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Fêtes, identités et modernités : les Tunisiens face aux Nouvel An grégorien et hégirien

2026-01-08 20:26 2025-12
La Tunisie, carrefour méditerranéen soumis à de multiples influences historiques, culturelles et religieuses, se caractérise par une pluralité de temporalités qui coexistent au quotidien. Le calendrier grégorien, adoptée depuis la période coloniale et consolidé après l’indépendance, structure la vie administrative, économique et scolaire du pays. Parallèlement, le calendrier hégirien, fondé sur les cycles lunaires et intimement lié à l’histoire islamique, rythme les célébrations religieuses majeures et continue d’ancrer les Tunisiens dans une mémoire collective partagée.

L’étude des pratiques liés au Nouvel An grégorien (31 décembre) et au Nouvel An musulman, célébré le 1er Mouharram, marquant l’Hégire du prophète Mohammed, constitue un terrain d’observation privilégié pour comprendre les dynamiques sociales et identitaires en Tunisie. Ces deux célébrations, tout en étant distinctes par leurs références religieuses et historiques (l’un inscrit dans la modernité globalisée, l’autre profondément enraciné dans l’héritage religieux) témoignent d’une hybridation culturelle où se mêlent tradition, modernité, pratiques gastronomiques et dynamiques identitaires. Les Tunisiens parviennent à articuler ces dimensions de manière fluide, révélant une capacité d’adaptation culturelle remarquable.

L’objectif de cette étude est de mettre en lumière cette dualité célébratoire et d’analyser comment ces deux repères temporels coexistent, se complètent et contribuent à moduler les pratiques sociales, les représentations collectives et les traditions culinaires.

Selon Émile Durkheim, les fêtes constituent des moments de réaffirmation de la cohésion sociale. Elles permettent aux groupes de réactiver périodiquement leurs valeurs, croyances et repères symboliques. Clifford Geertz complète cette vision en montrant que les rituels construisent un univers de significations partagées. Le 31 décembre ou le Nouvel An grégorien est perçue en Tunisie comme un moment de transition symbolique, marquant la fin d’une année et l’ouverture d’un nouveau cycle d’espoir, de changements possibles et de projets personnels.

Bien qu’il ne s’inscrive pas dans la tradition religieuse locale, il occupe une place importante dans les milieux urbains, notamment grâce à l’influence des médias, du tourisme, de la mondialisation culturelle et des dynamiques professionnelles dépendantes du calendrier civil.

Dans l’imaginaire collectif, cette fête évoque l’ouverture sur le monde et l’appartenance à une modernité internationale. Les célébrations de la Saint Sylvestre varient selon les milieux sociaux, mais plusieurs constantes se dégagent comme les soirées familiales, les soirées entre amis, etc. De nombreuses familles choisissent de célébrer le 31 décembre au domicile, en préparant un dîner festif. Ces réunions sont souvent l’occasion de réunir plusieurs générations, de dresser une table soignée et de partager des conversations sur l’année écoulée. Les soirées sont souvent mixtes : musique tunisienne, musique orientale, musique internationale. D’autres optent pour les sorties dans des restaurants ou des hôtels qui offrent des soirées animées, des spectacles et des dîners gastronomiques. Ces pratiquent reflètent une volonté de s’inscrire dans un modèle de consommation moderne.
La gastronomie occupe une place centrale dans les célébrations de la Saint-Sylvestre. Les repas sont généralement élaborés et inspirés de cuisines méditerranéennes et internationales. Parmi les plats courants on trouve les viandes rôties et grillés (dinde farcie, poulet rôti ou filet de bœuf, agneau) souvent accompagnés de légumes au four, les fruits de mer (plateaux de crevettes, calamars, poissons entiers ou filet de saumon, symbole de raffinement, les entrées festives (salades variées, salade mechouia, briks aux crevettes, mini-quiches, fricassés tunisiens revisités.) pour arriver en fin aux desserts. La traditionnelle bûche de fin d’année connaît une version tunisienne : plus légère, souvent parfumée aux fruits ou au chocolat, et parfois préparée à la maison.
Dans la salade Méchouia spécial réveillon par exemple, on retrouve les ingrédients suivants : quatre poivrons verts ou rouges, deux tomates, deux piments, deux gousses d’ail, un demi-verre d’huile d’olive, du sel et du carvi auxquels s’ajoutent du thon, des olives et des œufs durs pour la décoration. Sa préparation est simple et rapide. Elle consiste d’abord à griller les légumes au four ou sur une plaque, puis à les peler et les hacher finement au couteau. On y incorpore ensuite l’ail écrasé, l’huile d’olive, le sel et le carvi avant de décorer le plat avec le thon, les olives et les œufs durs. La dinde farcie aux fruits secs est un plat très prisé lors du dîner du Réveillon dont la préparation demeure relativement simple. Elle nécessite une dinde entière ou des cuisses de dinde, 200 g de riz, 100 g de raisins secs, 100g d’amandes ou de pistaches, des oignons, du beurre ainsi que des épices : cannelle, curcuma, poivre et sel. La préparation débute par la cuisson du riz qui est ensuite mélangé aux fruits secs et aux épices. Cette farce est alors utilisée pour garnir la dinde, que l’on coud avant de la badigeonner de beurre et d’épices. La dernière étape consiste à faire cuire la dinde au four pendant une heure trente à deux heures, selon sa taille en l’arrosant régulièrement pour obtenir une viande tendre et savoureuse. Quant au dessert, la traditionnelle bûche de fin d’année connaît une version tunisienne : plus légère, souvent parfumée aux fruits ou au chocolat, et parfois préparée à la maison. Cette gastronomie hybride illustre les influences multiples méditerranéennes, françaises et locales qui caractérisent la société tunisienne contemporaine.
La fête du 31 décembre, bien que perçue comme une célébration « importée » s’est profondément ancrée dans les pratiques tunisiennes contemporaines. Elle constitue un moment de convivialité, de partage et d’ouverture, tout en étant dénuée de connotation religieuse. Sa popularité témoigne de la capacité des Tunisiens à intégrer dans leur quotidien des pratiques globalisées sans renoncer à leur identité culturelle. Le repas du Nouvel An est perçu comme un festin annonciateur d’une année prospère. Dans la culture tunisienne, manger « riche » en fin d’année prédit la « baraka » et l’abondance.

Le nouvel an musulman (Ra’s as-Sana al-Hijriyya) commémore l’Hégire du Prophète Muhammad et marque l’entrée dans un nouveau cycle lunaire. En Tunisie, cette fête est empreinte de recueillement, de piété et de dimension familiale plutôt que de célébration nocturne. « La dénomination du calendrier apparaît tardivement, dans le dernier quart du Xème siècle ; l'adjectif « hégirien » dérive de « hégire » (arabe : hijra, « expatriation, exil »), terme qui désigne ici le départ, en septembre 622 de l’ère chrétienne, de Mahomet de sa ville natale de La Mecque pour l'oasis de Yathrib (Medine). Cet événement marque le point de départ du comput musulman des années. Il s'agit d'une fête musulmane qui nécessite l'observation du croissant de lune lors de la nuit de l'observation / du doute pour être validée, comme pour le mois de Ramadan. Selon le calendrier islamique (Le calendrier islamique (Hégire) est entièrement basé sur la Lune. Une année se compose de 12 mois de 29 ou 30 jours. Une année normale compte 354 jours et une année bissextile, 355.). La date du Nouvel An musulman change chaque année dans notre calendrier grégorien, puisque le calendrier lunaire utilisé par les musulmans, le calendrier "hégirien", compte environ 10 jours de moins[1] ». La célébration se caractérise généralement par sa sobriété et sa dimension spirituelle. Elle s’articule autour des prières et de la lecture du Coran à la maison ou à la mosquée, des visites aux parents et aux personnes âgées ainsi que des échanges portant sur les valeurs spirituelles et les souvenirs familiaux et la transmission de l’histoire de l’Hégire aux enfants. Par ailleurs, les chaînes de télévision diffusent des émissions religieuses et des documentaires consacrées à la vie du Prophète.

Contrairement au 31 décembre, la fête de l’Hégire ne donne pas lieu à des manifestations festives excessives, elle privilégie plutôt la réflexion, la gratitude et le retour aux valeurs spirituelles. Le Nouvel An hégirien est un moment où l’on invoque la bénédiction, la protection divine, la réussite dans les projets, le pardon et la purification morale. Il renforce le sentiment d’appartenance religieuse et culturelle. En Tunisie, le 1er Mouharram est un jour férié, soulignant son importance symbolique. « Le calendrier islamique fondé sur l’observation de la nouvelle lune n’est utilisé dans les sociétés musulmanes contemporaines que pour déterminer les dates associées à des célébrations religieuses. Pour tous leurs autres besoins, les musulmans du monde entier utilisent, depuis environ deux siècles, des calendriers solaires : le calendrier grégorien ou le calendrier persan, fondés sur des calculs astronomiques et sans doute depuis bien plus longtemps (au moins le XVIème siècle) le calendrier julien en Afrique du Nord pour les travaux agricoles[2] » affirme Madeleine berger Bennaceur.

Les traditions culinaires associées à cette période sont riches et significatives. Dans plusieurs régions notamment au centre de Tunis, on prépare le couscous aux « kaddid » etau

« foul » un plat préparé la veille à base de « kaddid » (viande séchée de l’Aid el Kebir) et « foul» (fèves sèches) qui marque la fin de l’année écoulée, la « Melokhia » reconnaissable à sa couleur verte issue des feuilles de corète[3][4], symbole de chance et de prospérité, préparée le jour de l’An dans l’espoir que l’année à venir soit verte, c’est-à-dire fertile et favorable. Le lendemain, la tradition veut que l’on prépare des poissons farcis au four, généralement du loup ou de la daurade assaisonnés de persil, d’ail, de citron et d’huile d’olive, accompagnés de légumes tels que les pommes de terre, les carottes et les oignons). Ce plat est censé attirer la prospérité, le bien et les opportunités, une chance durable et surtout le « rizq » la subsistance. A cela s’ajoute la soupe ou le potage «jari » (qui signifie courir) préparé afin que l’année s’écoule rapidement et sans entraves. Généralement la soupe est une « Hlelem » ou une « rechta » (soupe donc liquide symbole de fluidité).

Le jour du Nouvel An de l’Hégire, les Tunisois préparent également une madmouja sucrée, un mets traditionnel à base de fruits secs et de miel, symbole de douceur et de prospérité pour l’année à venir. Les ingrédients varient selon les familles mais la recette repose généralement sur la semoule, des fruits secs (dattes coupées, amandes, Noix, noisettes et pistaches) ainsi que des éléments sucrants tels que le miel, le sucre, l’eau de fleur d’oranger ou l’eau de rose. La préparation s’effectue par étapes. Elle commence par le grillage de la semoule dans une grande poêle ou une casserole à fond épais, on fait chauffer l’huile ou le beurre puis on ajoute la semoule en la remuant constamment à feu doux jusqu’à ce qu’elle prenne une légère couleur dorée et dégage une bonne odeur. La deuxième étape consiste à incorporer le miel en baissant le feu afin d’enrober uniformément la semoule. Vient ensuite l’ajout des fruits secs, des dattes finement coupées, des amandes, des pistaches et des noix que l’on mélange délicatement. On parfume alors la préparation avec de l’eau de fleur d’oranger ou l’eau de rose en remuant encore une à deux minutes. Enfin, La madmouja est retirée du feu et laissée à reposer quelques minutes ; sa texture doit être moelleuse, ni trop sèche ni trop liquide. Elle se déguste tiède ou à température ambiante, généralement présentée dans un plat et parfois décorée de fruits secs entiers. La « madmouja » revêt une forte dimension symbolique au sein des familles tunisoises : le goût sucré évoque une année douce, la semoule représente la subsistance ( « rizq ») tandis queles fruits secs incarnent l’abondance afin que l’année soit « merzaka » c’est-à dire chanceuse et bénie.

Les Tunisiens naviguent avec aisance entre le calendrier grégorien, et le calendrier lunarohégirien intégrant des influences occidentales tout en préservant un patrimoine spirituel ancien.

L’alternance de ces fêtes participe à la construction d’une identité tunisienne plurielle, tolérante et ouverte, où la modernité ne s’oppose pas à la tradition, mais la complète.

L’étude des célébrations du Nouvel An grégorien et de l’Hégire en Tunisie révèle une société capable d’articuler modernité et tradition avec une grande souplesse culturelle. Le 31 décembre, marqué par la convivialité, la consommation et la recherche de modernité, coexiste harmonieusement avec le 1er Mouharram, moment de spiritualité, d’introspection et de transition. Chacune de ces fêtes mobilise des pratiques culinaires, sociales et symboliques spécifiques, révélant la richesse culturelle de la Tunisie et la capacité de ses habitants à concilier héritages multiples et nouvelles influences.

Syrine BAHRI

Enseignante-chercheuse

Responsable des cours FLE/FOS et certifications et IF Tunisie

Mourouj (Tunisie)