Samedi 9 décembre 1944 au matin, à l’ambassade de France à Moscou, c’est un va-et-vient joyeux pour la préparation de la cérémonie de remise des décorations aux pilotes de « Normandie-Niemen ». Ils sont arrivés, une soixantaine, presque tout le régiment.
À 11 heures, accompagné du général Juin, du général Petit et du colonel de Rancourt, le général de Gaulle se rend à l’hôpital Sokolniki de Moscou où sont soignés les blessés du Régiment « Normandie-Niemen ». À l’entrée, le Général et sa suite revêtent la blouse blanche qui est de rigueur dans tout l’hôpital moscovite. Le capitaine Pierre Jeannel, deux victoires officielles à son actif, grièvement blessé en septembre 1943, a voulu reprendre les opérations en 1944 et a dû être de nouveau hospitalisé. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur ainsi que le lieutenant Maurice Amarger, déjà blessé en 1940 et qui compte, en Russie, huit victoires homologuées. L’aspirant Igor Eichenbaum est à l’hôpital pour une blessure qui ne relève pas des combats aériens, mais ce n’en est pas moins un valeureux soldat. En décembre 1942, il s’est évadé de Djibouti pour rejoindre les Forces françaises libres. L’aspirant Jean Emonet qui reçoit avec lui la médaille militaire, a été descendu le 17 octobre précédent, au cours d’une mission d’escorte de bombardiers sur la Prusse-Orientale. Il est tombé entre les lignes au moment d’une attaque et, grièvement blessé, a été délivré par la progression des chars soviétiques.
Auparavant, les Russes ont élevé à la dignité de « Héros de l’Union soviétique » (privilège rare pour un étranger) les lieutenants Marcel Albert et Roland de La Poype. Le général de Gaulle est représenté par Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères. Bien que se tenant dans une caserne, la cérémonie se déroule dans un cadre luxueux.
Le général Juin et le colonel de Rancourt assistent à la remise des décorations soviétiques à une trentaine de pilotes de « Normandie-Niemen ». Le maréchal de l’Air Novikoff, remet lui-même les décorations aux Français. En Union soviétique, l’officier qui décore se contente de remettre l’écrin au récipiendaire sans épingler la médaille sur la poitrine.
Le maréchal Novikoff prononce une brève allocution, exaltant le courage des pilotes français dont témoignent leurs exploits. Monsieur Bidault dit sa joie de voir le mérite des aviateurs français reconnu par des hommes qui s’y connaissent en courage. Des deux côtés, on boit à la fraternité d’armes franco-soviétique.
La cérémonie française devait se dérouler dans la cour de l’ambassade, mais le froid est décidément trop rigoureux et tout le monde, cinéastes, photographes et reporters se transporte dans les salons où les anges gracieux et charnus des plafonds n’ont jamais vu autant de héros rassemblés.
Pour la remise des décorations, les récipiendaires se placent sur quatre rangs. Au premier rang : Légion d’honneur ; deuxième rang : croix de la Libération ; troisième rang : médaille militaire ; quatrième rang : croix de guerre.
Les hommes de « Normandie-Niemen », tous jeunes et pleins d’allant, sont émus. Le général de Gaulle décore d’abord les officiers supérieurs soviétiques. Il remet la cravate de commandeur de la Légion d’honneur au maréchal de l’Air Falaleev et au général d’armée Antonov, chef adjoint de l’État-major général. Les généraux majors Slavine, Koutouzov, Levandovitch et Zakharov sont faits officiers. Ce dernier commande la division aérienne dont fait partie le Régiment « Normandie-Niémen ». Le major Vdovine et le capitaine Agavelian (chef des mécaniciens soviétiques) sont faits chevaliers.
Les aviateurs ont mis leur casquette. Le Général est en képi. Le commandant Delfino est fait officier de la Légion d’honneur.
Le Général embrasse bravement une vingtaine de chevaliers et officiers de la Légion d’honneur, Russes et Français.
Viennent ensuite le colonel Pouyade, les lieutenants Albert, de La Poype et Risso qui sont faits Compagnons de l’Ordre de la Libération « dans l’honneur et par la victoire ».
Puis le général de Gaulle épingle la croix de la Libération sur le drapeau du « Régiment de chasse Normandie-Niemen » et déclare : « Nous vous reconnaissons comme notre Compagnon pour la Libération de la France, dans l’honneur et par la victoire ». (1)
Une seconde fois, le Général embrasse ses nouveaux « Compagnons ».
Certaines poitrines sont tellement chargées de décorations qu’il n’y a plus de place pour les nouvelles médailles. Plusieurs rubans de la croix de guerre, tout allongés qu’ils soient, ne suffisent plus à contenir les palmes si nombreuses.
Sous les réflecteurs, les lèvres des décorés s’animent comme le Général les décore. Ils disent tous : « Merci mon général » et les projecteurs font briller leurs yeux tout embués de larmes.
Le Général a l’air bigrement content. « Voilà – a-t-il l’air de dire – ce que savent faire les Français. Ils sont tous comme ça chez nous ». Le général Antonov, qui remercie le général de Gaulle, rend hommage au groupe « Normandie-Niemen » qui a montré de façon éclatante les vertus du peuple français.
Et ils ne savent pas seulement se battre contre les Allemands, les gars de « Normandie-Niemen ». Ils sont aussi la coqueluche des femmes de Moscou. Certains parlent déjà convenablement le russe, d’autres le baragouinent encore, mais tous savent se faire comprendre.
« Normandie-Niemen » c’est pour le peuple soviétique, le lien visible d’amitié avec la France. Ces jeunes gars un peu insouciants qui révolutionnent les grands hôtels de Moscou, quand ils y viennent en permission, sont au front de redoutables combattants. En Union soviétique, on s’y connaît en hommes. Monsieur Bidault, à la cérémonie de remise des décorations, l’a souligné excellemment : « Nous sommes heureux – a-t-il dit – que nos hommes soient décorés, mais surtout qu’ils aient mérité ces décorations de la part d’hommes qui s’y connaissent en faits de courage ».
Avant la cérémonie de l’ambassade, le général de Gaulle avait reçu dans son bureau une délégation polonaise dont faisaient partie Edward Osobka-Morawski, président du Comité polonais de libération nationale, Boleslaw Bierut, président du Conseil national polonais et le général Michal Rola-Zymierski, venus spécialement de Lublin.
Les délégués restèrent environ 50 minutes avec le général de Gaulle qui était assisté de Georges Bidault. Le « Moscou News », qui a remplacé l’hebdomadaire en français édité à Moscou pour les étrangers, publie aujourd’hui l’arrivée à Moscou des délégués polonais immédiatement en dessous des communiqués relatifs à la visite du général de Gaulle. « Rien – disent nos confrères – n’est accidentel dans la presse soviétique ».
Les journalistes étrangers sont venus nombreux à l’ambassade non seulement pour assister à la remise des décorations aux gars du « Normandie-Niemen » mais dans l’espoir bien compréhensif de recueillir quelques informations sur la rencontre de la veille, la troisième entre le maréchal Staline et le général de Gaulle, ils repartent bredouilles, mais renforcés dans leur impression préconçue qu’aucun acte important ne sera signé au cours de cette visite.
Il est plus de quatre heures de l’après-midi quand les aviateurs de « Normandie-Niemen » quittent l’ambassade, après avoir arrosé leurs décorations, pour aller déjeuner avec la formation soviétique dont ils seront les hôtes d’honneur aujourd’hui. La vodka coule à flots.
(1) Si la Croix de la Libération a été épinglée sur le drapeau du régiment ce jour-là, l’unité avait été faite Compagnon le 11 octobre 1943, à Alger.
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Synthèse : il est impossible d’établir une liste détaillée et exhaustive des Français décorés ce 9 décembre 1944. Outre les « Légionnaires » et les « Compagnons », tout le personnel de « Normandie-Niemen » a été honoré ; soit une soixantaine de récipiendaires. La médaille militaire a été conférée aux aspirants qui se sont le plus distingués, et la croix de guerre a été attribuée aux autres pilotes pour leur travail moins éclatant, mais tout aussi courageux.
À 11 heures, accompagné du général Juin, du général Petit et du colonel de Rancourt, le général de Gaulle se rend à l’hôpital Sokolniki de Moscou où sont soignés les blessés du Régiment « Normandie-Niemen ». À l’entrée, le Général et sa suite revêtent la blouse blanche qui est de rigueur dans tout l’hôpital moscovite. Le capitaine Pierre Jeannel, deux victoires officielles à son actif, grièvement blessé en septembre 1943, a voulu reprendre les opérations en 1944 et a dû être de nouveau hospitalisé. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur ainsi que le lieutenant Maurice Amarger, déjà blessé en 1940 et qui compte, en Russie, huit victoires homologuées. L’aspirant Igor Eichenbaum est à l’hôpital pour une blessure qui ne relève pas des combats aériens, mais ce n’en est pas moins un valeureux soldat. En décembre 1942, il s’est évadé de Djibouti pour rejoindre les Forces françaises libres. L’aspirant Jean Emonet qui reçoit avec lui la médaille militaire, a été descendu le 17 octobre précédent, au cours d’une mission d’escorte de bombardiers sur la Prusse-Orientale. Il est tombé entre les lignes au moment d’une attaque et, grièvement blessé, a été délivré par la progression des chars soviétiques.
Auparavant, les Russes ont élevé à la dignité de « Héros de l’Union soviétique » (privilège rare pour un étranger) les lieutenants Marcel Albert et Roland de La Poype. Le général de Gaulle est représenté par Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères. Bien que se tenant dans une caserne, la cérémonie se déroule dans un cadre luxueux.
Le général Juin et le colonel de Rancourt assistent à la remise des décorations soviétiques à une trentaine de pilotes de « Normandie-Niemen ». Le maréchal de l’Air Novikoff, remet lui-même les décorations aux Français. En Union soviétique, l’officier qui décore se contente de remettre l’écrin au récipiendaire sans épingler la médaille sur la poitrine.
Le maréchal Novikoff prononce une brève allocution, exaltant le courage des pilotes français dont témoignent leurs exploits. Monsieur Bidault dit sa joie de voir le mérite des aviateurs français reconnu par des hommes qui s’y connaissent en courage. Des deux côtés, on boit à la fraternité d’armes franco-soviétique.
La cérémonie française devait se dérouler dans la cour de l’ambassade, mais le froid est décidément trop rigoureux et tout le monde, cinéastes, photographes et reporters se transporte dans les salons où les anges gracieux et charnus des plafonds n’ont jamais vu autant de héros rassemblés.
Pour la remise des décorations, les récipiendaires se placent sur quatre rangs. Au premier rang : Légion d’honneur ; deuxième rang : croix de la Libération ; troisième rang : médaille militaire ; quatrième rang : croix de guerre.
Les hommes de « Normandie-Niemen », tous jeunes et pleins d’allant, sont émus. Le général de Gaulle décore d’abord les officiers supérieurs soviétiques. Il remet la cravate de commandeur de la Légion d’honneur au maréchal de l’Air Falaleev et au général d’armée Antonov, chef adjoint de l’État-major général. Les généraux majors Slavine, Koutouzov, Levandovitch et Zakharov sont faits officiers. Ce dernier commande la division aérienne dont fait partie le Régiment « Normandie-Niémen ». Le major Vdovine et le capitaine Agavelian (chef des mécaniciens soviétiques) sont faits chevaliers.
Les aviateurs ont mis leur casquette. Le Général est en képi. Le commandant Delfino est fait officier de la Légion d’honneur.
Le Général embrasse bravement une vingtaine de chevaliers et officiers de la Légion d’honneur, Russes et Français.
Viennent ensuite le colonel Pouyade, les lieutenants Albert, de La Poype et Risso qui sont faits Compagnons de l’Ordre de la Libération « dans l’honneur et par la victoire ».
Puis le général de Gaulle épingle la croix de la Libération sur le drapeau du « Régiment de chasse Normandie-Niemen » et déclare : « Nous vous reconnaissons comme notre Compagnon pour la Libération de la France, dans l’honneur et par la victoire ». (1)
Une seconde fois, le Général embrasse ses nouveaux « Compagnons ».
Certaines poitrines sont tellement chargées de décorations qu’il n’y a plus de place pour les nouvelles médailles. Plusieurs rubans de la croix de guerre, tout allongés qu’ils soient, ne suffisent plus à contenir les palmes si nombreuses.
Sous les réflecteurs, les lèvres des décorés s’animent comme le Général les décore. Ils disent tous : « Merci mon général » et les projecteurs font briller leurs yeux tout embués de larmes.
Le Général a l’air bigrement content. « Voilà – a-t-il l’air de dire – ce que savent faire les Français. Ils sont tous comme ça chez nous ». Le général Antonov, qui remercie le général de Gaulle, rend hommage au groupe « Normandie-Niemen » qui a montré de façon éclatante les vertus du peuple français.
Et ils ne savent pas seulement se battre contre les Allemands, les gars de « Normandie-Niemen ». Ils sont aussi la coqueluche des femmes de Moscou. Certains parlent déjà convenablement le russe, d’autres le baragouinent encore, mais tous savent se faire comprendre.
« Normandie-Niemen » c’est pour le peuple soviétique, le lien visible d’amitié avec la France. Ces jeunes gars un peu insouciants qui révolutionnent les grands hôtels de Moscou, quand ils y viennent en permission, sont au front de redoutables combattants. En Union soviétique, on s’y connaît en hommes. Monsieur Bidault, à la cérémonie de remise des décorations, l’a souligné excellemment : « Nous sommes heureux – a-t-il dit – que nos hommes soient décorés, mais surtout qu’ils aient mérité ces décorations de la part d’hommes qui s’y connaissent en faits de courage ».
Avant la cérémonie de l’ambassade, le général de Gaulle avait reçu dans son bureau une délégation polonaise dont faisaient partie Edward Osobka-Morawski, président du Comité polonais de libération nationale, Boleslaw Bierut, président du Conseil national polonais et le général Michal Rola-Zymierski, venus spécialement de Lublin.
Les délégués restèrent environ 50 minutes avec le général de Gaulle qui était assisté de Georges Bidault. Le « Moscou News », qui a remplacé l’hebdomadaire en français édité à Moscou pour les étrangers, publie aujourd’hui l’arrivée à Moscou des délégués polonais immédiatement en dessous des communiqués relatifs à la visite du général de Gaulle. « Rien – disent nos confrères – n’est accidentel dans la presse soviétique ».
Les journalistes étrangers sont venus nombreux à l’ambassade non seulement pour assister à la remise des décorations aux gars du « Normandie-Niemen » mais dans l’espoir bien compréhensif de recueillir quelques informations sur la rencontre de la veille, la troisième entre le maréchal Staline et le général de Gaulle, ils repartent bredouilles, mais renforcés dans leur impression préconçue qu’aucun acte important ne sera signé au cours de cette visite.
Il est plus de quatre heures de l’après-midi quand les aviateurs de « Normandie-Niemen » quittent l’ambassade, après avoir arrosé leurs décorations, pour aller déjeuner avec la formation soviétique dont ils seront les hôtes d’honneur aujourd’hui. La vodka coule à flots.
(1) Si la Croix de la Libération a été épinglée sur le drapeau du régiment ce jour-là, l’unité avait été faite Compagnon le 11 octobre 1943, à Alger.
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Synthèse : il est impossible d’établir une liste détaillée et exhaustive des Français décorés ce 9 décembre 1944. Outre les « Légionnaires » et les « Compagnons », tout le personnel de « Normandie-Niemen » a été honoré ; soit une soixantaine de récipiendaires. La médaille militaire a été conférée aux aspirants qui se sont le plus distingués, et la croix de guerre a été attribuée aux autres pilotes pour leur travail moins éclatant, mais tout aussi courageux.
Yves Donjon
France
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