Je m’appelle Vladislav Achikhmine, j’ai 20 ans. Cette nouvelle est mon tout premier essai d’écriture en français, la langue que j’étudie à l’université de Smolensk, à la faculté des lettres. Avec cette nouvelle, je veux exprimer ma vision de l’âme d’un être vivant, inconnu pour la raison humaine.
Tous les jours, à 11h49, mon cher Nil quitte ce monde. (Ou bien est-ce ailleurs qu’il s’en va chaque fois ?). Sa manière de mourir me rappelle une intrigue antique… On dirait le Douât. Ah, oui, exactement ! C’est ainsi qu’était nommé le dernier refuge des ces étranges humains bronzés qu’il étudie à son MIAUniversité. Chaque matin, il prononce à voix haute le nom d’une divinité mystérieuse - « Où-sont-donc-mes-clés ? » Et chaque fois qu’il retrouve son totem de poche dans sa pelisse fourrée, il pousse un soupir de soulagement. Cela se répète tous les matins, aussi longtemps que je m’en souvienne.
Chaque soir, vers 17h30, Nil revient, et ce soir-là, il ne manquera pas de le faire ! Je vous le dis, il n’y a pas d’événement que j’attende avec plus d’impatience. D’habitude, les premières trente minutes, je chante, ou, pour être plus précis, je psalmodie l’office des morts. Par ennui, on a vraiment envie de ne rien faire d’autre... Et puis, dans ces livres abscons nichés sur le repose-revues on dit que c’est très important ; alors, je psalmodie.
La matinée du 7 juillet n’annonçait rien d’extraMIAOUrdinaire. Il est parti, lui, et une mélancolie insupportable s’est abattue sur moi. Je n’ai même pas eu envie de chanter, vous vous rendez compte ? Je suis resté assis dans le couloir à regarder fixement les toilettes : ce bac d’un bleu céleste avec sa litière couleur fuchsia. Ce contraste m’irrite... Qu’est-ce qui est donc plus endurant - mon œil de chasseur ou cette boîte ?
Après tout, c’est moi qui suis maître de cette maison, je suis responsable de tout ce qui s’y trouve et je fournis tout ce qui pour l’instant y manque. Même mon cher Nil, sous ma protection, a pris des forces et de la maturité. Et vous voudriez me faire croire que je ne serais pas plus fort que ce morceau de plastique ? C’est ce qu’on va voir. En attendant, j’en ai marre. Je vais aller manger. Quant à ce truc, je m’en occuperai plus tard, il n’ira nulle part.
Je me nourris de délices choisis : des souris prises sous le comptoir, des croûtons trempés dans un mélange d’œuf, et bien sûr, de la pâtée pour des Aristochats que j’ai inventée moi-même. Voici sa recette : du pain, un œuf et de la viande de souris. Un plat extrêmement savoureux, je vous conseille d’y goûter au moins une fois ! En revanche, ce que Nil me rapporte – c’est un vrai poison, je n’y ai jamais touché, malgré tout l’amour et le respect que je lui porte.
Mais maintenant, je vous prie de m’excuser, je vais passer à table. Pendant ce temps, lisez donc ce que l’auteur de cette petite chronique écrit à mon sujet :
« Georges le Savant, mon héros poilu, est un personnage réel, au fait. Enfin, presque réel. Il vit dans mon appartement, dort sur mon lit, mange (parfois) la nourriture que je lui achète, et pense sincèrement que ces murs lui appartiennent. Lui, il se croit descendre de lignée royale, l’incarnation rayée de grâce et d’autosuffisance, aux yeux couleur marécage et au minois rusé. Mais moi, je sais qu’il n’est qu’un vagabond sans abri que j’ai recueilli autrefois, du temps de mes études, près d’une décharge publique. J’ai maintenant 27 ans, et Georges vit toujours avec moi. Toujours aussi dandy, n’ayant rien perdu de sa dignité féline. Comme s’il n’avait pas changé d’un poil. Mais bien sûr, maintenant, il a sa propre maison et tout pour une vie insouciante – une raison suffisante pour garder la tête haute. Oh, il a l’air d’avoir fini de manger !… à plus. »
Eh bien, Messieurs ! Où en étais-je donc ? Ah oui, la nourriture. Ma bonne nourriture, à laquelle je m’attaque, pour être exact, sept fois par jour. Si je mange moins, j’ai l’impression que je vais mourir de faim. Il paraît que deux heures viennent de sonner, ce qui signifie que Nil devrait bientôt rentrer. En attendant, je vais m’occuper à compter les moineaux sur des fils électriques. Si on ne les compte pas, entre nous, c’est le chaos. Ils se multiplient à une vitesse insensée, il faut contôler leur nombre.
Prendre place sur le rebord de la fenêtre après un repas copieux – voilà une chose assez délicate. Il m’arrive de devoir m’y reprendre à trois reprises, et les jours de jeûne – où je ne mange que 6,5 fois – j’y arrive dès la seconde. En un bref-miaou, j’y suis. Nil m’a aménagé un couchage confortable avec ses vieux magazines empilés, mais pour une raison obscure, il me chasse constamment de là. Étrange…
Pchhtt… Ici la base ! Ici la base ! Georges en position ! Fenêtre à portée, fils à leur place. Et voilà les « passagers » ! Un, quatre, sept, douze… Non, ce n’est pas ça. Un, deux, trois, quatre… Et après, comment ça continue déjà… Je ne m’en souviens plus du tout… Il faut que je me distraie, ça me reviendra plus vite… Oh ! Qu’est-ce que c’est que ça, là, juste sous mon museau ? « Les miaouveilleuses légendes de l’Égypte Ancienne »…, ça l’air vachement intéressant… Et ça semble si confortable ! Juste ce qu’il me faut…
Le voilà endormi. D’un sommeil si profond qu’aucun nourrisson au monde ne dort aussi paisiblement que le maître tout-puissant de l’appartement 77, numéro 17 de la rue des Bandages. C’est le cliquetis des clés dans la serrure qui le réveilla.
C’est à peu près ainsi que se passent ses journées félines, mais aujourd’hui, Nil est rentré plus tôt que d’habitude, beaucoup plus tôt, et bien sûr, son premier geste a été d’aller chasser notre héros à fourrure de son couchage.
-Regarde-moi ça, il ne vient même pas m’accueillir, le paresseux ! Encore sur les magazines ? -Miaou… -Allez, quoi, je t’ai apporté tes « Gourmandises » préférées ! Descends, s’il te plaît. -Miaaaaaou… -Quoi, encore, ça ne te plaît pas ? Tu préfères les souris et les œufs de poule, c’est ça ? -Miaou ! -Bon, d’accord, d’accord, descends. Je te les servirai comme tu les aimes.
Ce n’est qu’après cela que Georges le Savant se leva, s’étira avec nonchalance, et se dirigea d’un pas lent vers son prochain repas. Et pour le reste de la soirée, en présence de son cher Nil, il doit garder le silence. Seuls les miaulements sont autorisés, bien qu’il préfère généralement ne rien dire du tout. Se taire, alors qu’on a tant à partager - c’est, bon sang, si ennuyeux !