Après la capitulation de la France, beaucoup d’émigrés russes ont répondu à l'Appel du 18 juin et ont rejoint La France libre. Dès la création d’un groupe aérien français au front de l’est par de Gaulle, plusieurs d’entre eux se sont portés volontaires pour partir combattre en Russie, malgré leur rancune contre les bolchéviques.
Serguei Dybov, historien et fondateur de l’association « Mémoire russe », a creusé l’histoire de ces personnages, restés peu connus. C’est dans son livre « Подлинная история авиаполка « Нормандия-Неман» (L’histoire authentique du « Normandie-Niemen ») et ses publications sur Internet que nous avons puisé les informations pour cet article ainsi que sur le site « Histoires de Français Libres ordinaires » et quelques autres sources.
Roland de la Poype, pilote du « Normandie-Niemen », évoque dans ses mémoires Albert Mirlesse, ingénieur et capitaine de l’Armée de l’air française, comme un des pères-fondateurs de de l’escadrille franco-soviétique. Chef du service de renseignements des Forces Aériennes de la France Libre et antifasciste acharné, Mirlesse a soutenu les conclusions du colonel Luguet, chef d’état-major des FAFL et ancien attaché de l’air à Moscou (qui rapportait au général de Gaulle que les Soviétiques, malgré les premières défaites, allaient l’emporter dans la guerre d’usure) et a mis toute son énergie pour réaliser l’idée d’envoyer en Russie un groupe aérien.
Les parents de Альберт Львович Мирлес avaient dû quitter l’Empire russe après avoir participé aux évènements révolutionnaires de 1905. Son père, ingénieur-mécanicien, spécialiste des moteurs d’avion, lui a transmis la passion de l’aviation et le goût pour la recherche. Sous l’Occupation, le vieux révolutionnaire a transformé ses ateliers en refuge antifasciste et a été exécuté par les Nazis en tant que Juif et résistant en 1943.
Albert Mirlesse, dit Mirlé(s) à l’époque, est l’auteur de plusieurs inventions (dont une technique de lutte contre les ballons anti-aériens allemands) pendant la guerre et l’as de l’espionnage industriel plus tard. Un rapport du général Falaléev, chef de l’état-major des Forces Aériennes de l’Armée Rouge, à Staline mentionne ses inventions d’antigivrage pour les avions.
De Gaulle l’a chargé des négociations avec le commandement de l’Armée Rouge sur la participation des aviateurs de la France libre aux combats sur le front de l’est (S. Dybov souligne le fait que toute la correspondance diplomatique et les accords préparés par les Français sont effectivement rédigés en russe !).
Albert Mirlés sélectionne les pilotes prêts à partir en Russie (mais la première liste est jugée trop longue par le commandement des Royal Air Forces britanniques qui ne voulait pas laisser partir les aviateurs formés et expérimentés, ce qui explique, selon R. de la Poype, le petit nombre du premier groupe – 14 pilotes). Au cours des pourparlers avec le commandement soviétique il obtient la création, au sein de l’Armée Rouge, d’une unité française portant l’uniforme et le drapeau français, tandis qu’en Angleterre les Français libres étaient dispersés dans différents régiments des RAF.
Selon S. Dybov c’est Mirlés qui insiste sur l’utilisation par l’escadrille des engins russes, apparemment, pour des raisons purement techniques – les Yak, produits en masse, sont meilleurs à la manœuvre, plus faciles à réparer et à remplacer que les appareils anglais ou américains, même s’il doit faire face au mécontentement, pour des raisons idéologiques, des alliés anglo-saxons. Pendant deux ans Mirlés a fait la navette entre Londres-Alger-Téhéran et Moscou, résolu les problèmes d’organisation, d’équipement, de formation, il a accompagné l’escadrille au front et recruté de nouveaux pilotes en Afrique du Nord.
Le premier groupe comprenait donc 14 pilotes de chasse, 2 pilotes de liaison, un interprète et un médecin (j’omets sciemment les techniciens qui sont vite repartis). Parmi eux, trois russes: Michel Schick, Alexandre Stakhovitch et Georges Lébédinsky.
Comme les autres membres de la « Une » du « Normandie-Niemen », ces hommes étaient des personnages hors du commun.
Aspirant Michel Schick, pilote et interprète
Михаил Романович Шикa quitté la France à bord du même bateau que les amis-aviateurs A. Mirlés et Jean de Pange. À leur exemple il a voulu rejoindre les Forces Aériennes de la France Libre et s’est inscrit à une école d’aviation en Angleterre, mais Mirlés l’a recruté en tant que traducteur pour cette nouvelle unité du front de l’est qu’il était en train d’organiser. Alors Schick a insisté pour partir en Russie comme pilote (pilote de liaison) et non pas comme un simple traducteur ! Mais les combats au front de l’est étant trop rudes, même pour les pilotes expérimentés, Chic a surtout rempli les fonctions d’interprète sur le sol et d’officier radio pendant les vols.
S. Dybov écrit que la ténacité de Chic mérite beaucoup de respect parce que cet opiniâtre a quand même terminé sa formation « sur le tas », en pleins combats de première ligne, a piloté d’abord un U-2 comme pilote de liaison et à la fin de guerre a obtenu son brevet de pilote de chasse en plus de celui de navigateur.
Aspirant Alexandre Stakhovitch, officier radio et interprète
Son grand-père maternel était ingénieur-électricien au Palais d’Hiver, son père était juriste au Sénat. Les Stakhovitch ont donc quitté Petrograd en 1920 par le golfe de Finlande gelé (les hommes de famille étaient audacieux!) En France la famille d’émigrés vivait très modestement c’est pourquoi quand le père s’est vu offrir du travail aux États-Unis, ils sont partis outre-Atlantique et ainsi le jeune Alexandre s’est retrouvé en Argentine (mené par le gêne d’aventurier, selon sa nièce).
Après l’Appel du 18 juin Alexandre se précipite à Londres (d’après la légende familiale, il a même traversé à la nage le rio Paraguay pour arriver plus vite) où il obtient sa nomination comme interprète dans le futur Normandie. L’interprète assurait la liaison entre le pilote dans le ciel et le commandement au sol, traduisait les instructions pendant les missions et les rapports après, devait s’y connaître en pilotage, mais aussi dans les moteurs, la radio, l’électricité, la navigation aérienne, l’armement, l’équipement de bord – pour traduire les discussions techniques. C’est lui qui donnait des cours de russe aux pilotes ce qui leur a permis de discuter avec les mécaniciens, flirter avec les jeunes filles, communiquer avec la population en général.
C’est sa phrase adressée en 1943 à son camarade Anatole Corot qui sert de titre à ce texte.
Sous-lieutenant Georges Lebedinsky, médecin et interprète
Григорий Яковлевич Лебединский, dit Georges Lebiédinsky, est né à Kiev, dans la famille d’un ingénieur, et s’est retrouvé en France avec ses parents en 1920.
Médecin militaire, il a répondu à l’Appel du 18 juin, est arrivé à Londres par Portugal-Mexique-États-Unis en septembre 1941 et s’est engagé dans les FFL. En juillet 1942, il s’est porté volontaire pour rejoindre le groupe aérien qui se formait pour partir au front de l’est. C’était une grande chance pour le Normandie, car non seulement Lébiédinski parlait russe, sa langue natale, et pouvait assurer les contacts des Français avec le commandement soviétique en cas de besoin, mais c’était aussi un médecin de talent (après la guerre il a breveté un conteneur de perfusion flexible) et un homme de cœur.
Lébiédinsky s’est mis à la tâche immédiatement : avant le départ de Rayak, il a vacciné les pilotes contre le typhus et le tétanos ce qui s’est avéré vital dans les conditions de front. Roland de la Poype s’en souvient dans son livre et écrit que les pilotes l’ont surnommé Le Toubib. De nos jour c’est un mot courant du langage des militaires, arrivé dans le français par les troupes coloniales, mais à l’époque, il me semble, ceux de Normandie-Niémen l’employaient dans son sens propre, dans l’arabe « sorcier, guérisseur », car il savait leur remonter le moral, apporter le soutien psychologique. Outre ses fonctions de médecin, il a travaillé comme officier radio et a beaucoup aidé les mécaniciens à traduire les dossiers techniques.
Quand les premiers succès (et les pertes) du groupe se sont fait connaître, de nouveaux aviateurs des FAFL sont arrivés en renfort et le groupe aérien a grandi en régiment de 4 escadrilles. Parmi les renforts on trouve aussi des volontaires d’origine russe : le pilote Andrei Poznansky, l’interprète Anatoly Corot, Igor Eichenbaum (premier historiographe de l’escadrille, il était à l’origine du Mémorial aux Andelys, dans la maison du frère de Marcel Lefèvre), le pilote Léon (Rostislav) Ougloff (surnommé Lion russe - 6 avions allemands abattus en trois mois), le fougueux Constantin Feldzer (abattu, fait prisonnier, évadé du camp, parvenu à Paris et revenu à l’escadrille pendant la bataille de Königsberg)...
S. Dybov parle d’eux dans son livre, source d’information sure et documentée pour tous ceux qui s’intéressent aux détails de l’épopée du « Normandie-Niemen », tandis que que R. de la Poype la décrit, lui, avec beaucoup d’émotion et très vivement.
Un dernier fait, en guise de postscriptum : de nos jours le nom du « Normandie-Niemen » est hissé en étendard au Donbass par une unité franco-russe de dronistes, formée par les volontaires issus, en partie, de l’émigration russe et post-soviétique en France. Ainsi, les Russes et les Français sont de nouveau ensemble pour mener le combat contre le nazisme.