Loin de la Patrie
Née à Moscou le 12 septembre 1896, Ella Yourevna Kagan apprend le français dès l’âge de six ans. En 1915, elle commence des études d’architecture et fréquente de nombreux intellectuels russes comme Khlebnikov, Pasternak et Chklovski. Ella participe à des réunions littéraires et aux fêtes futuristes. En 1917, alors qu’éclatent les troubles révolutionnaires, la jeune étudiante rencontre André Triolet, officier français en mission. Ils décident de rejoindre la France dès qu’Ella aura fini ses études. Ella quitte la Russie avec sa mère (son père est mort en 1915) sur un paquebot qui les emmènera, au terme d’un voyage pénible, à Londres où André Triolet les attend. Le mariage a lieu le 20 août 1919 à Paris. Très vite, cette même année, ils doivent partir (en octobre) pour Tahiti où ils envisagent d’acheter une plantation. Mais leurs relations bientôt se dégradent. En 1921, Elsa séjourne en France, dans un état psychologique proche de la dépression et finit par se séparer d’André Triolet.Un amour pour la vie
Mais une autre étoile brillait dans le ciel d’Elsa, elle en connaissait le prénom – Louis. Le 6 novembre, à 5 heures (c’est une heure précise), son roman d’amour avec Louis Aragon allait commencer pour durer plus de 42 ans. C’était une grande nouvelle pour que tout le monde le sache. Elsa la future célèbre écrivaine française n’était plus Elsa une des émigrées russes de la première vague. L’amour d’Aragon pour Elsa est assez extraordinaire. Bien que réciproque, cet amour aura été (mais chez Elsa aussi) constamment douloureux, mais d’une douleur liée à l’intensité de son sentiment pour elle. C’est cette intensité qui frappe d’abord, présente dans tous les poèmes qu’il lui offre. Cet amour est une passion qui transforme son objet en idole et qui, peut-on dire, ne fait qu’un avec l’existence même de l’amant : il s’est remis à vivre quand il l’a rencontrée et qu’il est tombé immédiatement amoureux d’elle, et on a l’impression, non : la certitude irrécusable qu’il ne pouvait désormais exister sans elle. Des livres comme Le fou d’Elsa ou Les chambres (alors qu’il pressent qu’elle va mourir) le disent magnifiquement.La seconde guerre mondiale
L’éclatement de la seconde guerre mondiale et la défaite française de juin 1940 contraint le couple à se déplacer vers le sud de la France (Nice où se trouvent également de nombreux auteurs et artistes comme Henri Matisse) puis dans la Drôme (Saint-Donat) où ils se cachent sous le nom de Monsieur et Madame Andrieux. Considérant que l’on peut agir aussi par l’écriture, Elsa Triolet publie légalement plusieurs œuvres tout en participant activement à la Résistance dans la Drôme. Cet engagement est d’autant plus courageux qu’Elsa Triolet, née Kagan et d’origine juive, encourait elle-même de grands dangers : « comme le montre cet ordre du lieutenant SS Heinz Röthke, l’un des responsables du commandement de la Gestapo et du SD en France, conservé au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), daté du 21 mars 1944, qui demande au commandeur de la Gestapo de Marseille (contrôlant la région d’Avignon) d’arrêter « immédiatement ... la juive Elsa Kagan dite Triolet, maîtresse d’un nommé Aragon également juif » (Delranc Gaudric Marianne, « 1945 : Elsa Triolet, première femme à obtenir le Prix Goncourt », La Pensée, 2020/3). Des épisodes autobiographiques de ces années de Résistance sont mentionnés dans Le premier accroc coûte deux cents francs, pour lequel Elsa Triolet obtient le Prix Goncourt. Un cas sans précédent. C’était la première fois que cette haute distinction avait été décernée à une femme, de plus à une personne pour qui la langue française n’était pas la langue maternelle.Film « Normandie-Niémen »
En 1946, Elsa Triolet travaille pour le compte des Lettres Françaises et couvre le Procès de Nuremberg : son reportage sera publié sous le titre La Valse des juges. Et la même année, Elsa entame l’écriture du scénario du film sur l’escadrille « Normandie-Niémen ». Le premier scénario a été écrit en 1947, mais cette année-là « la guerre froide » a commencé. La partie française trouvait l’idée du film intempestive. Dans l’idée de la scénariste, la plupart des tournages en extérieur devaient avoir lieu en URSS, dans les endroits liés aux combats aériens du régiment de chasse : Moscou, Toula, Oriol et les Baltes. En URSS, on avait reçu cette idée avec une grande précaution et en contrepartie il avait été proposé de filmer la nature sans acteurs et d’intégrer Constantin Simonov dans les membres des réalisateurs du film, comme co-auteur d’Elsa Triolet. Le film avait été pris sous le contrôle des Ministères des Affaires étrangères des deux pays. Les pilotes du régiment ont pris part au travail et leurs avis se sont démembrés en parts égales.