Salut! Ça va?

À la mémoire d’Elie Wiesel

2025-08-10 11:54 2025-06
Parmi les écrivains de la littérature concentrationnaire française, Elie Wiesel, lauréat du prix Nobel de la paix en 1986, est incontestablement le plus grand et le plus connu. Tout en voulant informer le monde de l’horreur du camp d’Auschwitz, il nous a raconté sa propre histoire, celle d’un Juif orthodoxe vivant dans une petite ville de l’Europe de l’Est, voué à la mort pendant la Deuxième Guerre mondiale. Mais au-delà de son histoire personnelle, il s’est choisi la vocation littéraire qui a rapproché, par des dizaines d’œuvres littéraires, chacun de ses lecteurs de la tragédie incroyable et impensable de notre temps.
Pour comprendre Elie Wiesel, il faut tout d’abord le comprendre pour ce qu’il est, c’est le camp d’Auschwitz qui a fait de lui un témoin et un messager de la Shoah – l’extermination du peuple juif. En tant que survivant du massacre, il a expérimenté dans le plus intime de son être la disparition totale du monde juif où il vivait. Toutes ses œuvres sont donc à découvrir avant tout sous l’angle du témoin. Tous ses romans, ses essais, ses dialogues et ses discours forment un cercle centripète autour de l’événement de la Shoah.
En 1986, à la cérémonie de la remise du prix Nobel de la paix à Oslo, il a dit : « Certes, étant Juif, profondément ancré dans la mémoire et la tradition éthique de mon peuple, mon premier souci va aux crises et conflits juifs, aux besoins juifs, aux craintes juives. C’est naturel : j’appartiens à une génération traumatisée qui a vécu la solitude et l’abandon de notre peuple ».
À Auschwitz, la peine et la douleur des déportés, ces expériences inutiles, cette combinaison avec le froid et la faim, avec l’horreur et la mort, avec la souffrance et le désespoir, ont dépassé notre imagination. Par la publication du récit La Nuit, Elie Wiesel est devenu un vrai héraut de la description de la Shoah. Durant toute sa vie, ce chantre de la mémoire et de l’histoire nous a inlassablement rappelé ce qu’était le génocide du peuple juif et s’est insurgé contre ceux qui niaient l’évidence ou prêchaient l’oubli. Dans ses œuvres, le messager et le message ne font qu’un.

La Nuit : un cauchemar

Son premier livre, La Nuit, est un témoignage, mais aussi plus que cela, car au-delà de la description des faits historiques se dessine l’aventure d’une âme qui a cru que pour un temps, Dieu avait été massacré. Mais ce qui est le plus insupportable, c’est la réalité de Dieu et celle d’Auschwitz, inconciliables, et pourtant toutes les deux existantes. Dans le camp, Wiesel commence à se révolter contre sa croyance religieuse quand il voit ses compatriotes réciter pieusement le kaddish – la prière pour les morts. Il ne peut pas accepter que l’on répète : magnifié et sacrifié soit votre nom. Il ne peut pas prier Dieu pour l’horreur qu’il a vue ni accepter cette religion. Le camp de concentration nazi a provoqué son interrogation métaphysique au fond de son cœur.
Quand Wiesel a été transporté de Birkenau à Auschwitz, sa longue nuit commence. Mais cette longue nuit n’est pas seulement réservée à Wiesel, mais aussi à tous les Juifs venant de tous les coins d’Europe, de France, de Pologne, de Tchéquie, de Russie, des Pays-Bas ou de Grèce. La déportation est devenue un sacrifice que le peuple juif a le « privilège » de subir à cause de la perte du droit de naissance et qu’ils doivent le subir sans aucun choix.
Sous la plume de Wiesel, les camps de concentration nazis ont été décrits comme fléaux tombés sur la tête du peuple juif. La déportation a été considérée comme une part intrinsèque, une longue série d’incidents dans l’histoire du peuple juif – histoire du peuple martyrisé. Il veut nous donner une vraie information, une interrogation approfondie, une mise en question, une nouvelle méditation métaphysique, sur le Bien, sur le Mal, et sur l’Homme lui-même etc. Dans ce récit, l’auteur n’a pas transformé ses expériences, il a raconté et a narré tout simplement : « Dans un ultime moment de lucidité, il me semble que nous étions des âmes maudites errant dans le monde du néant, des âmes condamnées à errer à travers les espèces jusqu’à la fin de leur génération, à la recherche de leur rédemption, en quête de l’oubli sans espoir de le trouver ».
La Nuit est un livre hanté, un récit extrême, livre d’entre les morts, de l’enfer sur la Terre. Car dans les camps de concentration nazi, il est incapable de penser à quoi que ce soit, le système nazi consiste à rendre tous les prisonniers physiquement et moralement incapables. Tout comme le dit l’auteur dans ce récit : « L’instinct de conservation, d’autodéfense, l’amour-propre, tout avait fui ». Après La Nuit, Wiesel a publié L’Aube et le jour. Ces trois livres ont composé « le monument invisible » qu’il a élevé à la mémoire des victimes juives.

La Ville de la chance : description de la folie

La ville de la chance est en effet une œuvre portant sur la folie. Son exergue est tiré des Possédés de l’écrivain russe Dostoïevski : « J’ai un plan : devenir fou ». En 1943, il faut être fou pour croire en la puissance de l’homme sur son destin. Il faut être fou pour croire à la victoire de l’esprit sur les forces du Mal, pour envisager la possibilité d’une rédemption, d’un réconfort. Il faut avoir perdu ou sacrifié la raison pour croire en Dieu, pour croire en l’homme. La folie n’est rien d’autre qu’une sorte de libération de l’esprit : « La folie représentait toujours une porte donnant sur la forêt, sur la liberté où tout est permis, possible. Là, A ne précède pas B, les enfants naissent vieillards, le feu engendre le froid et la neige se fait source de désir. Là, les bêtes sont douées d’intelligence humaine et les démons font preuve du sens de l’humour. Là, tout est élan, passion et chaos ».

Dans la plupart des œuvres de Wiesel, il y a souvent deux sortes de folies étroitement liées. L’une est ce qu’Abraham Heschel a appelé la « folie morale », soit celle des prophètes hébreux, que Wiesel a qualifiée de la « folie mystique ». Cette folie caractérise ceux que le monde « rationnel » considère comme fous, parce qu’ils vivent dans un univers aux visions différentes des nôtres et qu’ils provoquent les hommes au nom de leurs visions. Ils sont porte-paroles de Dieu et transmettent des vérités que chacun a besoin d’entendre. Ils contribuent de façon particulière au bien-être de l’homme. L’autre folie est celle que l’on nomme en général la « folie clinique », c’est-à-dire une perte totale de tout contact avec l’environnement. C’est le cas où le malade a perdu toute possibilité de réagir ou de communiquer avec son milieu.

Si l’on parle de manière relative, du point de vue de la qualité littéraire, La ville de la chance est une des œuvres les plus réussies de Wiesel. Dans ce roman, il nous a raconté que Michaël, un jeune rescapé d’Auschwitz, retourne dans son pays natal après la libération des camps de concentration nazis. Michaël veut savoir pourquoi les spectateurs étaient indifférents et apathiques envers la soif de sa sœur au cours du rassemblement des victimes sur la place. Par l’interrogation, Wiesel veut bien nous faire comprendre la différence entre la haine et le mépris. À ses yeux, les spectateurs n’ont pas de sentiment, ils ne sont plus des hommes, ils ne méritent que le mépris.

Réflexion

Grâce aux efforts inlassables de Wiesel, nous avons une connaissance claire sur les camps de concentration nazi. Par rapport à Auschwitz, L’Enfer de Dante ne semble être qu’une fantasmagorie, et La Maison des morts de Dostoïevski n’est plus qu’un pauvre épouvantail à moineaux. Auschwitz est la fracture de notre histoire et de notre pensée, car il a irrémédiablement brisé les prétentions de la pensée humaine, et pour ainsi dire, divisé l’histoire et la pensée entre un avant et un après. Auschwitz est un Mal sans rémission. Ce crime inqualifiable ne pourra jamais être oublié. L’Holocauste ne peut jamais être considéré comme un sujet usé. Face aux drames qui se sont passés en Europe ces dernières années, nous constatons que notre monde est toujours en danger, bien qu’il soit éclairé de plus en plus par la raison, et marche de plus en plus vers la justice et la liberté. Les menaces pèsent toujours sur notre Terre. Néanmoins, nous devons pratiquer l’idée du « pardon » préconisé par Wiesel, être toujours optimistes, tout en espérant un bon avenir et croire en l’homme. Et tant qu’il y aura des hommes, il y aura de l’espoir. C’est l’Homme qui fera venir les temps messianiques. Une condamnation totale de l’espèce humaine serait vaine. Il n’y a pas d’autre salut, pas d’autre issue que d’œuvrer pour un monde meilleur. À cette condition, le traumatisme des années de guerre s’atténuera.
LIU Chengfu
professeur de l’Université de Zhejiang Yuexiu
professeur de l’Université de Nanjing
(Chine)