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Quand l’animal devient symbole : paroles d’apprenants et représentations culturelles

2025-12
Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, l’animal occupe une place centrale dans la construction des identités collectives. Le totémisme, tel que défini par l’anthropologie, associe un groupe humain à un animal protecteur, fondateur ou sacré. Qu’en est-il du contexte tunisien? Existe-t-il un animal vénéré, un totem national ou communautaire ?

La Tunisie, carrefour de civilisations berbère, arabo-musulmane et méditerranéenne, ne connaît pas de totémisme institutionnalisé. Cependant, les animaux y sont omniprésents dans les pratiques sociales, les croyances populaires, les rituels et les représentations symboliques. Cet article se propose d’analyser cette spécificité culturelle et d’examiner la manière dont les apprenants de FLE, de différents âges et niveaux, perçoivent et interprètent la place de l’animal dans la société tunisienne.

Le concept de totem renvoie, dans l’anthropologie classique (Durkheim, Lévi-Strauss), à un système symbolique dans lequel un animal, une plante ou un élément naturel est associé à un clan ou à une communauté. Le totem est à la fois signe d’appartenance, objet de respect, parfois de vénération, et élément structurant de l’organisation sociale. Dans les sociétés totémiques, l’animal-totem est protégé, parfois interdit à la consommation, et chargé d’une dimension spirituelle forte. Cette définition stricte permet de distinguer le totémisme à d’autres formes de symbolisme animal plus diffuses.

En Tunisie, aucun animal ne fait l’objet d’un culte totémique structuré. Les références religieuses islamiques excluent toute forme de vénération animale, tout en encourageant le respect du vivant. Cette absence n’implique cependant pas une neutralité symbolique. Plusieurs animaux occupent une place symbolique très forte, héritée de traditions berbères, rurales, sahariennes et populaires. Certains sont perçus comme des totems protecteurs, d’autres comme des signes de chance, de force ou de bénédiction.
S’il fallait désigner un animal le plus proche d’un totem tunisien, le dromadaire s’imposerait sans aucun doute. Symbole de patience, de résilience et endurance, il incarne des qualités traditionnellement associées aux habitants du désert. Indispensable à la vie Saharienne pour le transport, l’alimentation (le lait), les déplacements sur de longues distances et l’adaptation aux fortes chaleurs, il occupe une place centrale dans le Sud tunisien. Il y revêt une dimension presque sacrée : profondément respecté, il n’est jamais maltraité.

Dans certaines tribus, on affirme même que le dromadaire connaît la route mieux que l’homme. Abdelkrim Brahmi affirme à ce propos : « Le dromadaire est un symbole culturel, social, et économique. Symbole culturel dans la mesure où il célèbre un mode de vie fondé sur le nomadisme et les continuels déplacements d’un point à l’autre du pays ; symbole social en raison de l’image qu’il nous donne de certains comportements et attitudes morales, mais aussi des rites et pratiques culturelles auxquelles il nous renvoie ; symbole économique car il nous offre une vision synthétique de la bédouinité en général[1] ».

A Djerba, île du sud de la Tunisie, le dromadaire est perçu comme un compagnon du quotidien d’autrefois, une icône emblématique du paysage djerbien et un symbole d’adaptation et de sérénité. Angélique Martin a remarqué qu’à « Djerba, le dromadaire est bien plus qu’un animal. Il est un symbole vivant, une silhouette familière que l’on perçoit à l’horizon, avançant lentement sous le soleil couchant. Avec sa démarche paisible et son regard doux, il incarne à lui seul l’âme du sud tunisien : la patience, la résistance et une sagesse ancestrale[2] ». Plus tard, elle ajoute que « le dromadaire a longtemps été un allié précieux pour les djerbiens. Autrefois, il servait à transporter les récoltes de dattes, d’olives ou de figues de barbarie, à puiser l’eau des puits, ou encore à labourer la terre. Sa robustesse et sa capacité à supporter la chaleur faisaient de lui un compagnon indispensable dans la vie rurale. A Djerba, il représentait aussi une forme de richesse et de fierté familiale, souvent transmis de génération en génération[3] ». On attribue au dromadaire des « baraka » (les bénédictions), et sa présence est vue comme un signe de prospérité.
Le deuxième animal symbolique bien qu’il ne fasse pas l’objet d’une vénération, occupe une place très importante :le mouton. Il revêt une dimension religieuse et rituelle étroitement liée au sacrifice et au partage lors de l’Aïd al Adha, fête religieuse, célébrée chaque année par les musulmans : « On le retrouve dans l’histoire d’Ibrahim. Le prophète est mis à l’épreuve : il doit sacrifier son fils et au dernier moment, dieu remplace l’enfant par un mouton. Un geste, une délivrance, une preuve d’amour et une leçon qui traverse les siècles. Depuis chaque Aïd al-Adha, des millions de fidèles reproduisent ce geste symbolique. Le mouton devient un messager. Il porte sur son dos le pardon, le renoncement, la foi absolue[1] ». Danscertaines régions, on garde une corne de mouton accrochée au mur pour protéger contre le mauvais œil. Le mouton est un totem domestique, un symbole protecteur dans les foyers.
Le troisième animal symbolique en Tunisie est le cheval. Il est associé à l’honneur, à la bravoure et la tradition équestre. Dans les régions du Nord et du Centre, il incarne la fierté tribale, la noblesse et le courage. Le cheval occupe une place centrale dans les fantasias, spectacles équestres traditionnels, et autrefois, chaque tribu possédait un étalon reconnu. Bien qu’il ne soit pas vénéré, cet animal est honoré, célébré et parfois considéré comme un véritable animal d’honneur.
En Tunisie, on retrouve « un cheptel de 25 000 têtes dont 5 000 en race pure arabe et 5 000 en race barbe ; 1 200 juments reproductrices et 50 étalons en race pure arabe ; un Cheptel inscrit et contrôlé depuis 1910 ( Dhahir du Bey en date du 5 juin 1905 ; un cheptel de pur-sang arabe reconnu pour sa pureté et respecté par les éleveurs étrangers inscrit à la Waho depuis 1978 ; une tradition de courses arabes depuis 1905 et une structure d’élevage organisée et contrôlée depuis 1860 [1]». On retrouve également « 5 000 éleveurs de chevaux autres que pursang ; 500 éleveurs de chevaux de pur-sang de courses, 600 cavaliers et jeunes cavaliers adhérents des sports équestres, 500 cavaliers d’équitation traditionnelle et 300 cavaliers évoluant dans l’animation touristique[2]».
Face à l’absence de totémisme institutionnalisé, il est possible de parler de totems culturels ou affectifs. Ces derniers ne relèvent ni du sacré religieux ni d’un système clanique, mais traduisent une relation émotionnelle et identitaire entre l’individu, la communauté et l’animal.
Dans ce cadre, l’animal devient un miroir des valeurs sociales (solidarité, patience, courage) et un support de transmission culturelle.

Dans ce contexte, nous avons donné la parole à des apprenants de différents niveaux : les élèves du primaire (niveau A2), du collège (niveau B1) et du lycée niveaux (B2 et C1) afin qu’ils s’expriment sur la question : « Quel est l’animal que j’aime et pourquoi ? » Voici les réponses recueillis.

Elèves du primaire, niveau A2
Les apprenants débutants associent l’animal à l’affect et au vécu personnel. Les réponses privilégient le chat, le chien ou le mouton, décrits à travers des adjectifs simples (« gentil », « fort », « mignon » « fidèle », etc.). L’animal est perçu comme compagnon ou élément familier.
Youssef Ellouz, 9 ans : « Mon animal préféré est le chien car il est fidèle, il surveille ma maison et il peut vivre avec moi »
Kenza Ben Mekki, 10 ans « Mon animal préféré est le chat car il est trop mignon »
Yassine Guirat, 10 ans « Mon animal préféré est le lion car il est le roi de la forêt ».
Salima Ben Nasrallah, 10 ans « Mon animal préféré est le petit chien parce qu’il est mignon, gentil et domestique ».
Acil Ajmi, 10 ans « Mon animal préféré c’est le chat car il est très gentil et mignon »

Apprenants du collège, niveau B1
Les témoignages des apprenants du collège niveau B1 révèlent une perception intermédiaire de la symbolique animale : l’animal n’est plus seulement un objet affectif, mais devient un marqueur culturel et social. Les élèves distinguent clairement attachement personnel, tradition et religion, tout en amorçant une réflexion interculturelle.
Noureddine Abassi, 13 ans « Mon animal préféré est le chat parce qu’il est calme et indépendant. En Tunisie, on voit beaucoup de chats dans la rue et les gens les respectent. Pour moi, le chat représente la tranquillité et la liberté. »
Mohamed Ayoub Abdallah, 13 ans « J’aime le chien parce qu’il est fidèle, mais en Tunisie, il n’est pas toujours accepté surtout à la maison. Je veux un chien qui m’accompagne partout mais mes parents n’acceptent pas ».
Skander Amamou, 13 ans « Je préfère le cheval car c’est un animal noble et fort. Il est lié à notre histoire et aux traditions comme la fantasia. Le cheval symbolise le courage et l’honneur»
Nour Ben Hssan, 13 ans « En Tunisie, il n’y a pas un animal qu’on adore comme un totem, mais certains animaux sont respectés. Chaque personne choisit selon son expérience. Moi, je préfère le chameau parce qu’il est patient et résistant. Il vit dans le désert et peut survivre dans des conditions difficiles. Pour moi, il représente la force et l’adaptation ».
Ben Fradj Kenza, 13 ans « Mon animal préféré est le mouton, surtout pendant l’Aïd. Il est important pour la famille et le partage. Ce n’est pas un animal sacré, mais il a une valeur religieuse et sociale ».

Apprenants du lycée B2 - C1
Les apprenants avancés distinguent clairement totem, religion et culture. Ils soulignent l’absence de vénération animale en Tunisie tout en reconnaissant une symbolique forte. Ils choisissent l’animal d’après leur expérience personnelle. Voici ce qu’ils affirment.
Tarchoun Zeineb, 15 ans « À mes yeux, le perroquet est le meilleur animal. Sa voix apaisante nous permet de nous détendre et de relâcher nos tensions. Il procure de belles sensations, et ses plumes multicolores nous aident à oublier les soucis que nous avons traversés».
Mohamed Mustapha El Moubarki, 15 ans « Personnellement, j’adore les chats. Ils sont incroyablement adorables et apportent une touche de magie dans ma vie. Ils m’aident beaucoup à surmonter ma solitude, surtout que je n’ai pas de frères et que je n’ai pas la facilité de me faire des amis rapidement ».
Nibras Chaabani, 16 ans « Les animaux jouent un rôle essentiel dans nos vies et font partie de l’équilibre de notre environnement. Personnellement, j’aime beaucoup les animaux, qui sont pour moi de véritables amis. Mon animal préféré est le cheval, et c’est pour cette raison que je pratique l’équitation, qui est d’ailleurs l’un de mes sports favoris. Ces créatures sont magnifiques et reflètent, à mes yeux, la beauté de la nature. Mon cheval, Juviar, est bien plus qu’un animal : c’est un véritable ami. ».
Mayssem Ben Mekki, 15 ans « Le chat, ce félin gracieux et mystérieux, est mon animal préféré. Sa taille, son pelage et ses yeux ronds me captivent et m’ensorcellent. J’en avais un autrefois, il s’appelait Carmela. Bien qu’il ne soit plus là aujourd’hui, son image reste gravée dans ma mémoire».
Farah Dhemaied, 15 ans « J’aime les chiens pour l’amour sincère et pur qu’ils offrent. Mon chien occupe une place très spéciale dans ma vie : il me comprend sans que j’aie besoin de parler, me fait rire, me réconforte quand je suis triste et m’accompagne chaque jour. Avec lui, j’apprends la patience, la responsabilité et l’empathie. Il transforme chaque moment simple de ma vie en un souvenir chaleureux. Il n’est pas seulement mon animal préféré, mais un véritable membre de ma famille, un ami fidèle et un compagnon qui m’est toujours proche ».

Lycée C1
Ons Negguez, 16 ans « Si je devais être un animal, je choisirais le léopard. J’admire chez lui sa force discrète et son agilité remarquable. Rapide et silencieux, il agit toujours avec intelligence pour surmonter les obstacles. Mais ce qui m’attire le plus, c’est son esprit de liberté : il vit seul, indépendant, avançant à son propre rythme sans se soumettre aux contraintes. À son image, j’accorde une grande importance à la liberté et je préfère tracer mon propre chemin ».
Arselen Hlel, 17 ans « Pour ma part, je préfère le loup pour son charisme et sa prestance. C’est un animal à la fois fascinant et impressionnant, qui fait frissonner et suscite l’enthousiasme. Grâce à sa rapidité et à son intelligence rusée, il devient presque invisible dans les bois, laissant peu de chances à ses proies de s’échapper ».
Roudaina Thabti, 16 ans « Si j’étais un animal, je voudrais être un scorpion, une créature à la fois mystérieuse, puissante et prudente, qui sait se défendre avec courage lorsque c’est nécessaire. J’admire sa capacité à survivre dans des environnements difficiles et à rester solide face aux épreuves ».
Mohamed Sajid Ben Azzoun, 17 ans « Si j’étais un animal, je choisirais d’être un cheval, car il est courageux, rapide et profondément attaché à la liberté. Travailleur, il reste pourtant élégant et calme en toutes circonstances. Fidèle, il dégage également une énergie positive et une présence rassurante ».
Malek Rguigui, 17 ans « J’adore les chats : ils sont petits, attendrissants et chaque race a sa propre personnalité. D’abord réservés et méfiants, ils dévoilent leur véritable nature dès qu’ils se sentent en sécurité ».

L’analyse des témoignages d’apprenants de différents niveaux et différents âges montre que, si la Tunisie ne connaît pas de totem au sens anthropologique strict, la relation à l’animal y demeure profondément signifiante. Les élèves expriment un attachement fondé à la fois sur l’expérience personnelle, les traditions culturelles et les valeurs sociales. Le chat, le cheval, le chameau ou encore le chien, etc. ne sont pas perçus comme des figures sacrées, mais comme des symboles du quotidien, porteurs de qualités humaines telles que la liberté, le courage, la patience ou le partage. À travers l’animal, ils interrogent implicitement leur rapport à l’identité, à la tradition et à la modernité. Plus qu’un totem, l’animal en Tunisie se révèle être un révélateur culturel, à la croisée du vécu individuel et de la mémoire sociale.

Sources:
1.Abdelkrim Brahmi, le chameau dans les proverbes populaires tunisiens, in https://folkculturebh.org/fr/?issue=54&page=article&id=699
2.Angélique Martin, le dromadaire, symbole de Djerba : entre force tranquille et héritage du désert, in https://www.djerba-emotions.com/le-dromadaire-symbole-de-djerba/
3.Ibid.
4.Salma Bachar, la symbolique du mouton en Islam », in https://lamaisondessultans.com/blogs/news/lasymbolique-du-mouton-en-islam
5.Le cheval : Patrimoine National, in https://www.cheval-tunisie.com/fr/le-cheval-patrimoine-national/
Abdelkrim Brahmi, le chameau dans les proverbes populaires tunisiens, in https://folkculturebh.org/fr/?issue=54&page=article&id=699
6.Ibid.

Syrine BAHRI

Enseignante-chercheuse

Responsable des cours FLE/FOS et certifications et IF Tunisie

Mourouj (Tunisie)