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Japrisot de l’ennui sur les bancs de l’école aux succès dans la publicité puis au grand écran

2025-10
Commençons par une devinette : combien de livres de Sébastien Japrisot ont été adaptés au cinéma : 5 ? 10 ? La réponse est : tous. Pour être honnête, il faudrait préciser qu’une partie de ses livres sont en réalité dès l’origine des scénarios de cinéma. Tous ses livres ont donc été adaptés en films et certains même plusieurs fois. Tout cela fait de Japrisot une personnalité littéraire hors du commun.

Le mot cinéma est indissociable de l’œuvre de Japrisot aussi dans la mesure où son écriture est très souvent cinématographique avec un enchaînement de scènes brèves, des dialogues courts ou des descriptions d’actions rapides, comme c’est souvent le cas des films d’action ou d’aventure, surtout ces dernières décennies où l’on constate une accélération des séquences dans les films.

Pas très loin du monde du cinéma nous trouvons un autre secteur de création artistique où Sébastien Japrisot a aussi opéré : la publicité. Il a travaillé au moins dix ans dans ce domaine à composer des slogans, et c’est probablement là qu’il a parfait son art de la concision et de la formule percutante, que l’on retrouve dans la présentation de son roman le plus célèbre : La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil :

La plus blonde,
la plus belle,
la plus myope,
la plus sentimentale,
la plus menteuse,
la plus vraie,
la plus déroutante,
la plus obstinée,
la plus inquiétante des héroïnes de romans d’angoisse....

C’est pendant cette période qu’il traduit le livre de Salinger sorti en 1951 et auquel il donne le fameux titre L’accroche-cœur, expression qui signifie en russe «завитки» (вволосах, на виске) et donc très différente de l’original en anglais The catcher in the rye. Cette traduction a été plusieurs fois éditée entre 1953 et 1984 sous le vrai nom de son auteur, puis en 1996 sous son pseudonyme de Sébastien Japrisot. À noter que l’autre traductrice du roman, Annie Saumont, a gardé le titre choisi par lui.

De fait, Sébastien Japrisot, toujours objet de critiques élogieuses, virtuose, maître du verbe et jongleur de mots[1], s’appelle en réalité Jean-Baptiste Rossi, et le pseudonyme qu’il s’est choisi est une anagramme.

Ses débuts sont tout à fait impressionnants : son premier roman, il l’écrit à 17 ans pendant les cours de chimie à l’école, en 1950, c’est dire l’intérêt que savait susciter son professeur… Il intitule ce premier livre Les mal partis, histoire scandaleuse d’un amour interdit, et le publie sous son vrai nom. Pour cela Rossi « monte » – comme on disait beaucoup à l’époque – de Marseille à Paris pour présenter son premier manuscrit à un des plus grands éditeurs de l’époque, Robert Laffont. Il se présente à la maison d’édition où on lui dit que son texte doit d’abord être tapé à la machine, il trouve alors dans le même quartier un bureau de dactylographie, mais qui ne traite que des textes juridiques. Cependant une des jeunes employées du bureau accepte de taper son texte pendant ses heures de loisirs, et elle deviendra ensuite sa femme. L’auteur présente donc son texte à l’éditeur qui le trouve bien jeune mais accepte de le publier, et c’est un succès de vente, suivi d’un autre la même année avec Visages de l’amour et de la haine.

Dix ans après, Robert Laffont reprend contact avec Jean-Baptiste Rossi et lui reproche presque son long silence ; l’écrivain, qui avait consacré toute son énergie créatrice à la publicité, lui propose alors Compartiment tueurs (1962) mais sous le pseudonyme que nous connaissons. L’année suivante 1963 le désormais Japrisot soumet à l’éditeur son Piège pour Cendrillon, histoire d’une jeune fille frappée d’amnésie et que diverses personnes aident à restaurer sa mémoire en la faussant. Notons que le titre en russe forme un jeu de mots qui sonne très bien : «ЛовушкадляЗолушки». Roman très énigmatique où le lecteur se perd – à se demander si l’auteur ne s’est pas lui-même perdu… – et qui traite avec virtuosité des deux thèmes que Japrisot n’énonce jamais clairement mais qui sont récurrents dans tous ses livres :

ole mensonge : la vérité n’est pas celle qu’on croit être, la mémoire est trompeuse et donc le mensonge peut être de bonne foi ;

ola passion et le désordre de la vie, son caractère imprévisible.

Ces deux thèmes sont parfois l’occasion pour l’auteur de construire des romans relativistes : la même histoire est décrite de façon contradictoire par les différents personnages, comme dans son roman La passion des femmes. Ce titre a une signification ambigüe puisqu’on ne sait pas très bien ce qu’il signifie en français à cause de l’imprécision de la préposition de : «Страстькженщинам» или «женскиестрасти» (je ne vous donne pas la réponse, à vous de le découvrir...). Ce roman expose les dépositions faites à la police par huit femmes qui ont connu un jeune homme victime d’un coup de fusil et qui prétendent toutes avoir voulu le tuer, ce qui est faux.

Les plus policiers des romans de Sébastien Japrisot sont Compartiments tueurs et Le passager de la pluie, et il est souvent présenté comme un auteur de romans policiers. Il s’agit plutôt de romans psychologiques, « d’angoisse », comme le dit la présentation citée plus haut : il expose les incohérences du mécanisme cérébral des personnages, et manifeste une sorte de misogynie car ses personnages féminins ont souvent un discours interrompu par des émotions non contrôlées. Japrisot refusait d’ailleurs de considérer, contrairement à l’opinion répandue, le roman policier comme un « genre mineur », il se comparait même à Balzac. Il a cependant influencé divers auteurs de polars, tels que Thierry Jonquet qui écrivit dans La Bête et la belle[2] : « J’admire Sébastien Japrisot. Ses constructions abstraites, rigoureuses, implacablement rationnelles et pourtant totalement folles, me laissent admiratif. Japrisot est sans doute un joueur d’échecs très doué. Mygale a été influencé par Piège pour Cendrillon, qui était un livre très construit, avec une logique folle. Japrisot m’impressionne beaucoup ! »

Quelques observations à propos des livres de Japrisot et de son style

Tout d’abord Sébastien Japrisot a la particularité d’avoir donné à plusieurs de ses livres des titres assez longs : La course du lièvre à travers les champs, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, Un long dimanche de fiançailles.

Son écriture est rapide : il a écrit certains de ses livres en deux semaines. En exergue il cite toujours Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, qui était mathématicien, profondément intéressé par la logique et qui construit son œuvre sur la négation de la logique, ou qui part d’une logique autre. C’est exactement ce que fait Japrisot qui, par exemple, dans Adieu l’ami (remarquablement adapté au cinéma avec Alain Delon et Charles Bronson) où deux bandits veulent dévaliser une banque la nuit, l’un pour y prendre quelque chose, l’autre pour y mettre autre chose. On a là un thème supplémentaire, celui des frères ennemis : chacun des protagonistes est obligé de consentir à la présence, et même la participation de l’autre ; maintenant ils se haïssent aux tripes, il n’y a qu’à les regarder. Autre exemple : L’été meurtrier nous montre l’histoire d’un meurtre motivé par une volonté de vengeance et qui se déroule selon une logique et non la logique. Autre exemple présent dans deux romans : La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil et Compartiment tueurs : un personnage parle à un autre du cadavre alors qu’il n’a pas encore été question de cadavre dans le récit, ce qui provoque une réaction d’incompréhension chez l’autre personnage : de quel cadavre parlez-vous ? La logique du français aurait imposé l’emploi d’un article indéfini : un cadavre [a été trouvé à tel endroit].

Cette différence est exprimée ici en français par l’article indéfini et c’est justement un des outils qu’utilise Japrisot dans son écriture : il joue avec la conscience du lecteur francophone, sa perception du monde, en utilisant des articles indéfinis à la place d’articles définis ou l’inverse. Pour un lecteur non francophone de naissance, surtout s’il lit Japrisot dans une traduction, cette nuance n’est peut-être pas perceptible à la première lecture et c’est la raison pour laquelle j’attire votre attention sur ce point.

Autre point grammatical avec lequel Japrisot joue : les temps des verbes. Il passe sans arrêt d’un temps à l’autre, du présent – qui actualise l’action sous forme journalistique – au passé, changeant aussi de registre de langue : passant apparemment sans raison du passé simple propre à un texte littéraire au passé composé caractéristique du récit parlé. Il alterne aussi langage familier, voire parfois ordurier, au risque de rebuter certains lecteurs, et langage soutenu. Il est évident que ce ne sont pas des maladresses mais des choix intentionnels.

Parmi les moyens qu’utilise Japrisot (outils que vous pouvez employer dans l’analyse de texte avec vos étudiants) figure l’oralité du discours ; il n’hésite pas à se passer du pas de négation, à recourir à la mise en relief avec reprise du pronom personnel en complément d’objet, par exemple dans L’été meurtrier : « J’ai dit d’accord. [...] Le piano mécanique, on l’a toujours. » ; aux répétitions comme dans le langage courant : « Je dis + citation (très souvent) ».

Par ces changements de logique et de ton, Japrisot fausse ainsi la perception qu’a le lecteur francophone, il est davantage qu’un simple conteur, il perturbe la façon dont le lecteur perçoit la narration, et c’est aussi un des éléments qui font qu’on a du mal à fermer ses livres.

Ce jeu autour de la grammaire française est particulièrement souligné dans les titres des chapitres de Piège pour Cendrillon :
J’assassinai
Я убила (совершенный вид – не связано с настоящим, литературная форма)
J’aurais assassiné
Я бы убила (в прошлом)
J’assassinerai
Я убью
J’ai assassiné
Я убила (совершенный вид – связано с настоящим, литературная форма)
J’assassine
Я убиваю
J’avais assassiné
Я убила (в прошлом, до определённого события)

Un des deux traducteurs russes de ce roman a traduit les titres des chapitres, l’autre a choisi la solution de facilité en ne les traduisant pas.
Par ailleurs, dans La passion des femmes, Japrisot agrémente le récit de fautes de français particulièrement comiques d’une des femmes, provoquant ainsi un effet humoristique difficile à reproduire en traduction. Chez lui le récit imprégné d’illogisme et à la forme cinématographique fait que le lecteur a toujours du mal à fermer le livre.
Pour toutes ces raisons je me permets d’affirmer : rien que pour lire Japrisot, cela vaut le coup d’apprendre le français ! Il offre un véritable plaisir de lecture. Et pour conclure, à propos de traduction il convient de noter que Japrisot a été traduit dans au moins 35 langues, c’est un des auteurs français du XXe siècle les plus traduits mais j’espère que vous le lirez en français !

[1] À propos de cette expression voir le magnifique recueil de biographies d’écrivains français humoristes et virtuoses de la langue de Fabrice Delbourg Les Jongleurs de mots, (L’Archipel/Écriture, 2008).

[2] La Bête et la belle, La bibliothèque Gallimard n° 12, 1998.
BRUNO BISSON
Interprète de conférence
Traducteur FR-RU-EN-DE
Docteur en lettres, enseignant à RGGU et au MGIMO Moscou (Russie)