L’URSS l’a élevé au titre de « Héros de l’Union Soviétique » en 1964. Il s’agit de la plus haute distinction militaire honorifique décernée par l’URSS. En Ukraine, son village natal porte son nom. Un musée lui est même dédié depuis 1972. Son épopée nordiste a fait l’objet d’un film (Les prisonniers de Beaumont, de Yuri Lyssenko) et d’un roman (Le jeune homme à la rose d’André Pierrard, paru aux Presses de la Cité en 1969).
A la tête d’un bataillon de plusieurs dizaines de partisans, Vassili Porik, évadé d’un camp de travail du Nord de la France, a combattu, les armes à la main, les nazis et leurs alliés pétainistes et ainsi contribué à la libération du territoire.
Il est l’une des figures emblématiques de la résistance soviétique en France. Né en 1920 à Solomirka, à environ de 250 km de Kiev en Ukraine soviétique, Vassili Porik est issu d’une famille de paysans. Après des études dans un collège agricole, il entame une formation à l’école d’infanterie de Kharkov. Il en sort en 1941 avec le grade de lieutenant. Il adhère alors au Parti communiste d’Union soviétique.
En juin 1941, l’Allemagne nazie lance son offensive contre l’URSS (Opération Barbarossa). Cet été-là, les forces soviétiques sont défaites à la bataille de la poche d’Ouman dont la prise ouvre la route de Kiev aux Allemands. Blessé, Vassili Porik regagne son domicile. Un peu plus tard, il aurait été arrêté par la Gestapo, puis, dans le courant du deuxième semestre 1942 ou début 1943, déporté dans le Nord-Pas-de-Calais.
Il est transféré au camp de Beaumont-en-Artois, près d’Hénin-Liétard (aujourd’hui Hénin-Beaumont) dans le Pas-de-Calais. Il fait partie de la dizaine de camps bâtis par les compagnies minières à la demande des Allemands. Soucieux de relancer la production charbonnière en vue d’alimenter la machine de guerre teutonne, l’occupant y déporte dès juillet 1942 plusieurs centaines de requis ukrainiens (Ostarbeiter). Ces derniers y seront rejoints, dès l’automne, par des prisonniers de guerre soviétiques et serbes. D’emblée, des tracts du Parti communiste français invitent la population à manifester sa solidarité matérielle par le don de nourritures et de vêtements avec cette main-d’œuvre surexploitée. Des rapports de police font rapidement état d’évasions. Pris en charge par les Francs-tireurs et partisans (FTP), un mouvement de résistance d’obédience communiste, les évadés trouvent refuge, dans le « maquis des corons », chez les habitants au cœur des cités minières, dans les bois comme à Olhain dans le Bruaysis ou au fond des fosses.
Surveillés par des « gardes wallons » proches de Rex, le mouvement collaborationniste belge de Léon Degrelle, les déportés du camp de Beaumont-en-Artois travaillent pour les compagnies des Mines de Drocourt et de Dourges. C’est pour cette raison que Vassili Porik sera, bien des années plus tard dans la littérature, affublé du sobriquet de « Russe de Drocourt » bien qu’il ne fût pas russe, mais ukrainien. En effet, tant l’occupant que les Houillères et les populations du cru dénomment « russes » tous les prisonniers militaires soviétiques quelles que soient leurs nationalités, et « ukrainiens » l’ensemble des requis soviétiques.
Vassili Porik n’exerce pas comme mineur. Au camp, il assume la fonction d’Oberkapo en charge de l’encadrement de ses compagnons d’infortune. Son autorité naturelle, son charisme, sa maîtrise de l’allemand font de lui l’homme de la situation, estime sans doute l’administration du camp. Ce choix se retournera contre elle. Compte tenu de ses responsabilités, la possibilité lui est offerte de sélectionner des personnes fiables susceptibles d’intégrer les rangs de la Résistance. Très vite, Vassili Porik met en effet à profit sa fonction pour y organiser un groupe de partisans, en lien avec les FTP dont le chef local est Victor Tourtois. Les vols de matériels sur les carreaux de fosse, de dynamites au fond des puits se multiplient. Hors du camp dont les déportés s’échappent provisoirement de nuit, ceux-ci entreprennent des actions de sabotage dès l’automne 1943. Fin 1943 ou début 1944, Vassili Porik s’en évade définitivement et entre dans la clandestinité. Il est alors hébergé par Émilie et Gaston Offre, tous deux résistants communistes, à leur domicile de la rue Jules-Ferry à Hénin-Liétard. Vassili Porik entreprend alors d’organiser à grande échelle la fuite des militaires soviétiques ou des civils ukrainiens raflés, tous susceptibles de nourrir les rangs de la Résistance.
Le 24 avril 1944, des partisans guidés par Vassili Porik attaquent ainsi le camp de Beaumont. Une dizaine de « gardes wallons » et trois collaborateurs dits « russes » auraient été exécutés et une trentaine de requis ukrainiens libérés… Des armes, des cartouches et des vivres sont emportés. La chasse à l’homme s’organise. Le lendemain, autour de Vassili Porik, des partisans soviétiques sont réunis dans une maison du quartier de la Parisienne à Drocourt. Averti, l’occupant fait cerner la cité par des dizaines de soldats allemands. Vassili Kolesnik, son fidèle camarade, tombe sous leurs balles. Blessé à la jambe, Porik est lui transféré à la prison Saint-Nicaise puis à la caserne Turenne à Arras en vue de son exécution. Il y est torturé, mais ne livre aucun de ses camarades de combat. Son calvaire se poursuit jusqu’à son évasion rocambolesque, certainement au début du mois de mai.
Extrêmement affaibli, il attire ainsi par ruse un surveillant dans sa cellule avant de lui percer la tempe avec un crampon et lui trancher la gorge à l’aide d’une baïonnette. Il franchit alors les deux murs d’enceinte de la forteresse et recouvre la liberté. Il gagne ensuite à travers champs et au prix de mille dangers le domicile de sa famille d’adoption. Dans les corons, le récit de son exploit se répand certainement comme une traînée de poudre… Une légende est née.
Encore convalescent, il reprend ses activités. Porik, le bolchévique, défie le IIIe Reich dans son antre de la « zone interdite » directement rattachée au commandement militaire de Bruxelles depuis le début de l’occupation. Le 14 juillet 1944, à Loos-en-Gohelle, il aurait même prononcé, à la grande stupéfaction des passants, un discours à l’occasion de la Fête nationale, flanqué de sa tenue d’officier de l’Armée rouge ! Un costume qui lui aurait été confectionné par une Polonaise de la cité Darcy d’Hénin-Beaumont où se cachait sa fiancée Galina Tomtchenko. Cette dernière, rencontrée en France, également évadée, aurait fait, dans le secteur, office d’agent de liaisons entre la direction des FTP et les Soviétiques. A Loos-en-Gohelle, huit autres résistants soviétiques commandés par le « capitaine Alex » l’accompagneraient. Celui-ci de son vrai nom Alexandre Tkatchenko, tombera sous les balles de la Feldgendarmerie, avec Robert Pecquart, un autre partisan, originaire d’Hersin-Coupigny, le 18 août 1944 à Berles-au-Bois, près d’Aubigny-en-Artois au cœur d’une campagne où la Résistance soviétique multiplie alors les coups de force. Alexandre Tkatchenko repose aujourd’hui à la nécropole d’Haubourdin, près de Lille, comme d’autres partisans soviétiques auxquels le Rassemblement communiste et l’association « Mémoire russe » rendent hommage chaque 9-Mai à l’occasion du Jour de la Victoire.
Naturellement, après son évasion, Vassili Porik mobilise toute l’énergie mortifère de l’occupant. Sa tête est mise à prix. Elle est estimée à deux millions de francs. A l’été 1944, il trouve refuge chez les Camus, un couple de résistants de Grenay, près de Lens. La traque prend fin à Loos-en-Gohelle. Nous sommes le 22 juillet 1944. Le lieutenant de l’Armée rouge tombe dans un guet-apens. Il aurait été trahi. Sachant la nouvelle, des résistants imaginent le délivrer des griffes de l’occupant, mais il est trop tard. Vassili Porik est conduit à la citadelle d’Arras. Et c’est mourant ou peut-être même déjà mort que les nazis le fusillent sans autre forme de procès. Vassili Porik est inhumé sur place Il est l’un des derniers résistants assassinés à la citadelle, cinq semaines avant la libération du Pas-de-Calais.
Outre le Bassin minier, à l’initiative des FTP ou de l’Organisation civile et militaire (OCM), la lutte contre l’occupant se sera étendue aux zones rurales et même à la Côte d’Opale, des déportés soviétiques ayant été affectés aux chantiers de l’Organisation Todt. En « pays noir », dans le Ternois ou l’Arrageois, La Résistance s’attache à désorganiser le réseau ferroviaire (déboulonnage de voies ferrées, déraillement de trains, destruction de locomotives). Le 13 décembre 1943, un train transportant 859 permissionnaires allemands déraille à Biache-Saint-Vaast. Un autre convoi est visé le même jour à Méricourt. La Résistance entreprend le sabotage de l’effort de production (incendie de récoltes et de hangars dans les fermes, sabotages dans les mines, incendies d’usine ou de dépôt de benzol, etc.). Pour assurer la subsistance des clandestins, elle vise principalement les mairies (vol de tickets de rationnement, de tampons, etc.). La paie des mineurs retient toute son attention comme à la fosse 3 de Liévin qui fait l’objet d’un braquage le 26 mai 1944. Des raids menés dans les exploitations agricoles lui offrent tout autant de se procurer des vivres et des liquidités. Enfin, la Résistance prend des mesures de représailles contre des collaborateurs comme le 1re septembre à Hénin-Liétard quand Marc Slobodinski exécute un agent de maîtrise des Houillères.
C’est ce Marc Slobodinski qui prendra la succession de Vassili Porik à la tête du bataillon Staline. Riche de 300 à 350 partisans, cette formation aurait tué « près de 400 soldats allemands, détruit 19 trains de marchandises militaires, 11 locomotives, 10 camions avec munitions, et fait exploser deux ponts importants », selon un rapport du Comité central des prisonniers soviétiques en France dont Vassili Porik était l’un des chefs à 24 ans.
Ne perdons ainsi pas de vue que cet homme au courage légendaire, cet officier hardi à l’action efficace, doit aussi sa notoriété à ceux qui partagèrent sa foi inébranlable dans la défaite du fascisme, car comme le dit un adage russe, « un homme seul sur le champ de bataille n’est pas un guerrier ». Les actes de ces partisans soviétiques, « indomptables et conscients qu’ils défendent leur patrie en défendant la nôtre contre l’ennemi commun » étaient comme des « échos lointains des formidables combats et des victoires grandioses de leurs frères en terres soviétiques », souligna plus tard la Résistance française.
Aujourd’hui encore au Mur des fusillés de la citadelle d’Arras, une plaque rappelle le sacrifice consenti par Vassili Porik et sa contribution à la délivrance de la France. A la Libération, son corps est enveloppé d’un drapeau rouge aux couleurs de son pays et de son parti et ses restes déposées, à la demande d’Émilie et Gaston Offre, au cimetière d’Hénin-Liétard d’Hénin où il repose depuis avec Vassili Kolesnik.
En 1968, l’URSS érigea en leur mémoire un imposant mémorial. L’hommage rendu offre l’occasion de vanter les mérites de l’internationalisme prolétarien et les vertus du dévouement antifasciste.
La mémoire ouvrière conservera de lui l’image d’un homme « gentil, sympathique, avec une voix douce, un peu chantante. En opération cependant, il parlait d’une voix brève et sèche imposant son autorité naturelle ». A Montigny-en-Gohelle, une rue porte le patronyme de « Vassili Borik ». En septembre 2020, la municipalité communiste de Grenay a souhaité lui rendre hommage en inaugurant un jardin à son nom.
Avec l’active collaboration des mouvements de résistance française, en favorisant l’évasion des camps de travail de leurs compagnons, en portant des coups réguliers à l’occupant, en désorganisant l’appareil de production et paralysant le fonctionnement ferroviaire, les partisans soviétiques, en lien avec leurs frères d’armes de toutes nationalités, ont largement favorisé l’avènement et la pénétration des troupes alliées dans le Nord-Pas-de-Calais en septembre 1944.
A lire : Un guérillero soviétique au cœur du « Pays noir », de Jacques Kmieciak avec Grégory Picart, édité par la Ville de Grenay avec le soutien de Geai Bleu Editions.
Jacques KMIECIAK Dirigeant de l’Association des Amis d'Edward Gierek Diéval (Pas-de-Calais) (France)