, le transport « Irtych » les attendait pour les emmener au Kamtchatka.
Au début du mois d’août, le navire s’approcha du 4e détroit des Kouriles, entre les îles d’Onekotan et de Paramouchir, et tomba dans un épais brouillard. Le commandant de l’« Irtych », Vladimir Poplonski, n’osa pas franchir le détroit par mauvaise visibilité et manœuvra en attendant un ciel dégagé. Cela dura deux jours, jusqu’à ce qu’une violente rafale disperse le brouillard et manque de jeter l’« Irtych » à la côte. L’équipage eut le temps de carguer les voiles et le navire fut emporté hors du détroit dans l’océan Pacifique.
En passant le cap Vassiliev sur Paramouchir, l’équipage de l’« Irtych » aperçut un navire étranger qui avait également été pris dans la rafale, mais qui n’avait pas eu le temps de carguer ses voiles et avait été jeté à la côte par une vague. Une autre vague le remit à la mer. À bord du navire, on hissa un signal de détresse et Mouraviev ordonna de mettre à l’eau deux chaloupes. Le navire s’avéra être un baleinier français, l’« Élise » (encore une Lise, et également Française !), qui avait une voie d’eau ; seule la rapidité et l’ingéniosité du maître d’équipage de l’« Irtych » le sauvèrent du naufrage.
Les Français accompagnèrent l’« Irtych » jusqu’à Petropavlovsk, où ils s’arrêtèrent pour faire des réparations. L’équipage du baleinier fut particulièrement admiratif en apprenant qu’à bord du « Baïkal » se trouvaient des Françaises, dont l’une était une musicienne renommée. Peu après, Lise Cristiani donna un concert à bord de l’« Élise » pour ses compatriotes.
Cet étrange endroit qu’est le Kamtchatka
La beauté de la baie d’Avatcha, où l’« Irtych » arriva le 29 juillet 1849, frappa Mouraviov et ses compagnons. Lise Cristiani partagea ses impressions sur le Kamtchatka avec ses proches : « Le port de Pétropaulowski, œuvre de la nature, est une chose vraiment belle et magnifique à voir; il n’a peut-être pas son pareil dans l’univers entier. On y pourrait abriter, dit-on, toutes les flottes réunies des puissances du monde. [...] On y trouve d’infinies ressources pour le confort de la vie [...] Grâce aux abondantes ressources en vins, gibier aquatique, volaille, viande fraîche et poisson nous menons ici une vie de Cocagne ; depuis notre arrivée nous ne sommes qu’en festins, et les dames kamtschadales se sont piquées d’honneur pour nous donner une bonne opinion de leur talent culinaire et surtout de leur aptitude à faire de très bonnes pâtisseries, dont quelques-unes ne seraient pas indignes de figurer sur les tables de marbre d’un Félix ou d’un Quillet. C’est dans ces circonstances que j’ai eu pour la première fois l’occasion de manger des pattes d’ours, rareté gastronomique fort prisée des gourmets du pays et même de la plupart de mes compagnons de voyage. J’avoue, pour mon compte, que je n’y ai vu qu’un mets fort peu ragoûtant ; probablement je manquais des grâces nécessaires pour lui rendre plus de justice. »
Le dangereux chemin du retour ou les souffrances du Stradivarius Le 5 septembre 1849, Mouraviev et sa compagnie prirent la route du retour par le trakt d’Aïan, qui était encore plus difficile que celui d’Okhotsk, car les forêts et les marécages y alternaient avec de dangereux cols de montagne. Le passage à travers la chaîne du Djougdjour fut particulièrement éprouvant. Lorsque les voyageurs arrivèrent au col, ils virent au pied de la chaîne un amas d’ossements de chevaux morts à la montée et à la descente – de quoi refroidir les ardeurs.
« Au cours de notre marche, se souvint Struve, il arriva un incident que je ne peux oublier, tant il m’effraya. Mouraviev et les autres compagnons de son expédition étaient partis en avant. Moi, par devoir, j'étais resté avec le transport pour veiller à ce que la traversée de la chaîne ne s’interrompe pas. Nous étions montés heureusement jusqu’aux deux tiers de la montagne. Soudain, le cheval sur le dos duquel était fixé le violoncelle de mademoiselle Cristiani chancela, tomba et… dévala dans le ravin avec sa charge.
Un frisson glacé me parcourut, mon cœur s’arrêta à la pensée de ce qu’éprouverait la pauvre Cristiani en apprenant que son Stradivarius gisait en miettes au pied de la montagne… Je descendis… Nous retrouvâmes le cheval, mort bien entendu, et la caisse du violoncelle, ô miracle, intacte ! Je poussai alors un soupir de soulagement. »
À la halte, Struve n’osa pas faire son rapport à Mouraviev et ce n’est qu’à l’arrivée à Nelkan, où se terminait la partie terrestre du voyage, qu’il déballa le violoncelle, s’assura qu’il n’avait pas souffert et raconta l’incident au gouverneur général et à Lise Cristiani. La violoncelliste s’affola et ne put se calmer tant que la caisse ne fut pas ouverte et qu’elle n’eut pas constaté elle-même que l’instrument était arrivé sain et sauf.
Le 22 septembre, l’expédition arriva à Iakoutsk, où elle dut séjourner un mois – on attendait que la Léna soit prise par les glaces pour repartir vers Irkoutsk en traîneau. Les glaces se formèrent au début de novembre et trois semaines plus tard, le 20 novembre 1849, les voyageurs, ayant parcouru au total 14 000 kilomètres à cheval, en bateau, en navire de mer et en traîneau, rentrèrent chez eux, vivants et indemnes, à la grande joie de tous.
Coda L’expédition sibérienne resta la page la plus marquante de la biographie de Lise Cristiani. Dans une lettre à des amis, elle évoqua ainsi son voyage en Sibérie : « Partie à la fin de décembre 1848 et revenue à Kazan au début de janvier 1850, mon voyage a duré environ un an et 25 jours. J’ai parcouru plus de 5 000 lieues, visité 15 villes de Sibérie, dont les principales sont Iekaterinbourg, Tobolsk, Omsk, Tomsk, Irkoutsk, Kiakhta, Iakoutsk, Okhotsk, Petropavlovsk, Aïan... J’ai traversé plus de 400 rivières, petites, moyennes et grandes, dont les plus importantes sont l’Oural, l’Irtych, l’Ienisseï, la Léna, l’Aladan, l’Amour. Tout ce chemin, je l’ai fait en britchka, en traîneau, en charrette, parfois avec des rennes, parfois avec des chiens, parfois à pied, mais le plus souvent à cheval, surtout sur le trajet de Iakoutsk à Okhotsk. J’ai aussi navigué plusieurs centaines de lieues sur des fleuves longs de 600 ou 700 lieues, et j’ai passé plus de 50 jours à voguer sur l’océan Pacifique. J’ai été reçue avec hospitalité chez les Kalmouks, les Kirghizes, les Cosaques, les Ostyaks, les Chinois, les Toungouses, les Iakoutes, les Bouriates, les Kamtchadales, etc. J’ai été entendue dans des lieux où jamais artiste n’avait mis les pieds. Au total, j’ai donné une quarantaine de concerts publics, sans compter les soirées particulières et les moments où je jouais pour mon propre plaisir. »
En Russie, Lise reçut des impressions si fortes qu’elle ne put les oublier. En 1850, elle revint en France, mais après un peu plus d’un an passé dans son pays natal, elle repartit pour la Russie. En 1852, une nouvelle tournée de Cristiani dans l’Empire russe commença par un concert à Vilna (aujourd’hui Vilnius), suivirent Saint-Pétersbourg, Moscou, Kiev, Kharkov, Tchernigov, Odessa, Stavropol, Grozny, Tiflis. En septembre 1853, la violoncelliste se produisit à Vladikavkaz, puis à Rostov-sur-le-Don, et le concert suivant devait avoir lieu à Novotcherkassk. C’est à ce moment qu’une épidémie de choléra éclata dans le sud de la Russie. Arrivée à Novotcherkassk, Lise Cristiani contracta cette terrible maladie et s’éteignit le 24 octobre 1853.
Aujourd’hui, le violoncelle « Cristiani » est conservé au Musée du violon de Crémone, dans la salle n° 6, où sont rassemblés les instruments fabriqués de la main même de Stradivarius. Il est véritablement unique – c’est le seul instrument de Stradivarius à avoir visité toutes les grandes villes de Russie et de Sibérie, et à avoir accompli un voyage au Kamtchatka selon l’itinéraire Irkoutsk – Iakoutsk – Okhotsk – Petropavlovsk-Kamtchatski – Aïan – Nelkan – Iakoutsk – Irkoutsk. Notons que, dans toute l’histoire, moins de cent personnes ont effectué ce parcours, et Lise Cristiani fut l’une d’elles – la première violoncelliste professionnelle au monde et la première musicienne à avoir traversé l’Eurasie d’ouest en est, de Paris au Kamtchatka.
Du reste, rien de tout cela ne serait arrivé si Lise Cristiani ne s’était pas liée d’amitié avec Ekaterina Mouravieva, et si son mari, le gouverneur général de Sibérie Orientale Nikolaï Mouraviev, n’avait pas osé emmener avec lui dans ce périlleux voyage deux charmantes Françaises et un violoncelle de Stradivarius.
Sources utilisées : 1. Струве, Б. В. (1827–1889). Воспоминания о Сибири. 1848–1854 гг. / Б. В. Струве. — Санкт-Петербург : Типография Товарищества «Общественная польза», 1889. 180 с. 2. Барсуков, И. П. (1841–1906). Граф Николай Николаевич Муравьёв-Амурский по его письмам, официальным документам, рассказам современников и печатным источникам: [кн. 1–2] – Москва: Синодальная типография, 1891. 3. Дубинина, Н. И. (1932–2026). Николай и Екатерина Муравьёвы-Амурские: историко-документальное повествование; Министерство культуры Хабаровского края, «Хабаровский краевой музей им. Н. И. Гродекова». – Хабаровск, 2014. – 259 с. 4. Waldemar Kamer et René de Vries. Lise Cristiani. Paris, Bleu nuit éditeur, 2026.