Salut! Ça va?

Nos tables, culturelles, identitaires et politiques

Avril 2022

« Convaincus que l’art de bien manger et de bien boire est un acte culturel, social et politique, une manière de s’inscrire dans le monde, une façon de définir son identité, nous avons souhaité affirmer la nécessité d’agir en faveur de la reconnaissance de la cuisine en général et de rappeler qu’elle est un élément essentiel du patrimoine et de l’identité culturelle des hommes » (Lettre d’information n°1, 2009)

Mission Française du Patrimoine et des Cultures Alimentaires



La table, quotidienne et immuable

Woody Allen avait joliment détourné les célèbres questions du philosophe : « qui suis-je ? Où vais-je ? … », en y ajoutant un très concret : « et qu’est-ce qu’on mange ce soir !? ». « Qu’est-ce qu’on mange, oui, mais avec qui, surtout !? ». Derrière les boutades, rappelons que se nourrir relève tout à la fois d’une activité biologique et sociale, d’un acte symbolique, d’un comportement culturel et d’une affirmation identitaire. L’homme mange des signes, des règles, des codes et des lois, et quand il ingurgite des aliments, il incorpore aussi de la mémoire et de l’histoire. Se nourrir, cela revient à inviter sur sa table ce qui est consommable, en évinçant ce qui ne l’est pas. Et derrière cette première clôture, se niche une série d’oppositions anthropologiques :
« bon/mauvais, » « pur/impur », « culturel/naturel », « prescrit/proscrit ». Une multitude de paramètres culturels et diététiques entrent en ligne de compte pour agencer tout cela en système cohérent. Car pour cuisiner, on doit respecter un ordre général, des possibilités de mélanges.
 

Bref, la chose alimentaire est tout sauf simple, et tout est complexe sur nos tables, codées culturellement. Et d’autant plus que le contenu de nos assiettes vit une incroyable recomposition depuis quelques années. En matière alimentaire, les choses ont bien plus changé en cinq décennies que pendant les cinq siècles précédents. Et demain, nos assiettes prendront encore en compte le goût des aliments, mais surtout la protection conjointe de notre santé et de notre environnement, ainsi que le sort des animaux.

Le mangeur hypermoderne n’est plus tout à fait le représentant d’une tradition immuable, qui voyait nos ancêtres assignés à une pitance rimant avec subsistance. Souvent tributaire de l’industrie agro-alimentaire et pris dans des rythmes alimentaires toujours plus rapides, le mangeur postmoderne compose ses repas en déconstruisant les logiques antérieures.
Des nourritures ingurgitées au quotidien à la nourriture imaginaire habitant nos souvenirs, notre identité reste largement attachée à des aliments prétendument nationaux ou culturels, constitutifs de ce que nous sommes. Notre mémoire personnelle reste largement corrélée à ces « plats de l’enfance », mets familiaux qui constituent autant de petites madeleines intimes gardées dans un coin du cœur et de l’estomac, et que l’on remange avec plaisir et nostalgie, en tentant de retrouver, secrètement, « le goût de Maman ».


Rites de table, circularité du don…

Donner, recevoir, rendre… On se souvient que c’est autour de la circularité impulsée par cette boucle du donné, du reçu et du rendu dans les rapports sociaux que Marcel Mauss [1] a proposé un formidable logiciel du social, permettant une lecture profonde de nos relations.
Les rites procèdent avant tout d’un échange symbolique. En ce sens, les cérémonies de table, familiales et amicales, engendrent originellement la société. Elles procèdent d’une ouverture sur autrui, d’une célébration de valeurs, d’un échange de dons matériels et symboliques, d’une surenchère d’attentions et de mets, sachant que « les liens prévaudront sur les biens ». Le rythme de la vie quotidienne édulcore ce cycle, le jouant sur un mode mineur. Les rites de table le mettent en scène et le dramatisent. Ils constitueront des souvenirs résistant au temps. Surtout, chacun sait que c’est autour de ces tables que se constituent ces petits souvenirs qui au bout des ans, auront produit la mémoire et la nostalgie de la famille, quand elle s’en est allée…

Dans l’hospitalité envisagée comme corps de pratiques rituelles, la dimension symbolique outrepasse le caractère fonctionnel de l’échange. En vertu d’un paradoxe, la gratuité n’y a pas de prix. Sinon, chacun paye sa part, sans être l’obligé de quelqu’un, sans avoir à bientôt « rendre la pareille ». Les logiques d’honneur à l’œuvre dans l’hospitalité domestique seraient alors remplacées par une logique contractuelle. Et il serait incongru de faire des photos de groupe d’un repas d’affaires ; car le propos n’y est pas de « se faire des souvenirs », mais plus pragmatiquement, de faire des affaires.

Refuser de jouer le jeu de l’hospitalité et de répondre à ses obligations d’accueil, ceci revient à refuser de souscrire à une règle sociale originelle, en ne respectant pas les lois implicites qui imposent d’accorder à autrui considération, sauf à altérer, voire aliéner la suite des relations engagées. Refuser l’hospitalité, c’est se placer en retrait, ou à l’écart de la ronde sociale.
Aux antipodes d’une vision utilitariste des rapports sociaux, les cérémonials d’accueil familiaux et domestiques dont il va être question maintenant relèvent d’un don/contre-don, perpétuant ce cycle « du donné, du reçu et du rendu ». Mais là, ce ne sont pas seulement les biens, les fêtes et les honneurs qui circulent (pour référer au texte de Mauss), mais les êtres mêmes, objets et sujets de la transaction.

C’est soi-même que l’on donne, en recevant autrui. Prenant là en compte la confondante polysémie du mot intérieur, cet intérieur que l’on dévoile, et dont on ne sait pas au juste s’il s’agit du foyer ou de la personne. Et le contexte domestique, ritualisé, sert de scène à la relation ainsi célébrée, qui appellera une célébration prochaine. Recevoir, c’est accepter d’être présent à autrui. Présent, comme adjectif, et substantif, surtout. Donc cadeau et don de nous-mêmes pour ceux qui nous sont proches et chers.

En conclusion, nos tables, banales en apparence, car quotidiennes, routinières souvent, sont en fait d’une incroyable densité. S’y révèlent des strates identitaires, culturelles, rituelles, anthropologiques profondes. L’âme des communautés et mêmes des nations s’y décèlent en filigrane. Partager sa table, c’est s’ouvrir, se découvrir, et offrir un peu de ce que l’on est. Manière de rappeler que nous sommes des êtres de chair et de sens.

[1] L’adjectif « maussien » renvoie à Marcel Mauss, anthropologue ayant théorisé dans son célèbre Essai sur le don (1923) cette boucle du donné, du reçu dont il va être question ici.