Les pilotes français de l’escadrille de chasse « Normandie » effectuèrent la plupart de leurs sorties de combat depuis les aérodromes de la région de Kalouga.
Après la création de l’escadrille de chasse français « Normandie » (le nom fut choisi par son premier commandant, le major Jean-Louis Tulasne) et l’apprentissage dans la ville d’Ivanovo des avions Yak-1, le 22 mars 1943, les pilotes français atterrirent sur l’aérodrome près du village de Polotniani Zavod. Le groupe fut engagé dans le 18e régiment d’aviation d’assaut de la Garde de l’Armée soviétique. C’est là que l’escadron « Normandie » effectua ses premières missions de combat.
Le 5 avril 1943, deux de nos « pions » (c’est comme ça qu’on appelait les bombardiers
Pe-2) décolèrent pour bombarder les positions ennemies. Ils étaient escortés par deux chasseurs Yak-1, pilotés par deux pilotes français. Deux Focke-Wulf 109 sortirent des nuages pour les rencontrer, engageant nos « pions ». Pour la première fois les Français se battirent dans le ciel soviétique et ils obtinrent leur première victoire. Le lieutenant Durand toucha le premier avion ennemi et le capitaine Préziosi abattit le second. Сe premier grand succès marqua le début de la voie glorieuse de l’escadrille « Normandie » (plus tard nommée le régiment « Normandie-Niemen»).
À la fin du mois de mai 1943, l’escadrille de chasse « Normandie » est mutée à Kozelsk, sur un aérodrome près du village de Khatenki. C’est depuis cet aérodrome que les pilotes français s’envolèrent pour des missions de combat et des opérations en direction d’Orel pendant la bataille de Koursk. Et les villageois de Kozelsk aidèrent à construire cet aérodrome à la veille du redéploiement du 18e régiment d’aviation d’assaut de la Garde.
Le frère et la sœur Nikolaï et Anna Khromovitchev se trouvaient parmi d’autres adolescents qui aménageaient l’aérodrome. Nikolaï Ivanovitch Khromovitchev se rendit récemment à Kozelsk. Avant sa retraite il travaillait comme vice-recteur d’une des universités de Moscou. Voici ce qu’il dit à propos de ces événements lointains : « Je me souviens bien de l’époque où nous, avec d’autres garçons et filles de Kozelsk, avons contribué à équiper un aérodrome pour les pilotes français. Aujourd’hui, avec le recul, je suis fier d’avoir aidé nos alliés. Des gars des villages environnants de Khatenki, Viazovaïa, Potrosovo et Bildino travaillaient aussi avec nous. Ils débarrassaient le terrain des buissons et des arbres, creusaient des caponnières pour les avions et des abris pour le personnel. Le travail, bien que difficile, était assez familier. Chacun de nous a pelleté des tonnes de terre pendant les années de guerre... » L’aérodrome de Khatenki était entouré d’un bosquet de bouleaux, comme on peut le voir sur les photographies de ces années-là. Et même aujourd'hui, les caponnières pour cacher les avions et les pirogues envahies par l’herbe sont entourées de bouleaux jeunes et vieux. À l’époque cet image était extraordinaire aux yeux des pilotes français : ils étaient plus habitués à voir des châtaigniers, des acacias, des platanes et des lauriers-roses dans leur pays d’origine.
Mais les Français aimaient beaucoup aussi les bouleaux de Kozelsk.
L’un des as de l’escadrille, le capitaine Albert Littolff, a raconté à son camarade, le pilote soviétique, le capitaine Semion Sibirin, comment ils avaient été accueillis dans la région: « Les hommes et les femmes se sont enfuis dans toutes les directions en voyant notre uniforme inhabituel. Par la suite, nous avons appris que nous avions été pris pour des Allemands. Mais au bout de quelques jours, ils se sont habitués à nous et n’avaient plus peur. Les relations étaient des plus amicales. Les paysannes et leurs enfants nous apportaient du lait frais, de la choucroute et des champignons salés au goût incroyable. Nous n’avons jamais goûté une telle gourmandise en France. Et nous avons appris beaucoup de chansons nouvelles avec nos amis russes : « Katioucha », « Kalinka », « Valenki ».
Le capitaine Semion Sibirin écrit cette histoire de son camarade français le 16 juillet 1943, le jour ou Albert Littolff est mort. Lui, il abattit alors six avions ennemis personnellement et huit en groupe. Il fut décoré de l’Ordre de la Guerre Patriotique, 1e classe (à titre posthume).
Et le lendemain, le 17 juillet 1943, le commandant de l’escadrille « Normandie », le major Jean-Louis Tulasne, meurt en héros dans une bataille aérienne au-dessus d’Orel. C’est lui qui déclara pendant le conseil de dénomination des escadrilles à la fin de 1942 : « Bien que nous représentions les régions différentes de la France, nous devrions prendre le nom de la région française de Normandie, qui souffre plus particulièrement de l’occupation allemande. Notre pensée va vers ce coin de France. Que ce nom nous rappelle toujours les larmes de nos femmes et de nos enfants, qu’il remplisse nos cœurs de haine envers le maudit ennemi et nous appelle à nous battre farouchement ».
Le commandant Pierre Pouyade succéda au major Tulasne et en août 1943, après l’arrivée de renforts, l’escadrille « Normandie » fut transformée en régiment d’aviation de chasse. Le bilan du déploiement du régiment sur les aérodromes de la région de Kalouga en dit beaucoup. Durant les mois d’avril à septembre 1943, les pilotes français remportèrent près de 80 victoires aériennes. En même temps, 17 pilotes français ont péri, soit la moitié de l’effectif total de l’escadrille...
Actuellement des obélisques sont érigés sur le site des anciens aérodromes de l’escadrille « Normandie » près du village de Polotniani Zavod et du village de Khatenki. On a décidé de constituer une grande exposition consacrée aux pilotes du régiment aérien « Normandie-Niemen » au Musée d’histoire locale de Kozelsk. Les ambassades de France et de Russie soutiennent cette idée. Les objets exposés doivent être ramenés de France. Certes, le régiment légendaire « Normandie-Niemen » a été dissous l’année dernière conformément à la réduction et la limitation des armements en Europe. Сe fait, triste à première vue, suggère néanmoins que la paix pour laquelle il se battit est fiable. Et nous sommes vraiment reconnaissants aux pilotes français pour notre ciel de paix, pour nos bouleaux, qu’ils défendaient pendant les années de guerre, loin des châtaigniers et des acacias de leur patrie.
Par Igor Fadeev
Cet article représente la traduction d’une publication dans le journal « Kalujskiye goubernskiye vedomosti » parue le 13 mai 2010. Il est traduit en français par Veronika Sivkova, étudiante à Moscou, dans le cadre du concours de traduction « Le temps n’a pas de prise sur l’amitié » consacré à la mémoire de l’escadrille franco-soviétique « Normandie-Niemen » ayant combattu contre les nazis pendant la Grande Guerre Patriotique. Le concours a été organisé par l’association « Le pont de l’amitié » à Kaluga. https://nevlastno.ru/