Le 28 novembre 1942, les premiers pilotes français de l’escadrille « Normandie »1 [6] arrivent en URSS. Après avoir terminé avec succès l’entraînement au combat, l’escadrille composée de 14 pilotes arrive, le 22 mars 1943, sur le front occidental dans l’aérodrome de la 261ème division du RAB2 du major V. Dymchenko, situé près du village de Polotniany Zavod [5]. Plus tard, le régiment mène des opérations de combat, en siégeant successivement dans les aérodromes de : Vasilievskoïe (près de Mosalsk), Khatenka (près de Kozelsk), Spas-Demensk et Monastyrchtchina (à l’ouest de Smolensk).
Des pilotes français courageux et parfaitement entraînés se sont battus à mort contre les
Allemands sur le sol soviétique. Comment ont-ils décidé d’aller se battre pour une patrie « étrangère »3 en risquant leur propre vie ?
En 1940, alors que la majeure partie de la France est occupée, le général Charles de Gaulle crée le Comité national français de la « France Libre » et déclare ne pas reconnaître le gouvernement français de Vichy, dirigé par Philippe Pétain [6], qui collabore avec l’Allemagne. Le 26 septembre 1941, afin de faire reconnaître le Comité français de libération nationale comme le gouvernement provisoire du pays, de Gaulle alors en exil échange des lettres avec l’URSS : les Français sont prêts à se battre aux côtés de l’Union soviétique et de ses alliés. L’URSS accepte la proposition et se déclare prête à échanger des représentants.
La formation d’une escadrille de volontaires français commence alors. Afin d’attirer davantage de pilotes, le capitaine A. Merle propose d’établir une correspondance entre les grades soviétiques et français. Les pilotes qui ont servi en Algérie et en Syrie en ayant les grades de sergent, sergent-chef ou adjudant, en rejoignant l’escadrille, reçoivent le grade d’aspirant (candidat-officier), et à leur arrivée en URSS les aspirants reçoivent le grade de sous-lieutenant.
Après la formation de l’escadrille s’est posée la question du choix du symbole de la nouvelle unité. L’URSS a immédiatement refusé les symboles standards de l’Armée de l’air française en raison de la présence de la croix de Lorraine. Les artilleurs anti-aériens soviétiques considéraient alors toute croix comme un signe nazi. Par conséquent, sur les avions fournis par l’Union soviétique, un cercle tricolore aux couleurs du drapeau français est mis en place dans le cockpit, le nez de l’appareil est également peint dans les mêmes couleurs. Les pilotes français reçoivent des uniformes soviétiques et sont même autorisés à porter des récompenses et des signes de l’aviation française [6].
L’escadrille s’engage à obéir au commandement soviétique et à se conformer, en matière de discipline et de service en garnison, aux règlements de l’Armée de l’air rouge. Quant à l’ordre et les normes du service intérieur, ils sont régis par le règlement militaire français.
La mise à disposition des pilotes français, conformément aux normes établies par l’armée, appartient à l’Armée rouge. Pour leur service militaire, ils reçoivent une solde prélevée sur le budget de l’URSS, elle est ensuite convertie en livres sterling et est envoyée à Londres, où vivent leurs familles [3]. Il est décidé que les commandements aériens et terrestres seront donnés en français.
Le premier groupe de volontaires français se compose de 14 pilotes et de 58 mécaniciens aéronautiques et sera renouvelé plusieurs fois par la suite. À la demande du commandant du régiment, le personnel technique français est remplacé en 1943 par du personnel soviétique [1]. Il s'avère que le climat rude de la Russie pose des problèmes aux mécaniciens. Les mitaines ne permettent pas de bien serrer les boulons et sans elles il est impossible de rester dans le froid.
Andreï Ivanovitch Pavlov, un mécanicien aéronautique qui entretenait les avions des pilotes français, se souvient : « Avec les Français, nous communiquions principalement par gestes. Leur mot « vibration » était alors en usage. L’appareil qui tombait en panne se mettait à vibrer et cette vibration nous montrait, à nous les mécaniciens, à quel endroit il fallait faire particulièrement attention » [8].
De cette manière, les Français comprennent où se déroule la bataille principale contre les partisans d’Hitler, où, entre autres choses, se décide l’avenir de la France. Sur le sol soviétique, ils se battent non seulement pour l’Union Soviétique mais aussi pour leur patrie. De longues négociations permettent de constituer une escadrille prête à opérer militairement. Se trouvant déjà sur le territoire de l’URSS, elle suit un entraînement au combat sur le meilleur aérodrome non loin du village de Polotniany Zavod. Les Français sont logés dans la grange d’une ferme collective, transformée en dortoir par les activistes du Komsomol et la population locale [5].
Comment les Français organisaient-ils leur mode de vie ? Comment interagissaient-ils et communiquaient-ils avec le peuple soviétique ? À quoi ressemblait leur quotidien ? Ces questions restent ouvertes.
Les pilotes français ont commencé par vivre au front comme tous les soldats de notre armée. Venant pour la première fois sur notre territoire, ils se sont familiarisés avec l’abri souterrain du front et avec le climat russe.
Dans ses mémoires [10], Geoffre de Chabrignac - l’un des pilotes français - décrit différents épisodes de la vie et des activités de combat des pilotes de « Normandie ». Il se souvient encore des cavaliers russes, de la « fraternisation grandiose », de la « consommation de vodka, des danses sur ce fameux accordéon sans lequel les Russes ne pourraient probablement pas vivre ». Geoffre dit à ce sujet qu’« il faut entendre la chanson « Mama», dont la musique et les paroles vous prennent aux tripes, ainsi que d’autres chansons russes nées pendant la guerre pour comprendre l’âme d’un slave ». Il est fasciné par la langue russe « incroyablement colorée et riche » [10].
Pour autant, les relations entre Russes et Français ne sont pas toujours faciles en raison de leurs habitudes différentes au quotidien. Les pilotes français n’aiment pas la nourriture qu’on leur sert : ils ne supportent pas la bouillie, particulièrement celle au sarrasin, qui est servie dans l’Armée rouge. Selon eux, il s’agit de « nourriture pour oiseaux » [7]. Pourtant, selon les normes de la ligne de front, les Français sont plutôt bien nourris. Leur donner leur nourriture habituelle en pleine guerre n’était pas chose facile. Les pilotes aiment discuter du moment où ils pourront enfin manger à nouveau de la soupe marseillaise à base d’huîtres et de homard ou des steaks parisiens accompagnés de pommes de terre frites. Andreï Ivanovitch Pavlov, mécanicien aéronautique de « Normandie », se souvient : « Un jour, alors que j’entretenais la queue d’un avion, j’aperçois un Français faire cuire quelque chose dans une gamelle sur un petit feu. Je lui demande ce qu’il cuisine et il me répond :« Je fais frire du poisson ». Et en regardant dans la gamelle, je vois une grenouille flottant à l’envers » [8].
Ils surprennent également les habitants en cueillant et en mangeant des pissenlits jaunes. Les serveuses, choquées, pensent que les pilotes sont devenus fous et décident de prévenir le médecin Georges Lebedinsky, qui leur explique qu’en France les pissenlits sont des plantes comestibles. De La Poype se souvient : « Chaque printemps, nous ramassions des pissenlits, ce qui intriguait les Russes. Il n’y a qu’en Russie que l’on peut voir le miracle de ces immenses champs de pissenlits jaunes. Et comme j’aime aussi cueillir des champignons, ils me surnommaient le « chasseur-cueilleur de champignons ».
Vétéran de la première armée de l’air, ancien opérateur radio de l’aviation, Igor Chedvigovsky a eu la chance de travailler aux côtés de l’escadrille française. Il se souvient que « c’étaient des gars joyeux et bruyants. De notre point de vue, ils s’habillaient comme des dandys: des chemises bleues sorties du pantalon avec le nom de leur pays en broderie dorée. Nous leur avions creusé des abris dans la pente de la colline et ils les ont aménagés de manière inhabituelle pour nous : ils ont accroché des tableaux au mur, ont posé divers produits cosmétiques et parfums sur des étagères et des tables. Ils allaient au ruisseau pour se laver en se couvrant de couvertures colorées. Je ne m’en cache pas, je me suis même demandé ce que venaient faire ces dandys dans cette galère » [9].
Les premières batailles de l’escadrille sont un succès : le compte des avions allemands abattus est ouvert. Néanmoins, il y a également des pertes et elles ne sont pas négligeables. Rien que le 13 avril, l’escadrille perd trois personnes [6].
Les pilotes sélectionnés par Albert Mirlesse pour composer l’escadrille ne sont pas les plus efficaces mais les plus vifs et les plus courageux. Ils ont une excellente technique de pilotage, mais ont en même temps cette particularité : amis au sol mais dans les airs c’est chacun pour soi [4].
À l’origine, les pilotes étaient entraînés à combattre seuls, mais une telle tactique sur le front le plus redoutable rend les pilotes très vulnérables. L’action en groupe de façon coordonnée et le soutien mutuel étaient devenus d’une importance primordiale pour l’aviation. Les pilotes français doivent nécessairement être formés à la coopération au combat.
Un as soviétique se souvient : « Les Français nous ont montré leurs tactiques de combat individuel. Et nous les avons longuement critiqués. Assis dans l’abri, nous dessinions au sol avec nos mains. On leur expliquait comment nous nous protégions les uns les autres dans les airs » [7].
La formation des pilotes français par le commandement soviétique ne se fait pas toujours par l’intermédiaire d’un traducteur. Ainsi, le général-major Gueorgui Zakharov, afin d’expliquer aux Français pourquoi il fallait se couvrir l’un l’autre dans le ciel, a pris un balai dans ses mains. Et, en suivant l’exemple d’une vieille fable, il a commencé à arracher les brindilles et à les casser. Il a ensuite demandé à un Français de casser tout le balai. Bien entendu, rien ne s’est passé. Les Français ont souri : l’exemple était limpide [2].
Le 17 avril 1943 a lieu le premier vol coopératif de pilotes soviétiques et français [6]. Les pilotes français sont impatients de se battre. Roland de la Poype, pilote français, se souvient : « Nous voulions nous battre avec les Russes. Mourir ne nous faisait pas peur, les pilotes de guerre sont toujours préparés à mourir. Nous souhaitions des combats durs, des difficultés, des épreuves. Et nous avons été servis ». Ils considèrent qu’un jour sans décollage est un jour de perdu. Mais les pilotes français s’orientent très mal sur le terrain. C’est ce qui coûta la vie à Jean Rey et à Louis Astier qui, au cours d’une mission en août 1943 se sont retrouvés en territoire ennemi et ont été ciblés par des tirs. Les pilotes soviétiques passent beaucoup de temps à apprendre aux Français à ne pas se perdre en terrain inconnu [7].
Pendant 180 jours, l’escadrille « Normandie-Niemen » est stationnée sur le territoire de Kalouga et, pendant ce temps, elle apporte du soutien aux troupes afin de libérer le territoire de notre région : les pilotes français mènent 78 combats aériens, abattent 72 avions ennemis. 19 pilotes sont tués [5].
Ainsi donc, les pilotes français ont été confrontés à la barrière de la langue ainsi qu’aux difficultés des habitudes de vie. Mais l’amitié entre les citoyens français et soviétiques a montré au monde entier un exemple admirable de réciprocité fraternelle et de compréhension mutuelle entre des représentants de pays et de peuples différents unis au nom d’un même but : la victoire contre l’ennemi.
Après avoir considéré certains aspects de la vie quotidienne des pilotes français sur le territoire de Kalouga, nous sommes parvenus à la conclusion que ce problème intéressant mérite davantage de recherches. La compréhension du quotidien en apparence « non héroïque » des combattants nous rapproche de la compréhension de la Grande Guerre Patriotique en elle-même.
Sources utilisées :
1.V. Bessonov, « Normandie-Niemen » sur le territoire de Kalouga // Journal «Весть», 8 avril 2003, № 91.
2.G. Gritsenko, « Normandie-Niemen ». Frères d’armes // Journal «Знамя», 4 juin 2016, numéro spécial.
3.A. Zakvasin, Altitude de vol : comment des as français de l’escadrille «Normandie-Niemen» ont combattu dans l’Armée rouge // TV-Novosti, 2007, https://ru.rt.com/9pg1
4.K. Koudriachov, « Normandie-Niemen ». Des as français aux origines russes // Journal «Аргументы и Факты», 25 novembre 2017.
5.A.G Pilchtchikov, Des pilotes français dans les rangs de la 1ère armée de l'air de l'URSS en 1943 // Du village de Kondyreva à la ville de Kondrovo : documents de la 3ème conférence sur les traditions locales du district, 6-7 novembre 2014.
6.А. Sidorchik, La fureur de «Normandie». Comment des as français ont servi le camarade Staline // Journal «Аргументы и Факты», 29 avril 2015.
7.I. Soulimov, Histoire d’un régiment aérien // Revue «Военное обозрение», 2012, https://topwar.ru/21339-istoriya-odnogo-aviapolka.html
8.V. Khoteev, Vive la Russie ! Vive la France ! // Journal «Весть», 23 juillet 2013, № 250.
9.I. Chedvigovsky, Dans le ciel nous volions seuls // Journal «Правда пять», 6 novembre 1997.
10.F. de Geoffre,Normandie Niemen : Souvenirs d’un pilote. — Paris: Éditions André Bonne, 1952.
1 Nom donné le 5 juillet 1943, il devient « Normandie-Niemen » à partir du 28 novembre 1944
2 Régiment d’Aviation de Bombardement
3 11 pilotes du régiment Normandie-Niemen avaient des origines russes.
Des pilotes français courageux et parfaitement entraînés se sont battus à mort contre les
Allemands sur le sol soviétique. Comment ont-ils décidé d’aller se battre pour une patrie « étrangère »3 en risquant leur propre vie ?
En 1940, alors que la majeure partie de la France est occupée, le général Charles de Gaulle crée le Comité national français de la « France Libre » et déclare ne pas reconnaître le gouvernement français de Vichy, dirigé par Philippe Pétain [6], qui collabore avec l’Allemagne. Le 26 septembre 1941, afin de faire reconnaître le Comité français de libération nationale comme le gouvernement provisoire du pays, de Gaulle alors en exil échange des lettres avec l’URSS : les Français sont prêts à se battre aux côtés de l’Union soviétique et de ses alliés. L’URSS accepte la proposition et se déclare prête à échanger des représentants.
La formation d’une escadrille de volontaires français commence alors. Afin d’attirer davantage de pilotes, le capitaine A. Merle propose d’établir une correspondance entre les grades soviétiques et français. Les pilotes qui ont servi en Algérie et en Syrie en ayant les grades de sergent, sergent-chef ou adjudant, en rejoignant l’escadrille, reçoivent le grade d’aspirant (candidat-officier), et à leur arrivée en URSS les aspirants reçoivent le grade de sous-lieutenant.
Après la formation de l’escadrille s’est posée la question du choix du symbole de la nouvelle unité. L’URSS a immédiatement refusé les symboles standards de l’Armée de l’air française en raison de la présence de la croix de Lorraine. Les artilleurs anti-aériens soviétiques considéraient alors toute croix comme un signe nazi. Par conséquent, sur les avions fournis par l’Union soviétique, un cercle tricolore aux couleurs du drapeau français est mis en place dans le cockpit, le nez de l’appareil est également peint dans les mêmes couleurs. Les pilotes français reçoivent des uniformes soviétiques et sont même autorisés à porter des récompenses et des signes de l’aviation française [6].
L’escadrille s’engage à obéir au commandement soviétique et à se conformer, en matière de discipline et de service en garnison, aux règlements de l’Armée de l’air rouge. Quant à l’ordre et les normes du service intérieur, ils sont régis par le règlement militaire français.
La mise à disposition des pilotes français, conformément aux normes établies par l’armée, appartient à l’Armée rouge. Pour leur service militaire, ils reçoivent une solde prélevée sur le budget de l’URSS, elle est ensuite convertie en livres sterling et est envoyée à Londres, où vivent leurs familles [3]. Il est décidé que les commandements aériens et terrestres seront donnés en français.
Le premier groupe de volontaires français se compose de 14 pilotes et de 58 mécaniciens aéronautiques et sera renouvelé plusieurs fois par la suite. À la demande du commandant du régiment, le personnel technique français est remplacé en 1943 par du personnel soviétique [1]. Il s'avère que le climat rude de la Russie pose des problèmes aux mécaniciens. Les mitaines ne permettent pas de bien serrer les boulons et sans elles il est impossible de rester dans le froid.
Andreï Ivanovitch Pavlov, un mécanicien aéronautique qui entretenait les avions des pilotes français, se souvient : « Avec les Français, nous communiquions principalement par gestes. Leur mot « vibration » était alors en usage. L’appareil qui tombait en panne se mettait à vibrer et cette vibration nous montrait, à nous les mécaniciens, à quel endroit il fallait faire particulièrement attention » [8].
De cette manière, les Français comprennent où se déroule la bataille principale contre les partisans d’Hitler, où, entre autres choses, se décide l’avenir de la France. Sur le sol soviétique, ils se battent non seulement pour l’Union Soviétique mais aussi pour leur patrie. De longues négociations permettent de constituer une escadrille prête à opérer militairement. Se trouvant déjà sur le territoire de l’URSS, elle suit un entraînement au combat sur le meilleur aérodrome non loin du village de Polotniany Zavod. Les Français sont logés dans la grange d’une ferme collective, transformée en dortoir par les activistes du Komsomol et la population locale [5].
Comment les Français organisaient-ils leur mode de vie ? Comment interagissaient-ils et communiquaient-ils avec le peuple soviétique ? À quoi ressemblait leur quotidien ? Ces questions restent ouvertes.
Les pilotes français ont commencé par vivre au front comme tous les soldats de notre armée. Venant pour la première fois sur notre territoire, ils se sont familiarisés avec l’abri souterrain du front et avec le climat russe.
Dans ses mémoires [10], Geoffre de Chabrignac - l’un des pilotes français - décrit différents épisodes de la vie et des activités de combat des pilotes de « Normandie ». Il se souvient encore des cavaliers russes, de la « fraternisation grandiose », de la « consommation de vodka, des danses sur ce fameux accordéon sans lequel les Russes ne pourraient probablement pas vivre ». Geoffre dit à ce sujet qu’« il faut entendre la chanson « Mama», dont la musique et les paroles vous prennent aux tripes, ainsi que d’autres chansons russes nées pendant la guerre pour comprendre l’âme d’un slave ». Il est fasciné par la langue russe « incroyablement colorée et riche » [10].
Pour autant, les relations entre Russes et Français ne sont pas toujours faciles en raison de leurs habitudes différentes au quotidien. Les pilotes français n’aiment pas la nourriture qu’on leur sert : ils ne supportent pas la bouillie, particulièrement celle au sarrasin, qui est servie dans l’Armée rouge. Selon eux, il s’agit de « nourriture pour oiseaux » [7]. Pourtant, selon les normes de la ligne de front, les Français sont plutôt bien nourris. Leur donner leur nourriture habituelle en pleine guerre n’était pas chose facile. Les pilotes aiment discuter du moment où ils pourront enfin manger à nouveau de la soupe marseillaise à base d’huîtres et de homard ou des steaks parisiens accompagnés de pommes de terre frites. Andreï Ivanovitch Pavlov, mécanicien aéronautique de « Normandie », se souvient : « Un jour, alors que j’entretenais la queue d’un avion, j’aperçois un Français faire cuire quelque chose dans une gamelle sur un petit feu. Je lui demande ce qu’il cuisine et il me répond :« Je fais frire du poisson ». Et en regardant dans la gamelle, je vois une grenouille flottant à l’envers » [8].
Ils surprennent également les habitants en cueillant et en mangeant des pissenlits jaunes. Les serveuses, choquées, pensent que les pilotes sont devenus fous et décident de prévenir le médecin Georges Lebedinsky, qui leur explique qu’en France les pissenlits sont des plantes comestibles. De La Poype se souvient : « Chaque printemps, nous ramassions des pissenlits, ce qui intriguait les Russes. Il n’y a qu’en Russie que l’on peut voir le miracle de ces immenses champs de pissenlits jaunes. Et comme j’aime aussi cueillir des champignons, ils me surnommaient le « chasseur-cueilleur de champignons ».
Vétéran de la première armée de l’air, ancien opérateur radio de l’aviation, Igor Chedvigovsky a eu la chance de travailler aux côtés de l’escadrille française. Il se souvient que « c’étaient des gars joyeux et bruyants. De notre point de vue, ils s’habillaient comme des dandys: des chemises bleues sorties du pantalon avec le nom de leur pays en broderie dorée. Nous leur avions creusé des abris dans la pente de la colline et ils les ont aménagés de manière inhabituelle pour nous : ils ont accroché des tableaux au mur, ont posé divers produits cosmétiques et parfums sur des étagères et des tables. Ils allaient au ruisseau pour se laver en se couvrant de couvertures colorées. Je ne m’en cache pas, je me suis même demandé ce que venaient faire ces dandys dans cette galère » [9].
Les premières batailles de l’escadrille sont un succès : le compte des avions allemands abattus est ouvert. Néanmoins, il y a également des pertes et elles ne sont pas négligeables. Rien que le 13 avril, l’escadrille perd trois personnes [6].
Les pilotes sélectionnés par Albert Mirlesse pour composer l’escadrille ne sont pas les plus efficaces mais les plus vifs et les plus courageux. Ils ont une excellente technique de pilotage, mais ont en même temps cette particularité : amis au sol mais dans les airs c’est chacun pour soi [4].
À l’origine, les pilotes étaient entraînés à combattre seuls, mais une telle tactique sur le front le plus redoutable rend les pilotes très vulnérables. L’action en groupe de façon coordonnée et le soutien mutuel étaient devenus d’une importance primordiale pour l’aviation. Les pilotes français doivent nécessairement être formés à la coopération au combat.
Un as soviétique se souvient : « Les Français nous ont montré leurs tactiques de combat individuel. Et nous les avons longuement critiqués. Assis dans l’abri, nous dessinions au sol avec nos mains. On leur expliquait comment nous nous protégions les uns les autres dans les airs » [7].
La formation des pilotes français par le commandement soviétique ne se fait pas toujours par l’intermédiaire d’un traducteur. Ainsi, le général-major Gueorgui Zakharov, afin d’expliquer aux Français pourquoi il fallait se couvrir l’un l’autre dans le ciel, a pris un balai dans ses mains. Et, en suivant l’exemple d’une vieille fable, il a commencé à arracher les brindilles et à les casser. Il a ensuite demandé à un Français de casser tout le balai. Bien entendu, rien ne s’est passé. Les Français ont souri : l’exemple était limpide [2].
Le 17 avril 1943 a lieu le premier vol coopératif de pilotes soviétiques et français [6]. Les pilotes français sont impatients de se battre. Roland de la Poype, pilote français, se souvient : « Nous voulions nous battre avec les Russes. Mourir ne nous faisait pas peur, les pilotes de guerre sont toujours préparés à mourir. Nous souhaitions des combats durs, des difficultés, des épreuves. Et nous avons été servis ». Ils considèrent qu’un jour sans décollage est un jour de perdu. Mais les pilotes français s’orientent très mal sur le terrain. C’est ce qui coûta la vie à Jean Rey et à Louis Astier qui, au cours d’une mission en août 1943 se sont retrouvés en territoire ennemi et ont été ciblés par des tirs. Les pilotes soviétiques passent beaucoup de temps à apprendre aux Français à ne pas se perdre en terrain inconnu [7].
Pendant 180 jours, l’escadrille « Normandie-Niemen » est stationnée sur le territoire de Kalouga et, pendant ce temps, elle apporte du soutien aux troupes afin de libérer le territoire de notre région : les pilotes français mènent 78 combats aériens, abattent 72 avions ennemis. 19 pilotes sont tués [5].
Ainsi donc, les pilotes français ont été confrontés à la barrière de la langue ainsi qu’aux difficultés des habitudes de vie. Mais l’amitié entre les citoyens français et soviétiques a montré au monde entier un exemple admirable de réciprocité fraternelle et de compréhension mutuelle entre des représentants de pays et de peuples différents unis au nom d’un même but : la victoire contre l’ennemi.
Après avoir considéré certains aspects de la vie quotidienne des pilotes français sur le territoire de Kalouga, nous sommes parvenus à la conclusion que ce problème intéressant mérite davantage de recherches. La compréhension du quotidien en apparence « non héroïque » des combattants nous rapproche de la compréhension de la Grande Guerre Patriotique en elle-même.
Sources utilisées :
1.V. Bessonov, « Normandie-Niemen » sur le territoire de Kalouga // Journal «Весть», 8 avril 2003, № 91.
2.G. Gritsenko, « Normandie-Niemen ». Frères d’armes // Journal «Знамя», 4 juin 2016, numéro spécial.
3.A. Zakvasin, Altitude de vol : comment des as français de l’escadrille «Normandie-Niemen» ont combattu dans l’Armée rouge // TV-Novosti, 2007, https://ru.rt.com/9pg1
4.K. Koudriachov, « Normandie-Niemen ». Des as français aux origines russes // Journal «Аргументы и Факты», 25 novembre 2017.
5.A.G Pilchtchikov, Des pilotes français dans les rangs de la 1ère armée de l'air de l'URSS en 1943 // Du village de Kondyreva à la ville de Kondrovo : documents de la 3ème conférence sur les traditions locales du district, 6-7 novembre 2014.
6.А. Sidorchik, La fureur de «Normandie». Comment des as français ont servi le camarade Staline // Journal «Аргументы и Факты», 29 avril 2015.
7.I. Soulimov, Histoire d’un régiment aérien // Revue «Военное обозрение», 2012, https://topwar.ru/21339-istoriya-odnogo-aviapolka.html
8.V. Khoteev, Vive la Russie ! Vive la France ! // Journal «Весть», 23 juillet 2013, № 250.
9.I. Chedvigovsky, Dans le ciel nous volions seuls // Journal «Правда пять», 6 novembre 1997.
10.F. de Geoffre,Normandie Niemen : Souvenirs d’un pilote. — Paris: Éditions André Bonne, 1952.
1 Nom donné le 5 juillet 1943, il devient « Normandie-Niemen » à partir du 28 novembre 1944
2 Régiment d’Aviation de Bombardement
3 11 pilotes du régiment Normandie-Niemen avaient des origines russes.
Cet article représente la traduction d’une publication dans la revue « Young Scientist» parue en février 2019. Il est traduit du russe en français par Durif Hugo Alain Guy, Dunkerque (France), dans le cadre du concours de traduction « Le temps n’a pas de prise sur l’amitié » consacré à la mémoire de l’escadrille franco-soviétique « Normandie-Niemen » ayant combattu contre les nazis pendant la Grande Guerre Patriotique. Le concours a été organisé par l’association « Le pont de l’amitié » à Kaluga.
https://nevlastno.ru/
Ouliana Firsova
Étudiante
Artem Kovalev
Enseignant
Académie russe d'économie nationale et d'administration publique
auprès du président de la Fédération de Russie (section de Kalouga)
Kalouga (Russie)
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Ouliana Firsova
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Artem Kovalev
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auprès du président de la Fédération de Russie (section de Kalouga)
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