Salut! Ça va?

Héritage immortel de Victor Hugo

2026-01-07 21:29 2025-10
Professeur agrégé, docteur ès Lettres, chercheur associé à l’université de Rouen-Normandie, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages consacrés aux auteurs du XIXème siècle, Gérard Pouchain est particulièrement passionné par Victor Hugo, le génie de la littérature française. Il est aussi biographe de Juliette Drouet, le grand amour de l’écrivain, dont il a publié des lettres et des souvenirs inédits. Commissaire de nombreuses expositions consacrées à Victor Hugo, il est également un éminent spécialiste des caricatures de l’écrivain. Il a publié un livre et donné des conférences sur le sujet intitulé « Victor Hugo par la caricature » où il a analysé l’image de l’auteur présentée dans la presse satirique.
Nous avons eu la chance et l’honneur de nous entretenir avec cet hugolien renommé.

Pouvez-vous dire comment est né votre intérêt particulier pour Victor Hugo et ses œuvres ?
Normand d’origine, j’avais rêvé de rédiger une thèse sur Maupassant. Mais, ayant accompagné une collection d’ouvrages invitant à des promenades littéraires en compagnie d’auteurs, j’ai véritablement découvert Victor Hugo lorsque j’ai rédigé deux ouvrages, l’un sur l’écrivain et la Normandie, l’autre sur l’écrivain et les îles anglo-normandes où il passa près de vingt ans en exil. Je n’ai pu rester insensible à ses interventions en faveur des Droits de l’Homme, des libertés, de l’enseignement, de la Paix, de la femme, des enfants, des misérables, de ses combats contre la peine de mort, etc. Je me suis donc naturellement tourné vers lui pour ma thèse.

Vous souvenez-vous de votre premier roman lu ?
Il me semble que ce fut Le dernier jour d’un condamné, roman écrit par Victor Hugo alors qu’il n’avait pas encore trente ans, et qui dénonce les horreurs de la peine capitale à un moment où personne ne la remettait en cause.

Quel roman de Victor Hugo vous tient surtout à cœur ? Pourquoi ?
Assurément, Les Travailleurs de la mer, roman publié en 1866, quatre ans après Les Misérables, et qui doit tout à l’exil du romancier dans l’île de Guernesey. Il est d’ailleurs dédié « au rocher d’hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l’île de Guernesey ». Comme on l’a justement écrit, ce roman, placé sous le signe de la fatalité, traite notamment du progrès technique. Il raconte la lutte héroïque du marin Gilliatt contre la mer afin d’extraire un steamer, doté d’un moteur d’une grande modernité, des rochers où il est venu s’encastrer. Son combat est d’autant plus titanesque qu’une récompense a été promise à qui ramènerait le bateau à bon port : la main de la nièce de l’armateur dont il est secrètement amoureux.

Qui parmi les personnages de l’écrivain vous a marqué surtout et pourquoi ?
Choix très, très difficile à faire, mais de façon sans doute surprenante j’ai retenu Petit-Gervais, qui n’apparaît que dans quelques pages des Misérables. L’épisode est connu :le petit ramoneur d’une dizaine d’années va laisser tomber une pièce de quarante sous, et Jean Valjean va mettre son pied dessus pour s’en emparer. En dépit des pleurs et des demandes de l’enfant, Jean Valjean garde la pièce et Petit Gervais, effaré, tremblant, ne peut que s’enfuir en courant. C’est alors que Jean Valjean prend conscience de ce qu’il a fait : « Je suis un misérable ! » Le moment est déterminant : il se promet de changer radicalement de vie. Et il tiendra parole. Sans Petit Gervais, Jean Valjean n’aurait pas connu la rédemption.

Avez-vous visité tous les lieux de mémoire en France liés à Victor Hugo ? Lequel, d’après vous, a le mieux gardé l’esprit de l’écrivain ? Lequel conseillez-vous surtout de visiter ?

Visiter tous les lieux de mémoire chers à Victor Hugo est impossible tant il a voyagé ! J’ai évidemment visité les huit maisons-musées qui lui sont consacrées :
- la Maison natale de Besançon dont la scénographie met en valeur ses combats en faveur de l’Homme,
- la Maison littéraire de Bièvres qui rappelle les vacances familiales passées dans la propriété de ses amis, les Bertin,
- la Maison de la place des Vosges, à Paris, où il reçut, de 1832 à 1848, les jeunes romantiques dont il était le chef de file,
- la Maison de Villequier, en bord de Seine, non loin de l’endroit où sa fille Léopoldine se noya et du cimetière où elle repose,
- la Maison de Passaïa, au Pays Basque espagnol où il connut des jours heureux avec sa chère Juliette Drouet, peu de temps avant d’apprendre, en lisant le journal, la mort de sa fille chérie,
- la Maison Victor Hugo de Vianden, au Grand-Duché de Luxembourg, qui rappelle notamment les séjours qu'il fit dans cette ville dominée par un vieux château qu’il a maintes fois dessiné,
- la Maison Victor Hugo de La Havane, qui fête cette année son vingtième anniversaire, où il ne vint jamais mais qui rappelle les prises de position de l’écrivain profondément engagé dans les luttes de son temps, qui soutint constamment le peuple cubain oppressé par les Espagnols.
J’ai gardé pour la fin l’endroit qui est encore « habité » par Victor Hugo : facé à l’océan, sa maison d’exil de Guernesey, Hauteville House, où il resta plus de quinze ans et qu’il aménagea à sa fantaisie. Son âme est encore dans chaque pièce. Le visiteur ne peut que faire sienne la définition qu’en a donné son fils Charles, « un autographe à deux étages ».

Avez-vous une citation préférée de l’écrivain ?
Une brève citation m’accompagne souvent : « Aimer, c’est agir ». Ce sont les derniers mots écrits par le poète, trois jours avant sa mort. Ces mots, Victor Hugo les a très souvent mis en pratique : notamment auprès des proscrits qui avaient dû fuir le despotisme pour se réfugier à Jersey, auprès des enfants pauvres de Guernesey qui ne mangeaient pas à leur faim et qu’il accueillait généreusement dans sa maison chaque semaine pour leur offrir un repas, auprès des mendiants, des prostituées, des « misérables », etc.

Vous avez beaucoup travaillé sur Victor Hugo et la caricature ?
J’ai beaucoup travaillé dessus, c’est un sujet peu abordé par les universitaires. Possédant une collection de plus de 400 caricatures originales de l’écrivain publiées dans la presse de son temps, j’ai pu les étudier de près, ce qui m’a valu d’être invité plusieurs fois en Chine pour des expositions, puis à Cuba, aux États-Unis et dans de nombreux pays d’Europe.

Parmi les caricatures, lesquelles sont les plus intéressantes, à votre avis, du point de vue artistique ou comme les documents historiques précieux ?
Le choix est d’autant plus difficile que Victor Hugo a été, de son vivant, l’objet de plus de mille caricatures. On peut citer les charges qui représentent le jeune poète, grosse tête et petit corps, chevelure léonine, qui incarne le mouvement romantique ; celles, notamment de Daumier, qui traduisent son entrée en politique : il est représenté, les bras croisés, le regard grave, décidé à défendre ses idéaux ; celles qui expriment sa solitude sur le rocher d'exil de Guernesey, qu’il met à profit pour rédiger ses œuvres majeures, comme Les Contemplations, Les Misérables, Les Travailleurs de la mer ; celles qui montrent un homme à la chevelure et à la barbe blanchies par le temps, mais qui a conservé toute son énergie pour dénoncer toutes les atrocités, tous les crimes commis contre l’homme.

Est-ce que Victor Hugo figure dans les programmes éducatifs aux collèges et lycées en France ?
L’œuvre de Victor Hugo est tellement vaste qu’on peut la rencontrer à tous les âges de la vie. Le poème sans doute le plus connu des petits collégiens commence par le vers célèbre
« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne », écrit quatre ans après la mort de sa fille Léopoldine. De tous les auteurs proposés aux épreuves anticipées de français pour le baccalauréat, c’est Victor Hugo qui revient le plus souvent et qui précède largement Flaubert, Voltaire ou Zola. Quant à l’université, on compte déjà plus de 1600 thèses sur Victor Hugo !

Je vous remercie pour cet entretien si intéressant !
Cette caricature, peut-être de Martin Disteli, est l’une des premières de Victor Hugo. Elle parut dans le journal La Charge le 27 janvier 1833.
L’orthographe HUGOTH fait évidemment allusion aux Goths, peuplade germanique, réputée pour sa barbarie.
Pour le caricaturiste, Victor Hugo est un barbare à la chevelure opulente, au front surdimensionné, avec quelques poils au menton qui symbolisent sa jeunesse.
Le médaillon gothique raille évidemment le goût du poète, défenseur du patrimoine du Moyen Âge. Les derniers mots de l’article qui accompagne la caricature méritent d’être reproduits : « Nous lui [Victor Hugo] avons assigné une place honorable parmi nos fous contemporains ».
Daumier réalise cette caricature pour le journal Le Charivari du 20 juillet 1849. Il veut illustrer la détermination (bras croisés, sourcils froncés, regard sombre) de celui qui s’est engagé en politique. Député qui a d’abord soutenu le futur Napoléon III, il s’est rapproché progressivement de la gauche. Les livres qui lui servent de piédouche rappellent que Victor Hugo doit sa notoriété à sa production littéraire. On remarque une nouvelle fois l’importance de son front démesuré par rapport à son corps. Faut-il y voir une relation avec la phrénologie, pseudo-science en vogue à cette époque, qui établissait une relation entre l’importance du front et le tempérament ?
La caricature de Montbard publiée dans le journal Le Gulliver du 19 mars 1868 n’est pas étrangère à la reprise d’Hernani à Paris quelques mois plus tôt. Bien que la pièce ait été jouée pour la première fois en 1830, Victor Hugo est toujours, pour le dessinateur, le chef de file du romantisme. On doit reconnaître que le dessin est plus une allégorie qu’une véritable caricature qui fait encore de Victor Hugo, près de quarante ans plus tard, le porte-étendard, le héros du romantisme. Ajoutons que c’est pendant son long exil (1852-1870) dans les îles de la Manche que, de plus en plus souvent, la caricature perd de son mordant, pour devenir une image valorisante de Victor Hugo qui incarne progressivement le Père de la République.