Certains n’aiment pas le rock, d’autres n’aiment pas le jazz, d’autres encore n’aiment pas la country... etc., c’est naturellement une question de goûts personnels. Ceci dit, il n’est pas rare d’entendre des gens dire « détester » ces genres. Il semble parfois être le seul genre musical que les gens peuvent littéralement détester. Pourquoi ?
Probablement car ils trouvent ce genre trop violent, trop grossier, trop bête... ou encore, les trois facteurs à la fois ; comme pour d’autres genres, certes, mais poussés à l’extrême dans le cas du rap.
Moi-même profane de rap, j’ai pensé cela durant de nombreuses années avant de redécouvrir des classiques du rap français avec mon regard d’adulte. Si les textes de rap sont souvent emplis de propos violents et grossiers, ils sont parfois loin d’être bêtes ou vulgaires ; tels que pouvaient l’être les textes de poètes reconnus. Par exemple, Georges Brassens usait d’une grossièreté parfois flagrante. Si vous ne me croyez pas, je vous propose d’écouter Fernande, Quatre-vingt-quinze fois sur cent ou encore Le bulletin de santé(un auteur russe a d’ailleurs adapté nombre de ses chansons en russe sur la chaîne Youtube Французские песни, exemple grossier Le cocu). De la même manière, les textes d’éminents artistes comme Édith Piaf ou Renaud pouvaient contenir des propos choquants (sur la misère ou la guerre, par exemple).
Nous voyons que la violence et la grossièreté ne sont pas forcément délétères lorsqu’elles sont amenées avec richesse linguistique et sens. Albert Camus disait « Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde », de fait, il est toujours bon de rappeler que grossier et vulgaire ne sont pas synonymes, tels que violent/mauvais, intelligent/sage/cultivé, égalité/équité, négatif/péjoratif, légal/juste/sain, explication/excuse, etc.
Afin d’enrichir leurs compositions, les rappeurs, comme les autres artistes, usent bien sûr de figures de style (pour en réviser une bonne partie, je recommande la vidéo Point Culture sur les figures de style du youtubeur Linksthesun). Cet exercice est particulièrement présent chez les slameurs, comme Grand Corps Malade, pour ne citer que le plus célèbre. Le slam étant l’art de déclamer un texte sans aucun accompagnement instrumental ni chant, uniquement porté par la voix, le rythme de parole et la subtilité du texte. À noter que, si le rap est né aux États-Unis, les premiers rappeurs français ont ajouté leurs influences francophones à l’idée de base américaine : une sorte de burger à la sauce française ! Pour illustrer cette richesse linguistique, voici une petite liste de chansons, chacune avec son ambiance distincte.
Par des auteurs « anciens », années 90 et 2000 :
Caroline (MC Solaar) – chanson d’amour écrite pour Caroline, utilisant le champ lexical des sensations et des couleurs tout en faisant une analogie avec les cartes à jouer : cœurs, trèfles, piques, carreaux… Avec de très beaux effets de rythme dus aux assonances et allitérations. Mélancolique anonyme (Soprano) – chanson associant la mélancolie à une addiction, pensée comme le témoignage touchant d’un participant à un groupe de discussion. L’auteur utilise de belles métaphores, notamment avec l’alcool, d’où le titre révélateur. Petit frère (IAM) – l’histoire tragique d’un adolescent, passant de l’enfance insouciante à l’adversité de l’âge adulte. Le texte met en parallèle les éléments féeriques des contes avec les éléments malsains de la réalité. C’est arrivé près de chez-toi (Suprême NTM) – chanson relatant la misère et la violence qui se développent dans le pays alors que personne n’agit contre elles. Confessions nocturnes (Diam’s) – chanson romancée narrant la triste soirée de deux amies dont l’une apprend la tromperie de son compagnon et la seconde tente de l’aider au mieux dans son malheur.
Par des auteurs modernes également :
Je suis (BigFlo&Oli) – chanson sans refrain, juste une énumération de couplets commençant par l’anaphore « Je suis » correspondant chacun à un profil différent. Les assonances, allitérations et métaphores y sont aussi nombreuses et subtiles.
Chez moi (Casey) – présentation de la patrie de l’auteure, les Antilles, de son point de vue personnel. On y retrouve bien sûr plusieurs champs lexicaux sur les thèmes de la famille, de la culture créole, de la misère... etc.
Malgré tous ces bons exemples, la réputation du rap reste entachée par divers scandales. D’un côté, la popularité du genre auprès des jeunes en fait un excellent moyen de propagande et permet aux artistes de devenir militants de diverses causes (conflits géopolitiques, religieux, sociaux, comme le clip No Pasaran durant les élections législatives de 2024, réunissant plusieurs rappeurs opposés au parti politique Rassemblement National).
D’un autre côté, les rappeurs les plus populaires de notre époque appartiennent au style « gangsta-rap » et promeuvent souvent des valeurs discutables telles que la consommation de stupéfiants, la possession d’armes, l’utilisation de la violence, la sexualisation extrême des femmes... etc. Pour illustrer, je conseille la chanson Kalashde Booba et Kaaris, ou d’autres artistes très populaires comme PNL, JUL ou SCH. Je peux aussi citer Youssoufa qui a écrit l’hymne de l’équipe de France de football en 2020,Écris mon nom en bleu. Un style très différent de l’hymne 2000 : Tous ensemble de Johnny Halliday.
Certains, comme Kaotik 747, s’efforcent d’encourager les jeunes à respecter le pays et ses forces de l’ordre. Malheureusement, ils restent bien moins écoutés que les « gangsta-rappeurs ».
Sur la question de la mutation de la société, je recommande vivement le livre Les barbaresde Alessandro Barricco, qui a été traité en conférence par Stéphane Édouard. Ce dernier possède une chaîne Youtube et Odysee sur lesquelles il a fait plusieurs vidéos sur la barbarisation de la culture, musicale comprise.
En dernières recommandations, quelques parodies de rap (à chercher sur Youtube) car, étant grande source de clichés, le rap est de fait une grande source de parodies : Fatal Bazooka (des clips dont la parodie de Confessions nocturnes et le film Fatal), Les Inconnus,Palmashow, Mister V, les Kassos, Ganesh2, etc.
Pour conclure, je dirais que le rap est source de polémique à cause de son succès, ironiquement. Tout comme le rock-n-roll, après la Seconde guerre mondiale, ce style musical a su parler à une nouvelle génération qui en a fait son propre moyen de communication, par attrait artistique mais aussi par opportunisme ou par besoin de rébellion contre l’autorité. Ses fruits en sont très hétérogènes, pour le meilleur et pour le pire... même si beaucoup affirmeront que c’est dans le pire qu’il est le meilleur !
Robin Gomar Professeur référent FLE Centre de langues CREF Moscou (Russie)