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Elsa Triolet: Âme russe, langue française

2026-01-07 21:03 2025-10
Nom précieux pour ceux qui aiment, avant tout, la culture russe. Beaucoup plus talentueuse que sa célèbre sœur Lili Brick, elle reste jusqu’à présent dans l’ombre de cette dernière. En observant les catalogues des grandes bibliothèques électroniques russes ou étrangères, vous trouverez rarement le nom d’Elsa Triolet sur leurs pages. Dans nos librairies il n’y a plus de livres de Triolet, sauf chez les bouquinistes. Et c’est un grand problème, une situation flagrante.
Plus d’un demi-siècle après sa mort, c’est l’heure de rendre hommage à Elsa Triolet, écrivain, la première femme à avoir reçu le prix Goncourt, celle par qui se rencontraient les littératures russe et française.

Loin de la Patrie

Née à Moscou le 12 septembre 1896, Ella Yourevna Kagan apprend le français dès l’âge de six ans. En 1915, elle commence des études d’architecture et fréquente de nombreux intellectuels russes comme Khlebnikov, Pasternak et Chklovski. Ella participe à des réunions littéraires et aux fêtes futuristes. En 1917, alors qu’éclatent les troubles révolutionnaires, la jeune étudiante rencontre André Triolet, officier français en mission. Ils décident de rejoindre la France dès qu’Ella aura fini ses études. Ella quitte la Russie avec sa mère (son père est mort en 1915) sur un paquebot qui les emmènera, au terme d’un voyage pénible, à Londres où André Triolet les attend. Le mariage a lieu le 20 août 1919 à Paris. Très vite, cette même année, ils doivent partir (en octobre) pour Tahiti où ils envisagent d’acheter une plantation. Mais leurs relations bientôt se dégradent. En 1921, Elsa séjourne en France, dans un état psychologique proche de la dépression et finit par se séparer d’André Triolet.

De quoi se compose Paris des années 1920 ? – Il est composé de Russes. Dans le cinéma, la peinture, la littérature, les ballets, les noms russes sont nombreux. Les ressortissants russes vivaient une vie de bohème, toujours sans argent. Ils trouvaient à se loger dans des mansardes et mangeaient des marrons, denrées peu coûteuses. À Paris, dans les cafés de Montparnasse, on discutait des dernières nouvelles reçues de la Patrie, on attendait des changements en mieux, on déclamait des poésies, on se disputait. Dans ces lieux, les Russes passaient trop de temps et on pouvait apercevoir, entre autres, Ilya Ehrenbourg lisant une lettre « Café Coupole, adressée à un monsieur le plus déchevelé ».

En 1921, Ernest Hemingway était arrivé à Paris en tant que correspondant exclusif du journal Toronto Star. Le 25 février 1922, il écrivait dans son reportage : « Paris est plein de Russes. Ils se baladent à travers la ville en étant persuadés, comme des enfants, que tout ira mieux. C’est charmant la première fois, mais cela vous rend fou après quelques mois ». Elsa faisait partie de ce monde, mais elle était insatisfaite de ce mode de vie. Dans ses Mille regrets (1942) elle écrivait : « J’ai compris : ce qu’ils avaient, ce que j’ai, c’est la nostalgie. Il y avait une ville. Il y avait une maison. Il y avait tout un réseau de gens, d’occupations, de rapports humains. Il y avait des points fixes qu’on pouvait retrouver sûrement : une amitié, un livre, un sourire, une rue... ». Ici – rien de cela. Dans les conditions d’émigration que connut la première vague, la majorité des talents n’avait pas la possibilité d’évoluer, de s’épanouir, étouffés par les maladies, la pauvreté et l’attitude inhospitalière des autochtones. Il y avait peu d’histoires de réussites, mais beaucoup de déception. Il suffit de rappeler le destin tragique d’Irina Knorring dont les poèmes n’ont laissé aucune trace dans les annales de l’Émigration russe littéraire, mais il a été compris comme un exemple de la souffrance des émigrés russes.

Un amour pour la vie

Mais une autre étoile brillait dans le ciel d’Elsa, elle en connaissait le prénom – Louis. Le 6 novembre, à 5 heures (c’est une heure précise), son roman d’amour avec Louis Aragon allait commencer pour durer plus de 42 ans. C’était une grande nouvelle pour que tout le monde le sache. Elsa la future célèbre écrivaine française n’était plus Elsa une des émigrées russes de la première vague. L’amour d’Aragon pour Elsa est assez extraordinaire. Bien que réciproque, cet amour aura été (mais chez Elsa aussi) constamment douloureux, mais d’une douleur liée à l’intensité de son sentiment pour elle. C’est cette intensité qui frappe d’abord, présente dans tous les poèmes qu’il lui offre. Cet amour est une passion qui transforme son objet en idole et qui, peut-on dire, ne fait qu’un avec l’existence même de l’amant : il s’est remis à vivre quand il l’a rencontrée et qu’il est tombé immédiatement amoureux d’elle, et on a l’impression, non : la certitude irrécusable qu’il ne pouvait désormais exister sans elle. Des livres comme Le fou d’Elsa ou Les chambres (alors qu’il pressent qu’elle va mourir) le disent magnifiquement.

Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin, minuit, midi
Dans l’enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C’était hier que je t’ai dit,
Nous dormirons ensemble.
C’était hier et c’est demain
Je n’ai plus que toi de chemin
J’ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l’amble
Tout ce qu’il a de temps humain
Nous dormirons ensemble.

Après un voyage important en Belgique, Aragon et Elsa s’installent 5, rue Campagne Première à Paris. C’est la période où ils ont des rapports constants avec les surréalistes, la période où Elsa Triolet fabrique des colliers et Louis Aragon tente de les vendre aux grands couturiers et bijoutiers. À la mi-juin 1932, le couple s’installe à Moscou et vit avec peu de moyens à l’hôtel Luxe. En août, voyage dans l’Oural. En février, parution en extraits de Colliers d’Elsa Triolet (en russe). En décembre 1934, parution aux Éditions d’État du Voyage au bout de la nuit, de Céline (1933 en France), traduit par Elsa. Elle traduit également Mon Paris d’Ehrenbourg, fait des reportages et débute dans le journalisme de mode. Elle accompagne Aragon dans tous ses déplacements en URSS, notamment lors du Congrès des Écrivains soviétiques (17 août-1er novembre) lors duquel Aragon et Elsa sont reçus par Gorki. Dès cette époque, Elsa et Aragon deviennent des médiateurs de la poésie et de la littérature soviétique en France. 1936, Elsa traduit Les cloches de Bâle en russe.

La langue russe, intrinsèquement liée à la littérature nationale, a été le composant de l’identité nationale pour les émigrés. Les anciens considéraient qu’il était de leur devoir de tout faire pour la préserver dans ce milieu étranger. Les jeunes, même si majoritairement ils continuaient à écrire en russe, avaient une approche moins conservatrice vis-à-vis de la langue et de l’orthographe. Par ailleurs, certains jeunes comme Elsa, Henri Troyat et les autres ont fini par abandonner le russe dans leurs écrits. Alors, c’est l’époque où Elsa commence à écrire ses romans en français. C’était une situation difficile, bien qu’elle maîtrise le français en n’ait pas de problèmes dans la communication quotidienne. Mais ce n’était pas suffisant pour écrire des livres. Pendant de nombreuses années, elle apprit beaucoup grâce à une expérience linguistique. Son intégration dans la littérature française fut pénible. De plus en plus, Aragon devenait un poète reconnu. Son talent a été apprécié par les journalistes, ainsi que par les critiques. Et Elsa se posait une question difficile : est-ce que l’on publiait ses romans comme ceux d’une écrivaine talentueuse ou bien que comme de l’épouse de Louis Aragon ?

La seconde guerre mondiale

L’éclatement de la seconde guerre mondiale et la défaite française de juin 1940 contraint le couple à se déplacer vers le sud de la France (Nice où se trouvent également de nombreux auteurs et artistes comme Henri Matisse) puis dans la Drôme (Saint-Donat) où ils se cachent sous le nom de Monsieur et Madame Andrieux. Considérant que l’on peut agir aussi par l’écriture, Elsa Triolet publie légalement plusieurs œuvres tout en participant activement à la Résistance dans la Drôme. Cet engagement est d’autant plus courageux qu’Elsa Triolet, née Kagan et d’origine juive, encourait elle-même de grands dangers : « comme le montre cet ordre du lieutenant SS Heinz Röthke, l’un des responsables du commandement de la Gestapo et du SD en France, conservé au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), daté du 21 mars 1944, qui demande au commandeur de la Gestapo de Marseille (contrôlant la région d’Avignon) d’arrêter « immédiatement ... la juive Elsa Kagan dite Triolet, maîtresse d’un nommé Aragon également juif » (Delranc Gaudric Marianne, « 1945 : Elsa Triolet, première femme à obtenir le Prix Goncourt », La Pensée, 2020/3). Des épisodes autobiographiques de ces années de Résistance sont mentionnés dans Le premier accroc coûte deux cents francs, pour lequel Elsa Triolet obtient le Prix Goncourt. Un cas sans précédent. C’était la première fois que cette haute distinction avait été décernée à une femme, de plus à une personne pour qui la langue française n’était pas la langue maternelle.

Film « Normandie-Niémen »

En 1946, Elsa Triolet travaille pour le compte des Lettres Françaises et couvre le Procès de Nuremberg : son reportage sera publié sous le titre La Valse des juges. Et la même année, Elsa entame l’écriture du scénario du film sur l’escadrille « Normandie-Niémen ». Le premier scénario a été écrit en 1947, mais cette année-là « la guerre froide » a commencé. La partie française trouvait l’idée du film intempestive. Dans l’idée de la scénariste, la plupart des tournages en extérieur devaient avoir lieu en URSS, dans les endroits liés aux combats aériens du régiment de chasse : Moscou, Toula, Oriol et les Baltes. En URSS, on avait reçu cette idée avec une grande précaution et en contrepartie il avait été proposé de filmer la nature sans acteurs et d’intégrer Constantin Simonov dans les membres des réalisateurs du film, comme co-auteur d’Elsa Triolet. Le film avait été pris sous le contrôle des Ministères des Affaires étrangères des deux pays. Les pilotes du régiment ont pris part au travail et leurs avis se sont démembrés en parts égales.

Par exemple, le colonel Louis Delfino, le dernier commandant de l’escadrille, a écrit dans son rapport sur le scénario : « Les Russes sont représentés comme des chevaliers sans peur et sans reproche, sans le moindre défaut. Et bien qu’ils soient vraiment tels, les Français, par rapport à eux, avaient l’air pâles et mornes ». Les uns trouvaient le futur film trop sec et documentaire, les autres, au contraire, très fantaisiste et léger. Le capitaine Constantin Feldzer, qui avait fondamentalement aimé le scénario, considérait qu’Elsa avait été passionnée par le côté romantique des héros.

D’ailleurs, toutes les parties demandaient de retirer du scénario la scène d’amour. En effet, l’histoire de la vie de la secrétaire de Normandie-Niémen, Nina Gortchakova, était surtout triste. Elle est tombée amoureuse d’un pilote français et elle a péri en 1944. Cette partie avait dérangé tous les pilotes si bien qu’on était même sur le point de donner des pseudonymes aux aviateurs français d’une part et d’autre part d’intégrer, dans l’ensemble des créateurs du film, un des anciens pilotes pour être plus authentique.

Le pilote de l’escadrille Normandie-Niémen Jacques André, qui avait reçu le titre de Héros de l’Union Soviétique avait écrit : « Les pilotes qui mouraient à l’hôpital ne prononçaient jamais de monologues longs, loquaces et absurdes ». Finalement, le studio « Azur » avait rompu le contrat avec Triolet « jusqu’à l’obtention de l’acception entre les scénaristes et les pilotes de l’escadrille ».

En 1957, Mosfilm avait proposé de revenir sur le travail qui avait été fait, avec Franco-London-Film (Alkam-Films-Paris). Alexandre Kamenka, « émigré blanc », était devenu producteur du premier film franco-russe et a accepté à contrecœur la participation d’Elsa Triolet, mais il avait invité un autre scénariste. Kamenka n’avait même pas inclus Elsa dans la liste des candidats pour l’obtention du visa soviétique. Ce voyage avait été entrepris pour filmer quelques scènes en Russie. Elsa avait écrit à Simonov qui, dans ses lettres l’appelait toujours « Ella Yourievna ». En réponse, ce dernier avait fait faire les invitations, à destination de l’URSS, pour Aragon et Triolet. Sur place, Elsa restait toujours sur le plateau de tournage et elle avait fait le nécessaire pour que la partie russe soit bien représentée dans ce film. C’est elle qui avait insisté également pour que la chanson « Tatiana » écrite par Simonov figure dans ce film. Jean Dréville, réalisateur, se souvenait d’Elsa : « Elle était trop difficile, on n’a jamais eu la possibilité de discuter avec elle. » Le point fort de l’écrivain n’était pas seulement sa connaissance du russe, sa langue maternelle, mais aussi le fait qu’une grande quantité de documents soviétiques sur Normandie-Niémen avait été personnellement collectée pour Elsa par Ilya Ehrenbourg. Triolet n’aimait pas ce nouveau scénario, dans lequel la Russie a été montrée misérablement. De plus, Dréville insistait sur la réalité impossible : il pensait que les personnes nobles existaient parmi les nazis. Mais pour Elsa, tous les nazis étaient des monstres et assassins. Elle exigeait aussi la correction de la phrase « Oriol est pris, les Russes ont avancé à quelques kilomètres ». À son avis, il fallait écrire : « Oriol est LIBÉRÉ. NOUS avons avancé à quelques kilomètres. » Le moment le plus fondamental. Malheureusement, on n’a changé cette phrase que dans une seule partie. Le mot « NOUS » n’a pas plu au réalisateur, pour qui l’armée soviétique ne pouvait pas devenir « NOUS ».
La tension grandissait. En juin 1958, toute l’équipe de tournage avait écrit une lettre à Simonov dans laquelle on l’informait que la vie du film était en danger à cause du caractère implacable de Triolet. Le Ministère de la cinématographie l’avait invitée à Moscou où on lui a fait comprendre que sa présence, sur le plateau de tournage, était indésirable. Elle écrivait : « Je me sens malade. Pendant 10 ans, j’ai épuisé mes nerfs pour créer un film honorable, estimable et sincère. Mais personne ne m’écoute, ne me croit et ne respecte ni mon travail, ni mes cheveux blancs. Je ne peux plus continuer. » Elsa Triolet revient en France, mais son nom était resté parmi les auteurs du film.
Le film est sorti en 1960 et présenté au festival de Cannes. Il obtient un tel succès en France et en Belgique que dans la revue Express on a inséré une caricature amicale de Charles de Gaulle et Nikita Khrouchtchev habillés en tenues des pilotes de l’escadrille Normandie-Niémen.

La France se souvient d’Elsa

En 1951, Aragon a offert un cadeau magnifique à sa chérie : une maison où ils pourraient passer leurs week-ends et leurs jours fériés dans la nature, loin de l’agitation parisienne. C’est un ancien moulin dont les fondations datent du XIXe siècle, même si son implantation remonte au XIIIe siècle. Dans le grand salon, la cage de la roue reçoit toujours la chute d’eau, même si la roue elle-même a depuis longtemps disparu. De la canne posée sur la cheminée à l’éphéméride arrêté à la date du 16 juin 1970, tout dans les six pièces habitées par Aragon et Elsa est resté tel qu’il était. Les impressionnantes bibliothèques renferment plus de 30 000 ouvrages, legs d’Aragon à la nation française en 1976. C’est dans cette maison qu’Elsa a terminé « son chemin », en laissant son ami et époux Louis Aragon avec un cœur brisé pour toujours. Elle voulait être enterrée dans le parc de leur propriété, mais comme c’était interdit par la loi, Aragon avait demandé la permission au Président de la république, car il espérait, un jour, rejoindre sa femme. Cette permission lui avait été accordée. Leur tombe se trouve dans le jardin de la maison. C’est vraiment un endroit où l’on trouve la paix pour le repos éternel.
La France se souvient d’Elsa. En 1994, le musée Aragon et Triolet a été ouvert au public dans leur maison en Saint-Arnoult-en-Yvelines. En 2021, la poste française a émis un timbre consacré à l’écrivaine.
On peut être « une ancienne Moscovite », mais on ne peut jamais être « une ancienne Russe ». Elsa Triolet, une Française à l’âme russe, a traduit en français les œuvres de Tchékhov, Gogol, Maïakovski. En 1965, a été publiée « La poésie russe : Anthologie réunie et publié sous la direction d’Elsa Triolet ». On peut y trouver les poèmes de Lomonossov, Pouchkine, Block, Tsvetaïeva, Simonov, Tvardovski et beaucoup d’autres. En 1967, l’écrivaine reçut la décoration soviétique Ordre de l’Honneur.
J’aime à croire que la Russie, où les livres de Triolet ne sont plus souvent réédités depuis longtemps, se souviendra de sa fille fidèle et talentueuse, qui s’est trouvée fatidiquement à l’étranger, mais qui a consacré toute sa vie à sa vraie Patrie et à la gloire de la Russie.

Sources utilisées :
https://blogs.mediapart.fr/yvon-quiniou/blog/160818/importance-daragon-eclaire-par-philippe-forest
https://www.persee.fr/doc/russe_1161-0557_2011_num_36_1_2442
https://louisaragon-elsatriolet.fr/2005/04/04/biographie-sommaire-delsa-triolet/
https://gallica.bnf.fr/accueil/fr/html/elsa-triolet-lecrivaine-derriere-la-muse
Сергей Дыбов. Подлинная история авиаполка «Нормандия-Неман». Москва. Алгоритм. 2017.
Хелен Раппапорт. Русская эмиграция в Париже. Эксмо. 2024.
Elena ZOUÉVA
Expert du projet de la mairie de Moscou « Longévité moscovite »
Moscou (Russie)