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Le sentiment du général de Gaulle vis à vis de la commémoration du débarquement du 6 juin 1944

2025-08-10 12:01 2025-06
Comme chacun le comprend aisément, commémorer le 80ème anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale est d’une importance capitale pour les populations d’aujourd’hui et pour les générations à venir. Ce fut le conflit armé qui a généré le plus de morts : autour de 50 millions. Ayant débuté au cœur de l’Europe, lorsque l’Allemagne envahit la Pologne en 1939, la guerre s’étend ensuite comme une trainée de poudre aux quatre coins de la planète.

Bien entendu, l’histoire des conflits ne s’écrit pas de manière linéaire, pour la simple raison que les faits ne se déroulent pas ainsi. Juste pour illustrer ce propos, rappelons que trois ans avant le début de la seconde guerre, régnait déjà un contexte d’extrêmes tensions entre de grandes puissances de part et d’autre de la planète. Le Japon, après avoir envahi la Chine, s’allie avec l’Allemagne nazie. L’Italie de Mussolini rejoint alors cette Alliance. L’objectif premier de cette dernière est de créer le pacte Anti-Komintern, dont le but est de lutter contre le communisme et l’URSS. Cet objectif tout autant curieux qu’inquiétant, de désigner ainsi d’emblée l’URSS tel un ennemi de premier ordre, ne laisse rien présager de très rassurant !

Simultanément, de grandes entreprises allemandes proches du Régime nazi créent des accords commerciaux à partir de 1936 avec de grandes entreprises américaines, dont certaines ne manifestent aucun complexe à afficher sur le sol américain leur vif sentiment antisémite. Ces liens commerciaux participeront grandement à augmenter la puissance de frappe militaire des Allemands. Des alliances se tissent, et en même temps, le monde commence à s’écrouler en sous toile.

Un fascisme décomplexé commence à gangréner les territoires, tels des métastases. La nature humaine commence à révéler sa réelle complexité. Alors que certains tueront avec cruauté et perversion, d’autres feront preuve d’un fabuleux courage. Les grandes puissances de ce monde sont encore loin de se douter que le monde changera à jamais, avec une imminente seconde guerre mondiale, qui débutera dans deux à trois ans à peine. Cette guerre contribuera très largement à dessiner les grandes lignes géopolitiques du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

La commémoration est un acte d’autant plus essentiel pour l’humanité qu’elle repose sur une lecture aussi juste que possible des faits historiques. Un travail de titan doit être réalisé par des historiens aguerris, qui savent discerner le vrai du faux, qui œuvrent tels des orpailleurs, de sorte à présenter un narratif historique riche de vérités, et sur lequel l’acte de la commémoration peut ainsi prendre vie avec délicatesse et sagesse.

Il existe des historiens courageux qui œuvrent dans ce sens, notamment parce qu’ils ont bien conscience qu’une commémoration en juste phase avec l’histoire enrichit d’autant la mémoire de chaque peuple. Certains de ces enjeux ont d’ailleurs été décrits par les philosophes Paul Ricœur et Hannah Arendt, formulés par ces derniers après la seconde guerre, que je me permets de citer brièvement ci-après, avant d’aborder le sujet central de cet article.

Dans son ouvrage « La Mémoire, l’histoire et l’oubli », le philosophe Paul Ricoeur explique comment la commémoration joue un rôle crucial dans la construction de l’identité collective. Dans son livre « La Condition de l’homme moderne », Hannah Arendt décrit la commémoration comme un acte de narration collective qui permet de donner sens aux événements passés et de les intégrer dans une histoire partagée.

Eric Branca fait partie de ces historiens journalistes, tenaces et magnanimes. Il choisit de mener ses recherches très en profondeur, lesquelles enrichissent d’autant le narratif apporté aux populations. Preuves à l’appui, cet éminent historien révèle alors au grand jour une tout autre version de l’histoire, s’il y a lieu de le faire. Il est l’auteur de plusieurs livres sur le thème de la seconde guerre mondiale.

Le 3 juin 2024, Éric Branca a été l’invité d’une émission sur le média indépendant sur internet Tocsin la Matinale. Il répond aux questions de la journaliste Clémence Houdiakova autour de son dernier livre intitulé « L’Ami Américain ». Les travaux d’Éric Branca dévoilent aujourd’hui une tout autre version de l’histoire de la seconde guerre mondiale que celle qui a été « servie au menu » des manuels scolaires. Je reprends fidèlement ici l’expression formulée par la journaliste de l’émission, qui reçoit d’ailleurs la vive approbation de l’historien. Tel que le précise ce dernier, ces narratifs furent remplis de contenus très souvent erronés durant des décennies, décrivant le plus souvent à tort l’Amérique tel un éternel sauveur.

Le sujet de l’émission est axé sur la commémoration du débarquement sur les plages de Normandie du 6 juin 1944. La journaliste choisit de commencer son émission en citant les propos du général de Gaulle, que ce dernier a formulés en direction de la personne qui écrira ses mémoires quelques années plus tard, à savoir Alain Peyrefitte, suite à une question que ce dernier a posée au général en 1964, et que voici : « Croyez-vous, mon général, que les Français comprendront que vous ne soyez pas présent aux cérémonies de Normandie ? »

Le général de Gaulle répond sévèrement : « C’est Pompidou qui vous a demandé de revenir à la charge ? Et bien non, ma décision est prise. La France a été traitée comme un paillasson. Churchill m’a convoqué d’Alger à Londres le 4 juin. Il m’a fait venir dans un train où il avait établi son quartier général, comme un châtelain sonne son maître d’hôtel. Il m'a annoncé le débarquement sans qu’aucune unité française n’ait été prévue pour y participer. Je lui ai reproché de se mettre aux ordres de Roosevelt, au lieu de lui imposer une volonté européenne ».

Charles de Gaulle poursit alors : « Le débarquement, ça a été l’affaire des anglo-saxons. Nous, la France, on a été exclu. Ils étaient bien décidés à s'installer en France comme en territoire ennemi, comme ils venaient de le faire en Italie, et comme ils s’apprêtaient à le faire en Allemagne. Ils avaient préparé leur opération AMGOT. Ils s’apprêtaient à gouverner la France à mesure de l’avancée de leurs armées. Ils avaient imprimé leur fausse monnaie, qui aurait eu cours forcé. Les Américains se seraient conduits comme en pays conquis. Vous voudriez que j'aille commémorer leur débarquement ? Ne comptez pas sur moi. Ma place sera au mont Faron, le quinze août, puisque les troupes françaises ont été prépondérantes dans le débarquement en Provence ».

Le débarquement à Toulon le 15 août 1944 s’avèrera décisif pour stopper le projet des Américains d’occuper la France au moyen de l’AMGOT. Cet article aborde précisément ce sujet plus en aval dans le texte.

Les découvertes de l’historien rejettent d’un simple revers de main le narratif servi jusqu’à aujourd’hui. Ses travaux défont à juste titre la fausse image exclusivement héroïque et bienfaisante du sauveur américain, sciemment véhiculée au fil des décennies par le gouvernement américain, par des moyens de communication très méthodiques, dont l’article abordera également la nature plus en aval dans le texte.

De sorte à faciliter la lecture de cet article, je me permettrai d’insérer les paroles de l’historien lorsqu’il s’agira de citer ses propos, que je reformulerai quelque peu parfois par besoin de synthèse, aussi fidèlement que possible. Les propos d’Éric Branca seront dotés d’une teinte légèrement colorée, de sorte à les différencier de mon texte personnel.

Il est tout d’abord capital de bien comprendre la signification du nom que les Américains ont attribué au débarquement, à savoir Overlord. Que signifie Overlord en anglais ? Overlord signifie suzerain. Les Américains étaient certes des libérateurs, c’est incontestable. Ils ont sacrifié des milliers de soldats. Personne ne le nie, surtout pas de Gaulle. Mais ils venaient en suzerains. De Gaulle parle aussi de l’AMGOT dans ses mémoires. De quoi s’agissait-il au juste ? Je le dirais en français : une Administration Militaire des Territoires Occupés. Des Territoires Occupés disaient-ils ! C’est quand même un curieux adjectif pour des territoires amis.

Il est important de préciser que l’intégralité du déploiement des troupes américaines à partir du mois de juin 1944 s’inscrivait dans une volonté d’appliquer l’AMGOT à une large échelle en Europe. Cette opération avait notamment l’objectif de redéfinir les frontières de certains des pays occupés, dont celles de la France, et d’installer de manière permanente des bases militaires.

La France était donc promise à devenir un territoire occupé, poursuit alors l’historien. En fait, tout se joue dans la première semaine qui suit le débarquement, qui suit donc l’opération Suzerain. Dans la semaine qui suit l’opération suzerain, les américains arrivent avec une administration militaire prête à se substituer aux préfets de Vichy, avec une monnaie de singe qu’on appelle le billet drapeau.

Afin de bénéficier d’un soutien actif pour mettre en œuvre l’AMGOT en France, les Américains ont sollicité Pierre Laval, alors ministre d’État, en même temps un membre actif de la collaboration. Il sera d’ailleurs exécuté en 1945 pour son active collaboration avec les Allemands. En essayant ainsi de placer Pierre Laval au centre de la stratégie de cette « nouvelle » occupation, les Américains souhaitaient placer cet homme dont on connaissait son aptitude à collaborer de manière docile.

Cette résistance va s’opérer sur tous les territoires. En l’espace de 10 jours, du 4 au 14 juin 1944, le général de Gaulle met fin au projet d’occupation américain AMGOT. Il fait appel à tous les commissaires de la république, qu’il a nommés depuis Londres. Ces derniers étaient les représentants directs du général. Ils avaient un rang équivalent à celui de ministre. Ces derniers appartenaient à la France Libre, à savoir le mouvement de résistance militaire et politique fondé à Londres par de Gaulle à la suite de son appel du 18 juin 1940. Les commissaires de la république surgissent du maquis, procèdent à la destitution des préfets de Vichy, avant que les Américains ne puissent installer leurs officiers, formés à Londres depuis 1953, spécifiquement dans cet objectif.

Il est à noter qu’aussi proche Churchill se sentait des Américains, il fut abasourdi d’apprendre que ces derniers envisageaient la libération de Paris sans en informer le général de Gaulle. Churchill a alors choisi de prévenir les français libres qu’il y avait eu une négociation entre le département d’État américain et le régime de Vichy pour réinstaller certains hauts fonctionnaires de ce régime à des postes clés de l’imminente occupation américaine.

Roosevelt n’avait pas qu’une idée d’annexion de la France, il avait aussi des idées de division du pays en plusieurs parties. Il avait dit notamment au premier ministre luxembourgeois en exil à Londres : « Quand nous aurons gagné la guerre, nous créerons une grande principauté et vous allez gagner du territoire ».

Roosevelt n’avait pas qu’une idée d’annexion de la France. Il souhaitait diviser le pays en plusieurs parties. Une fois l’AMGOT mise en place, il envisageait dans un second temps de donner la rive gauche du Rhône aux Italiens (pour les remercier d’avoir changé de camp, précise l’historien). Il prévoyait également d’ôter au nord-est de la France un autre large territoire, que se partageraient les Belges, les Néerlandais et les Luxembourgeois, qui s’appellerait Wallonia, dans le cadre d’un commun accord entre ces trois pays.

C’est enfin et indéniablement le front de l’Est qui a engendré la chute des Allemands. Nous parlons ici des Russes. Ce front a été non seulement décisif mais essentiel. Le total des pertes du côté américain durant la seconde guerre mondiale, c’est 2 % de l’ensemble des pertes des alliés. Les Russes, c’est 88 %. Il y a tout de même des hommes derrière ces chiffres !

Les pertes en vies humaines du côté des combattants russes dépassent très largement la somme des pertes des pays alliés, quasiment 55 % de la totalité des soldats morts au combat. L’historien précise combien il est indécent aujourd’hui de la part de la communauté internationale de ne jamais rappeler que la Russie a perdu 13 500 000 combattants et 7 500 000 civils.

Eric Branca rappelle également que les États-Unis ont volontairement mis en place une politique culturo-commerciale avec les pays européens dès 1946, dont l'objectif majeur était de revisiter du tout au tout le narratif autour de la seconde guerre mondiale, au moyen de productions de films, que les Européens se devaient d’acheter et de diffuser.

La stratégie opérée par les Américains en France a consisté à imposer aux diffuseurs une majorité de productions américaines au cinéma, puis à la télévision, selon le fort déraisonnable ratio : quatre films américains contre une production française. Ils ont ainsi désinformé à outrance au sujet de la participation américaine, supposée exclusivement glorieuse durant la seconde guerre. Cette politique culturo-commerciale a été mise en œuvre dans le cadre des Accord Blum-Byrnes. Il s’agissait en fait du volet culturel du Plan Marshall, dont le but était de lutter contre une éventuelle expansion à l’ouest de la Russie, comme chacun le sait.

L’historien poursuit ainsi : On peut quand même faire un petit exercice intellectuel : se demander ce qu’il serait advenu de l’issue de la bataille sur les plages de Normandie si les Russes n’avaient pas, au moment du débarquement, lancé la plus formidable offensive militaire de tous les temps, qui fut l’Opération Bagration, qui commence exactement au moment du débarquement.

Staline a attendu le débarquement pour lancer l’Opération Bagration. Quatre millions de Russes se jettent sur les Allemands, de la mer noire jusqu’à la mer baltique. Ils vont reconquérir 600 kms de territoire en un mois et demi, de la Biélorussie à Varsovie. Ils vont littéralement décimer l’armée allemande, en pulvérisant 200 de ses divisions.

Selon l’historien, s’il y avait eu lors du débarquement 10 divisions allemandes supplémentaires et davantage d’avions de guerre disponibles, il est certain que le débarquement aurait été un échec sanglant pour les alliés.

L’historien précise alors : Par contre, il ne faut rien enlever au courage des soldats américains qui ont été jetés comme de la chair à canon sur les plages de Normandie, surtout que l’élite de l’armée américaine, les Marines notamment, se battait dans le Pacifique. Les soldats qui ont été envoyés sur les plages de Normandie, ce sont des étudiants, des noirs, des gens qui ont été tirés au sort, qui étaient totalement inexpérimentés, alors que se trouvait face à eux une armée dont les soldats avaient pour certains plus de quatre ans d’expérience de guerre. Tous ces soldats américains envoyés à la mort certaine sur les plages du débarquement, il faut indéniablement leur rendre hommage, parce qu’ils n'étaient pas préparés.

Le débarquement de Provence, dont on entend beaucoup moins parler, a aussi joué une grande part dans l’histoire. Il a tout d’abord été décisif du point de vue de l’honneur français, parce qu’il n’y avait pas eu de soldats français lors du débarquement, hormis il est vrai le commando Kieffer de la France Libre créé et formé en Angleterre, mais composé seulement de quelques centaines de combattants.

Durant le débarquement de Provence, il y a eu en revanche deux cent mille soldats de l’armée française. Cette armée a revêtu une symbolique tout à fait notable du fait qu’elle était composée des forces françaises libres et de l’ancienne armée de Vichy. Elle a été sous le commandement de l’Amiral de Gaulle, le propre fils du général, qui a été formé au sein des forces françaises libres. Ce dernier raconte d’ailleurs dans ses mémoires combien ça a été difficile de combattre au côté de l’armée de Vichy, mais le désir de se débarrasser des Allemands a fait que ces différentes factions se sont battues ardemment côte à côte. Cette armée a pu ainsi libérer en quelques semaines la vallée du Rhône.

Eric Branca ajoute enfin : « En fait, il s’agit là de desseins absolument extraordinaires, des gens qui se sont battus magnifiquement, qui ont repoussé les Allemands comme rarement. Les Allemands ont été corrigés de manière nette et expéditive. Le Général de Gaulle manifestait une véritable dévotion à cette armée-là. C’est avant tout à cette armée-ci que le Général de Gaulle voulait faire honneur au vingtième anniversaire de la libération ».
Sources utilisées :
1. Branca, Éric « L’Ami Américain », Tempus Perrin, 2022.
2. Halbwachs, Maurice « Les Cadres sociaux de la mémoire », Librairie Felix Alcan, Paris, 1925.
3. Ricoeur, Paul « La Mémoire, l’histoire et l’oubli », Seuil, Paris, 2000.
4. Benjamin, Walter, « Thèses sur le concept d’histoire », Éditions de l’éclat, 2014.
Christophe Barbe-Gayet
Réalisateur de films documentaires
Briançon (France)